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Full text of "Comment la France s'est installée en Syrie (1918-1919)"

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LiBRARY  oj  the 

UNIVERSITY  OF  TORONTO 

by 

Prof.   R.   M.   Saunders 


COMMENT  LA  FRANCE 

S'EST  INSTALLÉE  EN  SYRIE 


Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  en   igzz. 


Comte  R.   DE  GONTAU T-BIRON 


COMMENT  LA  FRANCE 


S'EST    INSTALLÉE 


EN   SYRIE 


(1918-1919) 


;-^y 


AVEC     DEUX     CARTES 


PARIS 


LIBRAIRIE       PLON 
PLON-NOURRIT   et   C'^    IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8,    RITE    GARANCIÈRE  -  6° 

Tous  droils  réservés 


Copyright  1922  by  Plon-iNourril  et  C». 
Droits  de  reproducliuii  et   de  traduction 
réservés  pour  tous  pays. 


AVANT-PROPOS 


L'installation  de  la  France  en  Syrie  s'est  ejjcctuée  en 
deux  périodes  nettement  distinctes.  La  première,  d'octobre 
1918  à  novembre  1919,  a  duré  tout  le  temps  de  l' occupation 
militaire  anglo-française  pendant  laquelle  M.  Georges  Picot 
a  exercé  les  jonctions  de  haut  cormnissaire.  La  seconde  com- 
mence à  la  relève  des  forces  britanniques  par  les  troupes 
françaises;  nos  effectifs  prennent  pied  d'abord  sur  la  zone 
littorale,  puis,  au  lendemain  de  la  prise  de  Damas,  pénè- 
trent dans  toute  la  zone  intérieure.  Ces  opérations  ont  été 
confiées  au  général  Gouraud,  nommé  à  cet  effet, Je^  octobre 
1919,  haut  commissaire  et  commandant  en  chef  de  l'armée 
du  Levant. 

Sur  les  conjonctures  politiques  et  les  événements  militaires 
qui  se  sont  déroulés  depuis  l'arrivée  du  général  Gouraud 
en  Syrie,  le  public  français  a  été  copieusement  renseigné. 
Des  articles  tiombreux  et  détaillés,  parus  dans  les  journaux 
et  les  revues,  des  conférences,  des  études  spéciales,  enfin  les 
débats  du  Parlement  ont  régulièrement  tenu  l'opinion  au 
courant  des  progrès  de  notre  action  politique,  des  obstacles 
surmontés,  des  problèmes  économiques ,  en  un  mot  des  efforts 
réalisés  par  la  France  dans  le  proche  Orient. 

Par  contre,  fort  peu  de  choses  ont  été  dites  au  sujet  de 
la  première  période,  qui  ne  fut  cependant  ni  moins  ingrate 
ni  moins  importante.  Elle  reste  encore  très  imparfaite-, 
ment  connue:  bien  des  faits  qui  l'ont  marquée  n'ont  même 


II  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

jamais  été  publiés  en  France;  leur  écho,  fort  empêché  de 
retentir,  n'a  pas  dépassé  l'Orient. 

Ce  fut  pourtant  au  cours  de  cette  année  extraordinaire- 
ment  remplie  que  furent  jetées  les  bases  du  mandat  actuel, 
et  fondées  les  assises  de  l'édifice  administratif  tel  qu'il  a 
subsisté  jusqu'à  présent,  développé  certes,  mais  à  peine 
transformé. 

Lorsque  les  Alliés  entrèrent  en  Syrie,  aucun  service  public 
n'existait  plus;  le  régime  turc  en  s' effondrant  n'avait  rien 
laissé  debout,  et  une  famine  terrible  ravageait  le  Liban. 
Il  fallut  tout  créer,  rebâtir  à  neuf,  sur  des  plans  hâtivement 
conçus  et  avec  des  moyens  matériels  rudimentaires  et  res- 
treints. Cette  tâche  déjà  lourde  se  trouva  compliquée  par  le 
système  d' occupation  qui  conférait  au  haut  commandement 
britannique  une  autorité  politique,  militaire  et  administra- 
tive absolue.  Or  en  ces  régions  dont,  moralement  tout  au 
moins,  la  France  avait  la  responsabilité,  vis-à-vis  d'elle- 
même  comme  envers  les  populations,  nos  intérêts  ne  con- 
cordaient pas  toujours  avec  ceux  de  nos  alliés.  Nombreuses 
furent  les  circonstances  où  nous  avons  été  contraints  de  nous 
en  apercevoir. 


Au  lendemain  de  la  guerre,  notre  presse,  à  peine  libérée 
d'une  censure  ombrageuse,  gardait  encore  certaines  timi- 
dités et  reculait  devant  les  révélations  trop  brutales.  Elle 
réprouvait  en  particulier  toute  atteinte  à  ce  dogme  de  l'Al- 
liance, dont  nos  alliés  faisaient  eux-mêmes  pourtant  déjà  si 
bon  marché.  Nos  grands  journaux  hésitèrent  visiblement  à 
ramener  l'attention  française,  tout  entière  aux  préoccupa- 
tions européennes,  vers  ce  Levant  oii  se  jouait  la  première 
manche  de  la  rivalité  franco-britannique  renaissante. 

Pour  combler  une  lacune  dans  l'histoire  des  interventions 
françaises  en  Syrie,  j'ai  donc  cru  nécessaire  d'écrire  la  rela- 
tion qui  va  suivre.  Placé  aux  côtés  du  haut  commissaire,  je 
me  suis  trovivé  à  même  de  connaître  la  plupart  des  questions 


Avant-propos  m 

dajis  leur  ensemble  et  souvent  aussi  par  le  menu,  d'en 
suivre  le  développement  et  d'assister  à  leur  solution.  Tou- 
tefois, il  m'a  semblé  préférable,  afin  de  faire  œuvre  plus 
objective,  de  retarder  jusqu'à  présent  la  publication  de  cette 
étude. 

R.  DE  GONTAUT-BlKON. 


COMMENT   LA    FRANCE 

S'EST  INSTALLÉE  EN  SYRIE 

191 8- 1919 


CHAPITRE  PREMIER 

LA     FRANCE     ET     LA     QUESTION     D'oRIENT 
LES    NÉGOCIATIONS   DE    I915-I916 

I.  Prépondérance  de  la  France  dans  l'empire  ottoman  avant  1914. 
—  Ambitions  respectives  des  Alliés  sur  les  provinces  de  l'em- 
pire turc.  —  II.  Les  intérêts  moraux  et  matériels  de  la  France 
en  Syrie.  —  III.  Les  origines  du  mouvement  d'émancipation 
arabe.  —  La  révolte  du  Hedjaz.  —  L'Accord  anglo-franco- 
russe  du  19  février  1916.  • — ■  L'Accord  franco-britannique  du 
16  mai  1916. 

I 

Il  est  presque  superflu  de  rappeler  au  seuil  de  cette 
étude  le  rôle  prépondérant  de  la  France  en  Turquie  avant 
1914.  Son  amitié  séculaire  envers  la  Sublime  Porte,  la 
protection  vigilante  qu'elle  accordait  aux  chrétiens 
d'Orient,  lui  conféraient  une  suprématie  politique  indis- 
cutable ;  la  préséance  de  nos  agents  diplomatiques  sur 
leurs  collègues  étrangers  en  était  le  signe  officiel.  Aussi, 
dans  l'empire  ottoman,  nos  nationaux  jouissaient-ils  de 
privilèges  très  enviés.  La  langue  française  se  parlait  par- 
tout, chez  les  .musulmans  comme  parmi  les  chrétiens, 

I 


2  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

propagée  principalement  par  nos  missionnaires  religieux 
et  laïques.  Jusque  dans  les  provinces  les  plus  reculées 
se  dressaient  leurs  établissements,  écoles,  collèges,  cou- 
vents, hôpitaux,  orphelinats  et  dispensaires  ;  on  a  pu  dire 
ainsi  que  l'Orient  était  élevé  sur  les  genoux  de  la  France. 

Cette  primauté  morale  devait  logiquement  s'accom- 
pagner de  la  primauté  matérielle.  Que  ce  fût  sous  la  forme 
de  prêts  à  l'État,  d'opérations  financières,  d'affaires 
industrielles  ou  commerciales,  nos  intérêts  matériels  en 
Turquie,  comparés  à  la  somme  de  ceux  des  autres  pays, 
atteignaient  au  chiffre  de  65  pour  cent  ;  les  banques,  les 
chemins  de  fer,  les  ports  étaient  en  majeure  partie  en 
des  mains  françaises,  de  même  qu'ime  foule  d'autres 
entreprises,  mines,  eaux,  gaz,  tabacs,  routes,  exploita- 
tions agricoles,  comptoirs  et  sociétés  immobilières  ;  enfin, 
Marseille  et  Lyon  entretenaient  un  commerce  actif  avec 
le  Levant. 

Bref,  dans  tout  cet  Orient,  où  ses  couleurs  flottaient 
sur  tant  d'édifices,  la  France  régnait  sur  les  esprits  et 
devançait  de  fort  loin  toute  concurrence  économique. 
Résultat  grandiose,  dû  à  sept  siècles  de  persévérance, 
position  exceptionnelle  que  les  rivalités  coalisées  de  l'Alle- 
magne, de  l'Italie,  de  l'Angleterre  et  de  la  Russie  n'étaient 
point  parvenues  encore  à  battre  en  brèche. 

Le  fait  même  pour  la  Turquie  de  s'être  laissé  entraîner 
dans  la  guerre  aux  côtés  des  empires  centraux  avait 
rouvert  la  question  d'Orient.  Il  est  vrai  que  tout  d'abord 
les  Alliés  écartèrent  la  pensée  d'un  démembrement  :  la 
vieille  politique  de  l'intégrité  de  l'empire  ottoman  devait 
en  effet  garder  longtemps  encore  ses  partisans  en  Angle- 
terre comme  en  France.  L'opération  même  des  Darda- 
nelles ne  parut  qu'un  moyen  de  mettre  la  Turquie  rapi- 
dement hors  de  cause  et  de  l'éliminer  de  la  guerre.  En 
février  1915,  les  Alliés  avaient  bien  proposé  à  la  Grèce, 
en  vue  d'un  concours  militaire  éventuel  contre  la  Bul- 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    D  ORIENT  3 

garie,  certaine  extension  territoriale  en  Asie  Mineure  ;  la 
Grande-Bretagne  offrit  même  l'île  de  Chypre.  On  sait 
pourquoi  ces  ouvertures  furent  inutiles.  Cependant  la 
France  et  l'Angleterre  n'envisagèrent  réellement  le  par- 
tage de  l'empire  turc  que  le  jour  où  la  Russie  réclama 
Constantinople.  Dès  ce  moment  toutefois,  bien  que  sou- 
mise à  des  préoccupations  im^médiates  plus  angoissantes, 
la  France  ne  pouvait  se  désintéresser  du  problème  orien- 
tal. Les  Jeunes-Turcs  avaient  abrogé  les  capitulations, 
massacré  nos  clients,  confisqué  nos  établissements.  S'ils 
n'en  étaient  pas  châtiés,  nous  disparaissions  du  Levant  ; 
nous  nous  trouvions  par  suite  compromis  jusqu'au  bout 
du  Moghreb,  pour  avoir  perdu  la  face  devant  tout  le 
monde  musulman. 

En  vue  de  sauvegarder  ses  multiples  intérêts,  et  de  pré- 
server sa  situation  morale  en  Orient,  la  France  devait 
intervenir.  Mais  elle  se  heurtait  sur  ce  terrain  à  ses  Alliés 
du  moment,  dont  les  vieilles  rivalités  n'avaient  pas 
désarmé.  Il  lui  fallut  alors  sacrifier  ses  ambitions  légi- 
times au  maintien  de  l'union  et  à  la  nécessité  primordiale 
de  vaincre,  et  se  résoudre  à  de  lourdes  concessions. 

Le  4  mars  1915,  le  gouvernement  russe,  apprenant 
l'attaque  projetée  contre  les  Dardanelles,  fait  connaître 
ses  prétentions  sur  Constantinople  et  les  Détroits.  A  leur 
tour,  les  cabinets  de  Londres  et  de  Paris  formulent  des 
conditions  :  les  desiderata  russes  seront  acceptés,  sous 
réserve  de  déclarer  Constantinople  port  franc  ;  par  réci- 
procité, les  droits  de  la  France  et  de  l'Angleterre  en  Asie 
Mineure  seront  reconnus.  Sur  cette  base  une  négociation 
va  s'engager.  La  France  et  l'Angleterre,  veillant  à  l'équi- 
libre des  forces  en  Orient,  veulent  en  effet  s'assurer  la 
protection  de  leur  clientèle  traditionnelle  en  présence  du 
développement  énorme  que  l'annexion  de  Constantinople 
va  donner  à  l'action  et  à  l'influence  russes. 

Toute  une  année  durant,  les  entretiens  diplomatiques 
vont  se  poursuivre  ;  au  fur  et  à  mesure  chacun  des  inter- 


4  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

locuteurs  précisera  ses  vues.  On  en  arrive  bientôt  au  par- 
tage en  règle  de  tous  les  territoires  qui  ne  sont  pas  essen- 
tiellement turcs.  Sans  préjudice  des  premiers  gains  enre- 
gistrés, la  Russie  parle  maintenant  de  la  Transcaucasie, 
de  l'Arménie  et  d'une  portion  du  Kurdistan,  régions  sur 
lesquelles,  avant  1914,  elle  agissait  plus  ou  moins  direc- 
tement, et  qu'elle  estime  nécessaires  à  la  protection  de 
sa  frontière.  Vers  cette  époque,  l'Angleterre  prépare  une 
expédition  de  grande  envergure  contre  la  Mésopotamie, 
avec  l'intention  bien  arrêtée  de  s'approprier  sa  conquête. 
Et  le  Foreign  Office  réclame  par  avance  la  faculté  de 
relier  directement  cette  province  à  la  Méditerranée  par 
un  chemin  de  fer  aboutissant  à  Caïffa  (i). 

Quant  à  la  France,  elle  regarde  naturellement  vers  la 
Syrie,  où  tout  son  passé  l'attire,  où  elle  possède  accumulés 
plus  d'intérêts  de  toutes  sortes  qu'en  aucune  autre  partie 
de  l'empire  ottoman,  et  dont  les  populations  lui  ont  donné 
si  souvent  des  témoignages  irrécusables  d'attachement  et 
de  fidélité.  D'ailleurs  nul  ne  lui  conteste  sur  cette  contrée 
des  droits  spéciaux  ;  en  191 2,  par  une  rare  prévision, 
M.  Poincaré,  alors  ministre  des  Affaires  étrangères,  a 
obtenu  de  sir  Edward  Grey  la  déclaration  suivante  : 
«  L'Angleterre  affirme  son  désintéressement  politique  en 
ce  qui  concerne  la  Syrie.  »  Fort  de  cette  garantie,  M.  Poin- 
caré pouvait  faire  au  Sénat,  le  21  décembre  1912,  une 
communication  dont  les  termes  avaient  été  arrêtés  à  la 
suite  d'un  échange  de  vues  entre  le  Foreign  Office  et  le 
Quai  d'Orsay  :  «  Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  qu'au  Liban 
et  en  Syrie  notamment,  nous  avons  des  intérêts  tradi- 
tionnels et  que  nous  entendons  les  faire  respecter...  Nous 
n'y  abandonnerons  aucune  de  nos  traditions,  nous  n'y 
répudierons  aucune  des  sympathies  qui  nous  sont  acquises, 
nous  n'y  laisserons  en  souffrance  aucun  de  nos  intérêts.  » 

(i)  li  ne  peut  être  qaeslion  ici  des  promesses  faites  à  l'Italie  au  traité 
de  Londres  et  aux  conférences  de  Saint-Jeau-de-Maurienne,  puisqu'elles 
concernent  exclusivement  l'Anatolie. 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    D  ORIENT 


II 


«  La  France  ne  possède  en  Syrie  que  des  intérêts  sen- 
timentaux. »  Rien  de  plus  faux  que  cette  boutade  à 
l'époque  où  Beaconsfield  la  proférait.  Depuis  lors,  nos 
intérêts  moraux  et  matériels  s'y  sont  encore  multipliés. 
Avant  la  guerre,  dans  toutes  les  villes,  dans  les  villages 
de  la  plaine  ou  de  la  montagne,  le  long  des  voies  ferrées, 
au  bord  des  routes  fréquentées  par  les  caravanes  ou  les 
pèlerins,  s'élevaient  des  édifices,  tantôt  imposants  et 
tantôt  plus  modestes,  dont,  aux  jours  de  fêtes,  les  trois 
couleurs  françaises  dominaient  les  terrasses  ou  pavoisaient 
l'entrée.  C'est  là  que  des  moines  et  des  religieuses  appre- 
naient aux  enfants  à  connaître  la  France  et  à  l'aimer,  là 
que,  pionniers  obscurs  et  désintéressés  de  l'expansion 
nationale,  par  l'enseignement  de  notre  langue,  de  notre 
histoire  et  de  notre  science,  ils  initiaient  les  jeunes  Orien- 
taux à  notre  culttue  et  à  notre  civilisation  ;  c'est  là  enfin, 
que,  fraternellement  penchés  sur  les  innombrables  misères 
physiques  et  morales  de  ces  pays,  secourables  aux  infirmes 
et  aux  indigents,  ils  soignaient  les  malades  et  les  blessés, 
recueillaient  les  orphelins  et  les  vieillards. 

Aussi  le  Français  qui  voyageait  en  Syrie  entendait-il 
avec  surprise  et  fierté  sa  langue  maternelle  chanter  par- 
tout à  ses  oreUles,  et,  à  la  vue  des  démonstrations  de  con- 
fiance et  d'amitié  qu'on  lui  prodiguait,  croyait  à  peine 
avoir  quitté  la  mère  patrie.  «  La  Syrie  est  pénétrée  jus- 
qu'à la  moeUe  de  l'influence  française  »,  écrivait  naguère 
M.  G.  Bevione,  correspondant  de  la  Stampa.  En  loyal 
adversaire,  le  journaliste  italien  rendait  hommage  à  ces 
prêtres  et  à  ces  moines  qu'il  jugeait  plus  utiles  à  leur 
pays  que  ses  consuls,  ses  financiers  et  ses  ingénieius. 
«  Tous  les  instruments  de  l'action  française  en  Syrie, 


6  La    FRANCE    EN    SYRIE 

ajoutait-il,  intervention  de  1860,  action  diplomatique, 
action  économique,  perdent  leur  importance  devant  le 
majestueux  et  silencieux  corps  d'occupation  française 
qui  est  campé  en  Syrie  depuis  cinquante  ans,  sans  que 
la  France  officielle  s'en  aperçoive,  et  qui  travaille  pour 
elle  sans  rien  lui  demander.  Il  imprègne  de  sa  culture 
l'élite  syrienne,  accomplissant  la  plus  grande  œuvre  de 
pénétration  politique  qu'un  gouvernement  puisse  dési- 
rer... Les  services  que  cette  armée  de  religieux,  parfaite- 
ment équipée  et  organisée,  rend  à  son  pays,  sont  incalcu- 
lables. )i 

Agissant  à  la  fois  sur  l'élite  et  sur  la  foule,  les  congré- 
gations françaises  (r)  établies  en  Syrie  avaient  fondé 
jusque  dans  les  plus  humbles  agglomérations  une  quan- 
tité d'écoles  primaires  où  les  plus  pauvres  recevaient,  avec 
l'instruction,  la  nourriture  et  le  vêtement.  Dans  leurs 
nombreux  établissements  d'enseignement  primaire  supé- 
rieur et  secondaire,  ils  instruisaient  jeunes  gens  et  jeunes 
filles  des  classes  aisées  ;  leurs  anciens  élèves  s'en  allaient 
peupler  toutes  les  carrières  et  développaient  autour  d'eux 
la  mentalité  française.  En  outre,  maintes  écoles,  fondées 
et  subventionnées  par  les  prélats  orientaux-unis,  obéis- 
saient également  aux  inspirations  des  religieux  français  ; 
de  sorte  que,  là  aussi,  bien  des  jeunes  cerveaux  recevaient 
indirectement  notre  empreinte  et  participaient  à  notre 
vie  intellectuelle. 

On  ne  saurait  à  ce  propos  passer  sous  silence  la  célèbre 
Faculté  de  médecine  que  dirigent  à  Beyrouth  les  pères 
jésuites.  En  1914,  elle  vit  naître  à  ses  côtés  une  école 
d'ingénieurs  et  une  école  de  droit.  Ces  trois  organes  cons- 
tituaient l'un  de  nos  plus  puissants  moyens  d'influence  ; 

(i)  Citons  parmi  les  principales  :  les  frères  maristes,  les  frères  de  ia 
Doctrine  chrétienne,  'es  lazaristes,  les  jésuites,  les  ûUes  de  la  Charité, 
les  dames  de  Nazareth  et  les  sœurs  de  Saint-Joseph-de-l'.'^pparition.  Une 
multitude  d'autres  ordres  français,  moins  répandus,  peuplaient  encore 
les  œuvres  françaises  de  Syrie. 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    D  ORIENT  7 

ils  formaient  des  médecins,  des  ingéniem^s,  des  avocats 
qui,  mêlés  par  la  suite  au  mouvement  économique  social, 
intellectuel  et  politique  de  l'empire  ottoman,  professant 
à  l'égard  de  la  France  une  affection  solide  et  éclairée,  tra- 
vaillaient et  travailleront  encore  à  nous  attirer  l'amitié 
des  masses  sur  lesquelles  leur  instruction  exerce  pleine- 
ment son  prestige. 

Nul  n'ignore  l'influence  profonde  qu'en  ces  pays 
d'Orient  le  clergé  exerce  sur  ses  fidèles  ;  il  occupe  le  som- 
met d'une  hiérarchie  sociale  aux  yeux  de  laquelle,  sous 
le  régime  turc,  il  incarnait  la  patrie.  Nos  missionnaires 
avaient  compris  l'importance  de  diriger  la  formation  intel- 
lectuelle et  morale  du  clergé  catholique,  et  c'est  à  quoi 
bénédictins,  pères  blancs  et  jésuites  s'employaient  avec 
succès. 

Parmi  les  institutions  les  plus  utiles  à  notre  influence, 
nous  comptions  aussi  l'Alliance  israélite  universelle.  Cette 
société  avait  fondé  en  Syrie  et  en  Palestine  de  nombreux  et 
vastes  établissements,  doublés  un  peu  partout  d'ateliers 
d'apprentissage  et  d'écoles  d'agriculture  ;  on  en  admirait 
l'organisation,  non  moins  que  l'excellence  des  méthodes 
pédagogiques  mises  en  œuvre  par  des  professeurs  formés 
à  Paris  à  l'École  normale  d'Auteuil.  Les  pères  jésuites 
de  la  Faculté  de  Be5n:outh  déclaraient  en  effet  que  ceux 
de  leurs  étudiants  qui  sortaient  de  l'Alliance  israélite  figu- 
raient parmi  les  plus  laborieux  et  les  mieux  préparés. 

A  l'automne  1909,  la  Mission  laïque  s'installait  à  Bey- 
routh avec  le  programme  suivant  :  «  Propager  la  langue 
et  la  culture  françaises  en  toute  indépendance  des  opinions 
politiques,  philosophiques  et  religieuses.  »  Toutefois,  la 
réalisation  ne  répondit  pas  toujours  exactement  aux  buts 
primitifs,  et  la  Mission  laïque  ne  rendit  pas  les  services 
que  ses  fondateurs  en  attendaient. 

U Alliance  française,  au  contraire,  qui  se  réclamait  d'une 
pareille  neutralité,  sut  lui  rester  strictement  fidèle.  Dans 
son  Comité  central  figuraient  les  personnalités  les  plus 


O  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

diverses,  le  grand  rabbin  de  Paris,  des  professeurs  de 
théologie  protestante,  M.  Ernest  Lavisse,  etc..  Avec  la 
plus  louable  largeur  d'esprit,  elle  subventionnait  les  éta- 
blissements, confessionnels  ou  non,  qui  remplissaient  le 
mieux  l'objet  de  l'œuvre,  spécialement  ceux  qui  se  trou- 
vaient en  butte  à  la  concurrence  étrangère.    ^ 

Le  rayonnement  de  notre  culture  et  de  notre  langue 
avait  répandu  sur  toute  la  Syrie  une  atmosphère  fran- 
çaise. Chaque  année  50  000  enfants  passaient  siu  les 
bancs  de  nos  collèges  ;  près  de  300  000  malades  venaient 
frapper  à  la  porte  de  nos  hôpitaux  et  de  nos  dispensaires. 
De  tels  chiffres  nous  autorisaient  bien  à  regarder  la  S3Tie  | 
comme  la  France  du  Levant. 

Inférieurs  à  nos  intérêts  moraux,  nos  intérêts  matériels 
en  Syrie  étaient  loin  d'être  négligeables.  Depuis  le  moyen 
âge,  nous  commerçons  avec  la  Syrie,  et  dans  les  temps 
modernes  sa  mise  en  valeur  fut  presque  entièrement  notre 
oeuvre.  Nous  y  avons  percé  des  routes,  construit  des  che- 
mins de  fer,  creusé  ou  amélioré  des  ports,  et  nos  grosses 
maisons  lyonnaises  y  favorisaient  l'industrie  de  la  soie. 
Nos  compatriotes,  plus  spécialisés  dans  le  commerce  de 
luxe,  y  faisaient  toutefois  encore  sur  une  appréciable 
échelle  celui  des  vins,  des  céréales,  des  conserves,  des 
tissus,  des  ciments,  etc.,  dirigeaient  une  quantité  d'af- 
faires et  collaboraient  ainsi,  chacun  dans  leur  sphère,  à 
la  prospérité  du  pays  et  à  la  diffusion  des  idées  françaises. 

Hormis  les  voies  ferrées  purement  ottomanes,  telles 
que  la  ligne  du  Hedjaz  et  celle  de  Déraâ-Caïfïa,  tous  les 
chemins  de  fer  de  Syrie,  représentant  un  capital  d'environ 
100  millions,  appartenaient  à  des  Sociétés  françaises.  La 
principale,  dite  Régie  générale  des  chemins  de  fer,  ajoutait 
à  son  réseau,  connu  sous  le  nom  de  Damas-Hamah  et 
Prolongements  (i),  l'exploitation  du  port  de  Beyrouth, 

(i)  Par  abréviation  D.  H.  P.  —  Ce  réseau  comportait  la  ligne  de  Bey- 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    D  ORIENT  9 

le  plus  important  de  la  côte,  dont  l'outillage  repré- 
sentait environ  8  millions.  La  Société  française  d'entre- 
prises avait  de  même  acquis  le  monopole  pour  l'entre- 
tien des  routes  syriennes  et  s'était  chargée  d'en  compléter 
le  tracé. 

La  grande  industrie  S57rienne  est  incontestablement 
celle  de  la  soie.  Sans  parler  des  environs  d'Antioche,  les 
mûriers  couvrent  près  de  21  000  hectares  dans  le  Liban 
et  ses  alentours  (i)  ;  la  production  moyenne  de  la  soie 
s'élevait  à  465  000  kilos,  et  valait  en  année  normale 
25  millions  de  francs.  On  en  expédiait  la  presque  tota- 
lité sur  Lyon,  dont  les  banques  ouvraient  à  cet  effet 
à  la  place  de  Beyrouth  un  crédit  de  I2  à  15  millions. 
Les  Eaux  et  le  Gaz  de  Bejn"Outh  et  quelques  autres 
entreprises  réparties  dans  le  pays  appartenaient  à  nos 
compatriotes  ou  tout  au  moins  étaient  confiées  à  leur 
direction.  Les  actives  succursales  de  la  Banque  otto- 
mane, de  la  Banque  de  Salonique  et  du  Crédit  lyon- 
nais s'associaient  aux  diverses  manifestations  de  la  vie 
économique  et  secondaient  utilement  les  affaires  fran- 
çaises. 

On  évalue  à  un  minimum  de  200  millions  le  total  des 
capitaux  français  investis  avant  la  guerre  en  S>Tie  ;  ce 
chiffre  paraît  modeste  aujourd'hui,  tant  on  a  pris  l'habi- 
tude de  jongler  avec  les  milliards  ;  il  était  considérable 
en  1914. 


routh-Damas,  prolongée  vers  ie  sud  par  la  section  Damas-Mzérib  ;  la 
ligne  Rayak-A!ep,  par  Homs  et  Hainah  ;  la  ligne  Homs-Tripoli.  —  La 
Régie  générale  des  chemins  de  fer  exploitait  également  les  tramways 
libanais,  entre  Beyrouth  et  Mameltein. 

Le  Jaffa-Jérusalem,  français  également,  était  indépendant  de  la  com- 
pagnie précédente. 

(i)  Chiffres  d'avant -guerre.  Pendant  et  depuis  la  guerre,  à  cause  de 
la  famine  et  du  malaise  économique  résultant  des  hostilités  et  de  leurs 
conséquences,  beaucoup  de  mûriers  ont  été  arrachés. 


10  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


III 


En  préparant  la  future  répartition  des  territoires  enlevés 
à  la  Turquie,  les  négociateurs  alliés  devaient,  cela  va  sans 
dire,  s'inspirer  des  intérêts  des  pays  qu'ils  représentaient. 
II  leur  fallut  aussi  tenir  compte  des  buts  de  guerre  pro- 
clamés par  les  Alliés,  savoir  la  défense  du  droit  et  de  la 
justice  et  la  libération  des  nationalités  opprimées  ;  c'est 
pourquoi  le  mouvement  d'émancipation  arabe  retint  leur 
attention. 

La  fusion  ne  s'était  jamais  faite  entre  la  race  turque 
et  la  race  arabe  ;  vaincue,  cette  dernière  se  retrancha 
farouchement  dans  un  particularisme  irréductible,  prête 
à  s'affranchir  au  premier  signal.  Elle  l'attendit  longtemps. 
Enfin,  en  1884,  l'émir  du  Nedjd,  Ibn-es-Séoud,  groupant 
autour  de  lui  les  principales  tribus  de  l'Arabie  centrale, 
réorganisa  l'ancien  empire  des  Ouahabites,  étendant  son 
influence  jusqu'aux  approches  de  Damas  et  de  la  Méso- 
potamie. Feizi  Pacha  marcha  contre  lui  pour  le  réduire 
à  l'obéissance  et  fut  écrasé  en  1904,  pendant  que  les 
troupes  ottomanes  de  Riza  Pacha,  envoyées  dans  le 
Yémen  pour  réduire  l'Imam  Yahia,  se  faisaient  battre  et 
passaient  à  l'ennemi.  Révoltes  féodales,  de  peu  anté- 
rieures à  l'agitation  intellectuelle. 

A  leur  tour  certains  milieux  syriens  avancés  commen- 
çaient à  rêver  d'émancipation.  Vers  1905,  Negib  Azoury 
bey  (i)  et  le  Comité  national  arabe  de  Turquie  se  firent  les 
promoteurs  d'un  mouvement  qui,  d'ailleurs,  ne  pénétrait 
pas  les  masses.  Comme  le  remarquait  M.  René  Pinon, 
«  les  désirs  des  membres  du  Comité  national  ont  devancé 
la  marche  réelle  des  événements  ;  leurs  proclamations 

(i)  Negib  Azoury  Bey,  le  Réveil  de  la  nation  arabe. 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    D  ORIENT  II 

affirment  par  avance  l'existence  de  sentiments  qu'elles 
sont  précisément  destinées  à  faire  naître  et  à  répandre  ; 
il  semble  que  les  organisateurs  du  mouvement  aient  avant 
tout  voulu,  pour  ainsi  dire,  prendre  date,  et  affirmer,  pour 
le  jour  où  viendrait  à  se  produire  le  décès  de  «  l'Homme 
malade  »,  le  droit  des  Arabes  à  une  grosse  part  de  l'hé- 
ritage (i).  )i 

Abd-ul-Hamid  avait  flairé  le  danger  dont  ce  courant 
d'idées  encore  superficiel  menaçait  la  puissance  ottomane 
déclinante.  Le  panislamisme  lui  parut  le  moyen  d'éviter 
une  séparation  entre  les  deux  races,  tandis  qu'il  voyait 
dans  une  ligne  ferrée  joignant  Damas  à  La  Mecque,  et 
destinée  en  apparence  à  faciliter  les  pèlerinages  à  la  ville 
sainte,  un  merveilleux  instrument  de  politique  turque  : 
l'Arabie  rapprochée  de  Constantinople,  les  tendances 
arabes  à  l'émancipation  y  seraient  plus  aisées  à  combattre. 
Poursuivant  son  dessein,  le  Sultan  s'efforça  de  tenir  sous 
sa  main  les  principaux  chefs  arabes  ;  et  c'est  ainsi  que, 
demi-prisonnier,  demi-comtisan,  le  chérif  Hussein  fut 
contraint  de  vivre  de  longues  années  à  Constantinople. 

Lorsque  éclata  la  révolution  jeune-tiu-que  de  1908,  elle 
éveilla  en  Syrie  de  grandes  espérances  ;  la  déception  qui 
suivit  n'en  fut  que  plus  amère,  et  la  doctrine  de  la  renais- 
sance arabe  en  bénéficia.  Elle  avait  trouvé  son  apologiste 
en  Moustapha  Kamel,  le  chef  des  Jeunes-Égyptiens.  Des 
vœux  séparatistes  se  formulèrent  tout  bas,  et  même  les 
mots  de  «  République  »  ou  de  «  Royaume  arabe  »  furent 
prononcés.  En  1912,  un  mouvement  particulariste  d'abord, 
séparatiste  ensuite,  se  dessina  en  Syrie.  C'était  le  contre- 
coup des  défaites  turques  pendant  la  guerre  balkanique. 
Les  Syriens  de  toutes  confessions  tenaient  alors  un 
langage  unanime  :  ils  demandaient  un  gouvernement 
moderne  et  national.  La  guerre,  après  1914,  devait  faire 
dévier  l'idée  ;  elle  permit  au  Hedjaz  seul,  affranchi  de 

(1)   René  Pi:>on,  l'Europe  tt  l'empire  oUoman. 


12  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

l'autorité  ottomane,  de  jouer  un  rôle  actit,  et  de  pousser 
à  la  création  d'un  grand  empire  arabe,  dont  les  S5a-iens 
n'avaient  jamais  conçu  le  projet. 

Il  est  bon  de  remarquer  que,  bien  avant  1914,  l'Egypte 
servait  de  foyer  au  mouvement  arabe.  Le  Comité  du  parti 
national  arabe  se  réunissait  au  Caire,  d'où  il  essayait  de 
fair.e  pénétrer  ses  idées  et  ses  agents  dans  l'Asie  turque. 
L'Angleterre  se  montrait  débonnaire  et  tolérante.  Ne 
caressait-elle  pas  dès  cette  époque  l'idée  d'un  Khalifat 
arabe  inféodé  à  l'empire  britannique? 

Cependant,  le  mouvement  arabe  ne  gagnait  guère  en 
profondeur.  En  1917,  M.  André  Duboscq  pouvait  écrire 
—  et,  somme  toute,  son  opinion  reste  encore  vraie  aujour- 
d'hui :  —  «  Ce  qu'on  appelle  prématurément  le  mouve- 
ment arabe  n'est  encore  que  l'expression  de  visées  locales 
n'ayant  entre  elles  aucune  concordance.  Le  Yémen,  le 
Nedjd,  Bagdad,  la  Syrie  ne  sont  pas  à  la  veille  de  marcher 
sous  un  même  drapeau  à  la  conquête  de  la  suprématie 
arabe  (i).  »  Toujours  est-il  que,  dans  la  Syrie  de  191/, 
parmi  les  populations  aux  mentalités  si  différentes  qui 
y  vivent,  la  concorde  et  la  bonne  volonté  communes,  fac- 
teurs essentiels  du  succès,  semblaient  une  chimère. 

Vers  1915,  certains  apôtres  de  l'émancipation  arabe 
crurent,  à  la  faveur  du  bouleversement  de  la  guerre, 
l'heure  venue  de  brusquer  les  choses.  Le  Mokattam  et  le 
Journal  du  Caire  se  firent  l'écho  de  leurs  projets.  A  cette 
date  les  rumeurs  de  réformes  agitaient  les  Arabes  ;  les 
hostilités  provoquèrent  des  mécontentements,  particu- 
lièrement au  Hedjaz,  que  la  suppression  des  pèlerinages 
privait  de  ses  ressources,  et  dont  le  blocus  et  la  difficulté 
des  communications  réduisaient  le  ravitaillement.  C'est 
alors  que  l'Angleterre  offrit  au  chérif  Hussein  des  vivres, 
des  subsides,  et  la  protection  des  Alliés,  sous  condition 

(i)  André  Dubosq,  l'Orient  méditerranéen  :  Syric-TripoUtaine-Albame. 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    D  ORIENT  I3 

de  rompre  avec  la  Porte  ;  elle  faisait  en  outre  miroiter 
à  ses  yeux  une  large  part  des  dépouilles  du  Sultan.  En 
janvier  1916,  Hussein  proclama  donc  l'indépendance  du 
Hedjaz  ;  après  quoi,  sous  l'effet  de  suggestions  favorables 
à  ses  ambitions,  il  organisa  une  campagne  occulte  de 
propagande  dans  les  provinces  appelées  à  former  le  futur 
empire  arabe,  qui,  dans  son  esprit,  ne  devait  englober 
rien  de  moins  que  la  Syrie,  la  Palestine,  la  Mésopotamie 
et  l'Arabie.  Ambitions  utopiques,  comme  le  constatait 
le  Cheikh  Ali-el-Ghaïaty  :  «  L'avenir  des  pays  musulmans 
d'Asie,  d'Europe  et  d'Afrique  ne  peut,  en  aucune  façon, 
être  envisagé  dans  l'organisation  du  futur  royaume 
d'Arabie,  dont  la  base,  la  pierre  aiigulaire  se  trouve  posée 
à  La  Mecque,  et  pas  ailleurs.  » 

Dans  le  but  de  disloquer  l'Islam  et  d'en  tenir  au  moins 
un  des  chefs  à  sa  dévotion,  l'Angleterre  tenta  enfin  de 
transférer  le  khalifat  à  La  Mecque.  Ce  fut  une  grave 
erreur  ;  le  grand  chérif  en  effet  n'est  en  rien  qualifié  pour 
revendiquer  le  khalifat  universel,  auquel  sa  dynastie  n'a 
jamais  songé  à  prétendre.  Les  musulmans  ne  lui  recon- 
naissent aucun  caractère  sacerdotal  ou  pontificaJ  spécial  ; 
il  est  seulement  le  gardien  des  Lieux-Saints.  De  plus 
l'Islam  n'eût  jamais  admis  que  le  chérif  de  La  Mecque 
acceptât  le  khalifat  de  mains  étrangères,  et,  qui  plus 
est,  infidèles.  Il  est  imprudent  pour  les  nations  euro- 
péennes de  s'immiscer  dans  une  question  confessionnelle 
musulmane  ;  les  Puissances  chrétiennes  ne  sauraient  jouer 
du  levier  religieux  dans  le  monde  de  l'Islam. 

Les  négociations  anglo-franco-russes  aboutirent  le 
19  février  1916  à  la  signature  d'un  Accord  à  trois  qui  déter- 
minait la  part  russe  (i),  et  marquait  le  domaine  laissé 

(i)  La  Russie  recevait  les  provinces  d'Erzeroum,  de  Trébizonde,  de 
Van  et  de  Bitlis,  ainsi  que  les  territoires  du  Kurdistan  du  sud,  suivant 
la  ligne  Mouch-Seert-Djezireh  ibn  Omar-Amadia-frontière  persane.  Le 
point  terminus  des  acquisitions  territoriales  russes  sur  les  rives  de  la 


14  LA    FRANCE    EK    SYRIE 

aux  deux  autres  contractants  par  des  stipulations  que 
devait  reproduire  l'Accord  franco-britannique  du  i6  mai 
suivant.  Les  pourparlers,  conduits  du  côté  français  par 
M.  F.  Georges  Picot,  par  sir  Mark  Sykes,  pour  la  Grande- 
Bretagne,  et  par  M.  Sazonow,  au  nom  de  la  Russie,  avaient 
été  laborieux.  Les  circonstances  restreignaient  malheu- 
reusement beaucoup  la  liberté  de  notre  représentant  : 
l'actualité  pesait  sur  l'avenir  ;  l'issue  victorieuse  de  la 
guerre  importait  avant  tout,  et  l'Angleterre  tenait 
l'Orient.  Pouvions-nous,  par  intransigeance,  risquer 
l'échec  de  la  discussion  et  nous  abstenir  de  conclure  un 
pacte  destiné  à  sauvegarder  notre  situation  dans  le 
Levant?  La  fin  des  hostilités  surviendrait  sans  qu'aucun 
titre  nous  garantît  de  n'être  pas  évincés  par  nos 
alliés,  rendus  heati  -possidenies  par  une  occupation  mili- 
taire éventuelle.  Que  de  froissements,  de  déceptions, 
peut-être  de  querelles  en  perspectives  !  En  poussant  à 
fond,  dès  1916,  les  négociations  relatives  à  l'Orient, 
M,  Briand  fit  preuve  d'une  louable  initiative  et  d'un 
sens  juste  de  l'opportunité.  «  Je  m'étais  eHorcé,  a-t-il 
dit  à  la  Chambre  le  2g  décembre  1918,  en  ce  qui 
concerne  les  droits  et  les  intérêts  séculaires  de  la  France 
en  Asie  Mineure,  de  régler  préalablement  la  question 
entre  Alliés  de  telle  manière  qu'à  la  table  de  la  Confé- 
rence, il  n'y  ait  pas  de  désaccord  entre  la  France  et  ses 
alliés.  »  L'ordre  du  jour  du  futur  Congrès  de  la  paix  devait 
s'en  trouver  allégé. 

L'Accord  franco-britannique  devint  effectif  le  16  mai 
igi6,  à  la  suite  d'un  échange  de  lettres  entre  sir  Edward 
Grey,  ministre  des  Affaires  étrangères  du  Royaume-Uni, 
et  M.  Paul  Cambon,  ambassadeur  de  France  à  Londres. 
On  pouvait  se  flatter,  quelle  que  fût  l'étendue  des  sacri- 
fices par  nous  consentis,   d'avoir  au  moins  déblayé  le 

mer  Noire  serait  un  point  à  déterminer  ultérieurement  à  l'ouest  de 
Trébizonde.  —  La  Pravda  a  donné  en  janvier  1918  le  texte  de  1' -accord 
anglo-franco-russe  du  19  février  1916.  Voir  ce  texte  aux  annexes. 


LA    FRANCE    ET    LA    QUESTION    d'ORIENT  I5 

terrain  d'un  problème  particulièrement  épineux,  et  de 
tenir  un  arrangement  définitif.  Illusion  vaine  :  à  peine 
l'armistice  conclu,  tout  allait  être  remis  en  question  par 
une  manœuvre  sournoise  à  laquelle  nous  eûmes  l'incon- 
cevable faiblesse  de  nous  prêter. 


CHAPITRE  II 

LE   TRAITÉ    DE    I916 

I.  La  Syrie.  —  Son  importance.  —  Description  géographique  et 
économique.  —  Races  et  religions.  —  II.  L'Accord  du  16  mai. 
—  Les  cinq  zones.  —  Alexandrette  et  Caïffa.  —  L'internationa- 
lisation de  la  Palestine  ;  ses  dangers.  —  Les  États  arabes.  — 
Mossoul  et  la  Cilicie. 

I 

Pendant  les  deux  années  qui  suivront  la  guerre,  l'ap- 
plication du  Traité  de  1916  provoquera  un  interminable 
débat  entre  la  France  et  l'Angleterre.  Sans  se  rétracter 
au  sens  strict  du  mot,  cette  dernière  instituera  une  contro- 
verse spécieuse,  et,  dans  l'espoir  de  rendre  inopérante 
une  convention  qu'elle  se  repent  d'avoir  signée,  elle  met- 
tra toute  sa  dialectique  au  service  des  formidables  moyens 
d'action  qu'elle  possède  en  Orient. 

Il  semble  donc  indispensable,  avant  de  s'engager  plus 
avant,  d'examiner  dans  le  détail,  au  point  de  vue  fran- 
çais, les  clauses  de  l'acte  de  1916  et  d'en  dégager  les  avan- 
tages et  les  inconvénients.  Quelques  mots  sur  la  Syrie, 
objet  principal  de  l'accord,  ne  sont  donc  pas  inutiles. 

Un  isthme  entre  deux  continents,  ou  plutôt  une 
chaussée  dont  un  flanc  baigne  dans  la  mer,  dont  l'autre 
côtoie  le  désert,  telle  nous  apparaît  la  Syrie.  Ses  fron- 
tières étroites,  mais  si  nettement  accusées  qu'au  juge- 
ment de  Napoléon  il  n'existe  pas  de  meilleure  défense, 
ne  bornèrent  cependant  jamais  un  État,  comme  elles 
16 


LE    TRAITÉ    DE    I916  I7 

n'abritèrent  pas  une  nation.  C'est  que,  depuis  les  âges 
les  plus  reculés,  les  grandes  migrations  d'hommes  ont 
emprunté  les  routes  syriennes,  parallèles  et  voisines  au 
point  de  sembler  sur  la  carte  les  dérivations  d'un  même 
sentier,  les  ornières  d'un  même  chemin.  Or,  ce  que  la 
Syrie  fut  dans  l'antiquité,  elle  l'est  encore,  un  carrefour  ; 
armées  et  marchands  l'ont  traversée  ;  c'est  la  «  contrée 
où  l'Europe,  l'Asie,  l'Afrique  se  touchent  et  vivent  sur 
les  mêmes  rivages.  Terrestre  et  maritime  à  la  fois,  elle 
semble  un  marché  aux  cent  villes,  un  port  aux  cent  bas- 
sins, où  aboutissent  et  se  croisent  les  routes  commerciales 
du  vieil  univers  (i).  »  Jadis  sa  richesse  et  sa  prospérité, 
dues  à  des  populations  fortes  et' laborieuses,  l'avaient 
exposée  à  bien  des  convoitises.  Déchue  aujourd'hui  de 
son  ancienne  splendeur,  desséchée,  ruinée,  elle  n'a  rien 
perdu  de  son  prestige.  Les  convoitises  sont  demeurées, 
leurs  mobiles  seuls  ont  changé.  Aux  yeux  des  financiers 
et  des  économistes,  l'importance  de  la  Syrie  s'est  même 
accrue,  et  les  hommes  d'État  voient  toujours  dans  sa 
possession  un  gage  d'hégémonie  politique  en  Orient.  Et 
puis,  l'étoile  des  Mages,  l'apothéose  du  Thabor,  les  éclairs 
du  Golgotha  ont  laissé  dans  son  atmosphère  limpide  le 
rayonnement  fascinateur  de  leurs  glorieux  mystères,  où 
les  chrétiens  de  tous  les  pays  viennent  réchauffer  leur 
foi  et  rajeunir  leurs  espérances. 

La  nature  a  dessiné  à  la  Syrie  des  frontières  parfaite- 
ment nettes  :  la  Méditerranée  à  l'ouest,  le  Taurus  et 
l'Anti-Taurus  au  nord-ouest  et  au  nord,  le  bassin  supé- 
rieur et  moyen  du  Tigre  (2)  et  le  désert  à  l'est,  enfin 
l'Arabie  et  le  Sinaï  au  sud. 

D'Aïntab    (3)    aux   premières    assises    du    Sinaï,   sur 

(i)  Lamy,  la  France  du  Levant. 

(2)  On  assigne  parfois  aussi  à  la  Syrie,  comme  limite  est,  le  cours 
du  Khabour,  affluent  de  l'Euphrate. 

(3)  Aïntab,  sur  le  Nahr-Sadjour,  affluent  de  l'Euphrate. 


l8  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

I  000  kilomètres  environ,  séparées  pai"  une  dépression 
longitudinale  où  coulent  en  sens  inverse  l'OfOnte  et  le 
Jourdain,  deux  chaînes  symétriques  constituent,  du  nord 
au  sud,  l'ossature  de  la  Sj^ric.  Tel  un  énorme  rideau,  l'une 
d'entre  elles  surgit  immédiatement  du  littoral  méditer- 
ranéen. Sous  des  vocables  divers  (Amanus,  monts  des 
Ansariehs,  Liban,  montagnes  de  Galilée  et  de  Judée)  son 
épais  massif  s'allonge,  rarement  coupé  de  vallées  inté- 
rieures, avec  un  relief  de  moins  en  moins  prononcé,  du 
golfe  d'Alexandrette  aux  dunes  de  l'isthme  de  Suez. 
L'autre  chaîne  est  parallèle  et  d'une  hauteur  à  peu 
près  égale  ;  ce  sont,  du  nord  au  sud,  l' Anti-Liban,  le 
Mont-Hermon,  le  Djebel  Adjloun,  et  enfin  les  monts 
de  la  Moabitide.  Aux  confins  du  désert,  à  l'est  du 
Djebel  Adjloun,  se  dresse  un  massif  isolé,  le  Djebel 
Hauran. 

Entre  ces  berges  escarpées,  aux  altitudes  constamment 
équivalentes,  une  fracture  ininterrompue,  tour  à  tour 
dénommée  vallée  de  l'Oronte,  plaine  de  la  Békaâ  (i), 
et  dépression  jordanienne,  présente  au  contraire  des 
variations  de  niveau  considérables.  Ainsi,  la  Békaâ, 
enserrée  par  le  Liban  et  l' Anti-Liban,  s'inscrit  à  une  cote 
moyenne  de  900  mètres,  alors  que  la  mer  Morte  se 
trouve  à  394  mètres  au-dessous  du  niveau  de  la  Médi- 
terranée, 

Hormis  l'Oronte,  le  Jourdain  et  le  Nahr-Litani,  les 
rivières,  courtes  et  torrentueuses,  ne  facilitent  guère 
l'irrigation.  Cependant,  le  sol  de  la  Syrie  reçoit  des  pluies 
suffisantes  pour  permettre,  dans  des  conditions  favo- 
rables, les  cultures  d'hiver  et  de  printemps,  malgré  la 
sécheresse  habituelle  des  étés  et  des  automnes. 

En  1919,  la  valeur  en  capital  de  la  Syrie  (2),  établie 
d'après  l'impôt  foncier,  se  montait  à  près  de  quatre  mil- 


(i)  L'ancienne  Coelésyrie. 

(2)  Ici  il  est  question  de  la  Syrie  intégrale. 


LE    TRAITÉ    DE    I916  IÇ 

liards  cinq  cents  millions.  Cette  évaluation,  volontaire- 
ment basse,  est  infériem"e  au  moins  d'un  tiers  à  la  réa- 
lité ;  la  preuve  en  est  que,  malgré  l'outillage  primitif 
encore  en  usage,  le  revenu  atteignait,  en  se  fondant  sur 
le  rendement  de  la  dîme,  environ  un  milliard  six  cents 
millions. 

On  devine  la  plus-value  considéraWe  qu'acquerra,  au 
bout  de  quelques  années,  une  telle  contrée,  sitôt  com- 
mencée l'exploitation  rationnelle  et  intensive  de  son  sous- 
sol,  de  ses  montagnes  et  de  ses  plaines.  Production  de 
coton  en  Cilicie,  autour  d'Antioche  et  de  Naplouse,  de 
céréales  dans  les  plaines  d'Alep,  la  Békaâ,  le  Hauran,  la 
vallée  d'Antioche  (i),  d'arbres  fruitiers  et  de  cultures 
maraîchères  sur  la  côte  et  à  Damas,  de  dattes  dans  les 
oasis  méridionales,  de  vignes  le  long  des  pentes  du  Liban, 
d'oliviers  et  de  tabac.  Élevage  de  bêtes  à  cornes,  de  mou- 
tons, de  chevaux,  de  mulets  et  de  chameaux.  Extraction 
du  pétrole  à  Mossoul,  des  bitumes  et  de  l'asphalte  du 
Ghôr  et  de  la  mer  Morte,  des  phosphates  d'Es-Salt  et 
de  Rabbat  Ammon,  des  lignites  libanaises,  des  minerais 
de  fer,  de  cuivre,  de  nickel,  du  plomb  argentifère,  du 
manganèse,  dont  on  a  découvert  un  peu  partout  des  gise- 
ments, sans  toutefois  pouvoir  encore  en  déterminer  exac- 
tement la  richesse.  Enfin,  l'industrie  de  la  soie,  si  pros- 
père jadis,  peut,  soumise  à  des  méthodes  perfectionnées, 
redevenir  florissante  (2). 


(i)  Les  Chambres  de  commerce  dô  Marseille  et  de  Lyon,  ainsi  que 
l'Université  de  Lyon  ont  envoyé  en  1919  une  mission  d'études  en  Syrie 
et  en  Cilicie,  sous  la  direction  de  M.  Huvelin,  professem:  à  la  laculté 
de  droit  de  Lyon.  Cette  mission  a  estimé  à  cinq  millions  d'hectares  la 
superficie  qui  pourrait  en  Syrie  être  mise  en  culture  et  dont  on  ne 
laboure  actuellement  pas  le  cinquiènie.  Ces  étendues  seraient  suscep- 
tibles de  produire  environ  trois  millions  de  tonnes  de   blé. 

(2)  On  trouvera  une  appréciation  aussi  exacte  qu'on  peut  le  désirer, 
en  l'état  actuel  des  recherches  sur  les  possibilités  économiques  de  la 
Syrie,  dans  la  savante  étude  publiée  par  M.  Huvelin  sous  le  titre  : 
«  Que  vaut  la  Syrie?  »  en  supplément  à  VAste  française  de  novembre- 
décembre  1921. 


20  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


* 
*    * 


Pour  mesurer  la  décadence  où  végète  la  Syrie,  il  suffit 
de  jeter  les  yeux  sur  le  chiffre  de  sa  population.  A  l'époque 
d'Alexandre  — ■  trois  siècles  avant  notre  ère  —  elle  comp- 
tait .environ  20  millions  d'habitants.  Ce  nombre  était  déjà 
réduit  de  moitié  lors  de  l'invasion  arabe  du  septième 
siècle.  De  nos  jours,  il  est  tombé  aux  alentours  de  4  mil- 
lions d'âmes. 

Les  longs  siècles  de  domination  musulmane  ont  amal- 
gamé les  derniers  conquérants  avec  les  précédents  envahis- 
seurs déjà  confondus  avec  les  autochtones  (i).  Une 
extrême  division  règne  toutefois  parmi  ces  populations, 
et  c'est,  à  l'exclusion  des  races,  dans  les  différences  de 
religions  qu'il  faut  en  rechercher  l'origine.  Les  groupe- 
ments se  sont  faits  autour  des  vieilles  bannières  reli- 
gieuses qui  symbolisent  les  souvenirs  du  passé  et  les 
espérances  de  l'avenir  :  «  La  S3n"ie,  a  écrit  M.  René  Pinon, 
est  un  musée  des  religions,  et  les  anthropologistes  per- 
draient leur  science  à  mesurer  les  crânes  pour  supputer 
les  croisements  d'où  la  population  actuelle  est  sortie.  » 

Les  musulmans  dominent  en  Syrie  ;  à  eux  seuls  ils 
couvrent  plus  de  la  moitié  des  listes  de  recensement  et 
se  divisent  en  deux  branches  distinctes,  assez  hostiles 
l'une  à  l'autre  ;  les  Sunnites,  sectateurs  d'Omar,  et  les 
Chiites,  sectateurs  d'Ali.  Les  premiers  se  qualifient  d'or- 
thodoxes, ils  représentent  les  descendants  des  Arabes  de 
la  conquête,  les  Syriens  islaminés  (chrétiens,  juifs, 
païens,  etc..)  ;  ajoutons  à  ceux-ci  quelques  Turcs  massés 
aux  alentours  d'Alep,  les  tribus  bédouines  de  l'intérieur 


(i)  Les  Syriens  forment  une  race  issue  de  tous  les  envahisseurs  suc- 
cessifs :  Hittites,  Perses,  Assyriens,  lÉgyptiens,  Chaldéens,  Romains, 
Phéniciens,  Araméens,  Hellènes,  Arabes  et  Turcs.  Il  est  donc  absolu» 
ment  inexact  de  prétendre  que  les  Syriens  sont  des  Arabes.  La  conquête 
arabe  les  islamisa  pour  la  plupart  et  leur  imposa  sa  langue. 


LE    TRAITÉ    DE    I916  21 

et  les  Tcherkesses  qui  vivent  sur  la  frontière  nord  (i). 
Les  Chiites  se  partagent  en  deux  groupes  :  les  Kurdes, 
installés  dans  la  petite  Arménie  (2),  vers  Aïntab  et  dans 
le  Kurdistan  (3),  et  les  Métualis,  restes  probables  d'an- 
ciennes colonies  persanes,  aujourd'hui  fixés  dans  la  plaine 
de  la  Békaâ,  ainsi  qu'en  plusieurs  points  du  district  de 
Saïda. 

Les  chrétiens  tiennent  en  Syrie  le  deuxième  rang  par 
le  nombre  ;  ils  ont  conquis  le  premier  par  la  situation. 
Aux  avantages  précieux  qu'ils  retiraient  du  protectorat 
français  s'ajoute  la  supériorité  incontestée  de  leur  ins- 
truction, de  leurs  relations,  et  souvent  aussi  de  leur  for- 
tune. Ils  se  partagent  en  trois  principales  confessions  : 
catholique,  orthodoxe  et  protestante. 

Sauf  les  catholiques  latins,  presque  tous  Européens, 
dont  la  petite  phalange  exerce  une  influence  politique  et 
morale  prépondérante,  grâce  aux  nombreuses  congréga- 
tions établies  dans  le  pays,  les  catholiques  orientaux  ont 
conservé,  sous  l'autorité  des  patriarches  élus  et  sous  la 
direction  de  la  curie  romaine,  leur  liturgie  spéciale,  leur 
langue  religieuse  —  presque  toujours  l'ancienne  langue 
nationale,  —  et  divers  autres  usages  particuliers.  Rome 
ne  réclame  d'eux  qu'une  formelle  adhésion  aux  dogmes 
et  leur  laisse  une  autonomie  quasi  complète  en  matière 
de  disciphne  ecclésiastique.  On  connaît  surtout  parmi 
eux  les  Maronites,  unis  à  Rome  en  vertu  d'un  pacte 
conclu  dès  les  premières  années  du  treizième  siècle  ;  ils 
habitent  le  Liban  et,  très  groupés,  possèdent  une  vie 
nationale  propre  ;  les  Melkites,  ou  Grecs-catholiques, 
répandus  un  peu  dans  toute  la  Syrie,  les  Arméniens-unis, 
dans  le  nord  ;  les  Syriens-unis,  répartis  sur  les  plateaux 


(i)  D'après  M.  Khaïrallah  et  le  docteur  Samné,  les  Tcherkesses  appar- 
tiendraient à  la  secte  chiite.  M.  Pierre  Redan  les  range  parmi  les  sectes 
orthodoxes,  mais  dissidentes. 

(2)  Au  nord  d'Alexandrette. 

{3)  C'est-à-dire  les  vilayets  de  Mossoul  et  de  Diarbékir. 


22  LA    r^ANCE    EN    SYRIE 

septentrionaux  et  dans  la  région  de  Jérusalem  ;  enfin  les 
Chaldéens-unis  résidant  auprès  d'Alep  (i). 

La  fraction  «  non  rmie  »  n'est  pas  moins  émiettée. 
Séparée  de  l'union  religieuse  avec  Rome  par  le  schisme 
de  Photius,  elle  comprend  deux  groupes  généraux,  le 
groupe  orthodoxe  proprement  dit  et  le  groupe  mono- 
physite  (2).  De  ce  dernier  dépendent  la  communauté 
chaldéenne,  rattachée  à  la  doctrine  de  Nestorius,  et  ies 
communautés  arménienne,  copte  et  abyssine,  adeptes 
de  l'hérésie  d'Eutychès.  Les  Syriens-orthodoxes,  au  sud 
de  Beyrouth  et  dans  la  province  de  Damas,  les  Arméniens- 
grégoriens  de  la  Petite  Arménie,  les  Jacobites  et  les  Chal- 
déens,  tels  sont,  brièvement  énumérés,  les  rites  orthodoxes 
de  Syrie.  Citons,  pour  mémoire,  les  Coptes  et  les  Abyssins, 
seulement  représentés  par  deux  monastères  établis  à 
Jérusalem. 

Depuis  plus  d'un  demi-siècle,  les  protestants  se  sont 
attaqués  à  la  Syrie.  Énergiquement  soutenus  par  l'An- 
gleterre, l'Allemagne  et  les  États-Unis,  disposant  de  res- 
sources énormes,  servant  aussi  bien  des  ambitions  poli- 
tiques que  des  convictions  religieuses,  ils  ont  entrepris 
une  lutte  active  contre  le  catholicisme  et  l'influence  fran- 
çaise. Tard  venus,  ils  ont  suppléé  par  l'argent  aux  tradi- 
tions absentes  ;  pourtant  leur  propagande,  longtemps 
inefS-cace,  n'a  pas  abouti  aux  résultats  qu'ils  en  atten- 
daient. 

Une  malédiction  semble  peser  sur  les  Israélites  de 
Syrie,  Gn  les  y  considère  comme  le  rebut  de  la  population, 
également  en  butte  au  mépris  des  chrétiens  et  des  musul- 
mans. Dès  loeuvres  spécialement  destinées  à  les  relever 
eut  fini  par  améliorer  im  peu  le  sort  de  certains  d'entre 
eux.  Ils  sont  environ  quatre-vingt-dix  mille,  cantonnés 
à  Jérusalem  et  en  Palestine  ;  juifs  autochtorares  ou  juifs 

(i)  Chaldéens-r.nis  ou  Nestoriens-jnis.  Anciens  adliéronts  à  l'hérésie 

de  Nestorius  (sixième  siècle),  ralliés  à  Rome  en  vertu  d'un  accord  âirect. 

(2)  Les  monophysites  ne  reconnaissent  qu'une -nature  en  Jésus-Christ. 


LE    TRAITÉ    DE    IQIÔ  23 

étrangers  mystiques,  marchands  ou  politiciens  venus  pour 
mourir  sur  la  Terre  Promise  et  y  reposer,  pour  y  faire  le 
petit  commerce  ou  pour  préparer  les  voies  du  Sionisme. 
Quelques  centaines  de  Samaritains  vivent  en  outre  à 
Naplouse  et  aux  alentours. 

Certaines  religions  cachées,  sociétés  secrètes  autant 
que  confessions  religieuses,  dont  les  rites  demeurent  mys- 
térieux ou  sont  encore  incomplètement  dévoilés,  néces- 
sitent une  brève  mention.  Le  nombre  de  leius  adhérents 
est  en  effet  relativement  élevé.  En  premier  lieu,  les  Druses 
établis  principalement  dans  le  Hauran  et  le  Liban  méri- 
dional, au  voisinage  de  Be\Touth  et  de  la  côte.  Ils  croient, 
selon  toute  apparence,  à  l'imité  jde  Dieu  et  à  la  mission 
divine  de  quelques  prophètes.  Moïse,  Jésus,  Mahomet  et 
l'émir  Hakim,  et  adoptent  fréquemment  les  formes  exté- 
rieures des  autres  cultes.  Les  Ansariehs  ou  Alaouites  n'ont 
ni  fondateur  connu,  ni  livre  révélé  ;  leur  religion  emprunte 
la  métempsycose  et  le  culte  de  la  déesse  syrienne  au 
paganisme,  Je  prophète  Ali  à  l'islamisme  et  la  doctrine 
de  l'Incarnation  au  christianisme  ;  le  pays  montagneux 
situé  entre  k  Nahr-el-Kébir  et  l'Oronte  leur  sert  d'asile. 
Les  Turcs,  à  la  longue,  sont  venus  à  bout  de  cette  race 
turbulente  et  pillarde,  impatiente  de  recouvrer  son 
ancienne  indépendance  et  réfractaire  à  la  civilisation. 
Elle  s'est  inféodé  les  Ismaéliens  du  château  de  Massiad 
et  les  Cadmoudistes  enfermés  dans  la  citadelle  de  Cad- 
mous.  Une  peuplade  Yézidis,  dont  les  membres  sont  répu- 
tés adorateurs  du  diable,  formée  de  descendants  dégé- 
nérés d'adhérents  au  magisme,  réserve  son  culte  au  soleil, 
aux  astres,  aux  éléments,  aux  phénomènes  de  la  nature  ; 
elle  s'isole  dans  les  contreforts  méridionaux  du  Taurus. 

Dans  le  Levant,  plus  qu'en  nul  autre  lieu  du  monde,  les 
religions  revêtent  une  importance  primordiale.  Elles 
servent  à  désigner  les  individus,  provoquent  les  affinités, 
favorisent  les  relations  et  ont,  jusqu'à  nos  jours,  rem- 
placé la  notion  du  patriotisme,  à  peu  près  étrangère  aux 


24  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Orientaux.  Et  c'est  pourquoi,  toute  œuvre  morale,  toute 
entreprise  politique  et  sociale  est  tenue  d'en  respecter  le 
caractère  et  les  manifestations,  sous  peine  d'être  vouée 
aux  plus  lourdes  déceptions  et  de  courir  au-devant  d'un 
échec  assuré. 


II 


L'Accord  franco-britannique  de  1916  devait  apparem- 
ment sauvegarder  les  intérêts  de  la  France  comme  ceux 
de  l'Angleterre,  mais  aussi  préparer  l'accession  à  la  liberté 
des  populations  délivrées  du  joug  turc.  Dans  ce  but,  il 
fallait  premièrement  aiguiller  vers  l'unité  politique  la 
mosaïque  de  peuples  dont  le  régime  ottoman  entretenait 
soigneusement  les  divisions,  et  pour  cela  respecter  l'unité 
géographique  de  la  Syrie.  Avec  le  temps  se  serait  cimentée 
une  unité  nationale  insensiblement  agrégée  par  la  com- 
munauté des  intérêts  et  l'atténuation  progressive  des 
préjugés  particularistes. 

Tout  au  contraire,  on  préféra  découper  la  Syrie  en  plu- 
sieurs tronçons  artificiels.  Les  desseins  britanniques  se 
fussent  en  effet  mal  accommodés  d'une  Grande  Syrie 
française,  solution  de  continuité  entre  l'Egypte  et  les 
Indes  qu'une  occasion  s'offrait  précisément  de  relier. 
L'Angleterre  imagina  donc  la  création  de  cinq  zones  dis- 
tinctes en  dehors  de  l'Arabie,  regardée  comme  indépen- 
dante, et  de  l'Anatolie  qu'on  laisserait  aux  Turcs  (i). 

1°  Une  zone  Bleue,  réservée  à  la  France.  Partant  de 
Tyr,  cette  zone  s'allonge  au  bord  de  la  Méditerranée  jus- 
qu'à la  côte  de  Cilicie.  Sa  bande  étroite  dessine  assez 
exactement  la  région  libanaise  :  limitrophe  de  la  Palestine 
suivant  une  ligne  courant  de  T}t  au  lac  de  Tibériade, 


(i)  Voir   aux    annexes   le    texte  de  l'Accord   franco-britannique    du 
16  mai  1916. 


LE    TRAITÉ    DE    I916  2$ 

se  bornant  à  l'est  aux  crêtes  de  l'Hermon  et  de  l' Anti- 
Liban jusqu'à  la  pointe  méridionale  du  lac  d'Homs.  Au 
nord-est  du  lac  d'Antioche,  la  zone  Bleue  se  développe  : 
le  cours  supérieur  de  l'Euphrate  jusqu'à  Biredjick  lui 
appartient  ;  elle  se  pousse  ensuite  jusqu'à  la  frontière  per- 
sane à  Djésireh-ibn-Omar.  La  moitié  du  Kurdistan  et  de 
l'Arménie,  avec  Diarbékir  et  Kharpout,  sont  dévolus  à 
la  zone  Bleue  ;  celle-ci  se  prolonge  même  au  delà  de  Sivas 
ot  englobe  au  sud  la  Cilicie  jusqu'au  Taurus  (art.  2  de 
l'Accord). 

20  Une  zone  Rouge,  destinée  à  l'Angleterre,  comprenant 
la  plaine  de  Basse-Mésopotamie  jusqu'en  amont  de  Bag- 
dad ;  elle  s'adosse  à  la  Perse  entre  Khanikin  et  le  golfe 
Persique  (art.  2). 

30  Une  zone  A,  à  laquelle  sont  attribuées  les  provinces 
de  Damas,  d'Alep  et  de  Mossoul  (art.  i^^). 

40  Une  zone  B,  baignée  à  l'ouest  par  la  Méditerranée, 
entre  la  Palestine  et  la  frontière  d'Egypte.  Elle  contourne 
la  péninsule  du  Sinaï  pour  atteindre  le  fond  du  golfe 
d'Akaba.  Son  aire  s'étend  ensuite  au  sud  de  la  zone  A  et 
borde  complètement  la  zone  Rouge  à  l'ouest  et  au  sud 
(art.  ler). 

Les  zones  A  et  B  seront  l'apanage  d'un  État  arabe  ou 
d'une  Confédération  d'États  arabes.  La  première  rentre 
dans  la  sphère  d'influence  française,  tandis  que  la  seconde 
dépend  de  la  sphère  d'influence  britannique. 

50  Une  zone  Brune,  s'adaptant  à  peu  près  aux  limites 
de  la  Palestine  (art.  3).  Cette  zone  sera  internationalisée. 

A  ce  partage  de  l'Asie  ottomane,  s'ajoutent  un  cer- 
tain nombre  de  stipulations  particulières  aux  deux  signa- 
taires :  conventions  douanières  (art.  8),  réciprocité  de 
garanties  pour  les  intérêts  antérieurement  existants  de 
l'un  des  contractants  dans  les  zones  attribuées  à  l'autre 
(lettre  de  sir  Edward  Grey  —  15  mai  1916  —  et  réponse 
de  M.  Paul  Cambon  en  date  du  même  jour). 

Alexandrette    et    Caïffa   sont    déclarés    ports    francs 


20  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

(art.  5),  et  la  Grande-Bretagne  acquiert  les  ports  de  Caïffa 
et  de  Saint -Jean-d' Acre  (art.  4).  Enfin  l'Angleterre  obtient 
«  le  droit  de  construire,  d'administrer,  et  d'être  seule  pro- 
priétaire d'un  chemin  de  fer  qui  doit  faciliter  la  jonction 
de  Bagdad  et  de  Caïffa.  »  Elle  aura  «  en  outre  un  droit  per- 
pétuel de  transporter  ses  troupes  en  tous  temps  le  long 
de  cette  ligne  »  (art.  7). 

La  discussion  du  pacte  de  1916  doit  rester  circonscrite 
aux  conséquences  qui  en  découlaient  implicitement  et 
logiquement.  Il  n'y  a  pas  lieu  de  retenir  ici  les  multiples 
interprétations  que,  par  la  suite,  et  selon  les  besoins  de 
la  cause,  on  imagina  de  l'Accord  afin  d'y  déroger  plus 
aisément. 

Après  une  lecture  même  superficielle  des  articles,  on 
demeure  frappé  des  avantages  considérables  qu'en  retirera 
la  Grande-Bretagne.  Ils  répondent  en  effet  aux  préoccu- 
pations et  aux  calculs  des  spécialistes  coloniaux  anglais, 
devant  les  exigences  desquels  nous  avons  été  contraints  de 
nous  incliner. 

Aux  yeux  des  Anglais,  le  nœud  même  de  la  question 
du  Levant  est  en  Palestine.  S'ils  en  proposent  l'interna- 
tionalisation, c'est  qu'ils  affectent  d'y  voir  la  protection 
avancée  de  l'Egypte,  dont  pourtant  300  kilomètres  de 
dé&ert  la  séparent.  Mais  surtout,  ils  empêchent  ainsi  l'une 
des  routes  terrestres  des  Indes  de  tomber  en  des  mains 
étrangères,  préservent  l'Egypte,  si  imprégnée  de  culture 
française,  du  contact  avec  une  France  du  Levant  dont 
eJle  subirait  peut-être  l'attraction.  Que  signifierait  pour 
eux  l'acquisition  de  Caïffa  et  de  Saint- Jean-d'Acre,  si  ces 
ports  demeuraient  enclavés  dans  une  Palestine  française? 
Les  Anglais  s'assurent  au  contraire,  sur  une  Palestine 
internationalisée,  l'hégémonie  indispensable  à  la  sécu- 
rité de  leur  chemin  de  fer  Caïffa-Bagdad,  ainsi  solidement 
tenu  à  ses  deux  extrémités. 

La  neutralité  imposée  à  Alexandrette,  port  franc,  pèse 


LE    TRAITÉ    DE    I916  27 

également,  il  est  vrai,  sur  Cajiffa.  Mais,  prétend-on  com- 
parer cette  rade  foraine,  qui,  même  ajnénagée,  demeurera 
toujours  inhospitalière  aux  escadres,  à  la  base  navale  de 
premier  ordre  qu'offre  Alexandrette  ? 

L'internationalisation  de  la  Palestine  est  un  non-sens 
géographique  doublé,  on  le  verra,  d'une  imprudence  poli- 
tique. Ce  pis-aller  ménage  le  protectorat  orthodoxe  des 
Russes  et  satisfait  l'Angleterre,  anxieuse  de  couvrir 
l'Egypte.  Si,  momentanément,  il  semble  favoriser  certains 
pians  britanniques,  il  n'en  témoigne  pas  moins,  chez  nos 
alliés,  d'une  imprévoyance  aveugle,  à  moins  de  masquer 
im  piège.  Appliqué  à  la  lettre,  pareil  compromis  entraî- 
nerait dans  un  avenir  très  proche  les  plus  redoutables 
complications.  A  toute  hem"e  des  difficultés  surgiraient 
entre  les  Puissances  qui  se  partageraient  le  pouvoir,  dif- 
ficultés d'ailleurs  insolubles,  personne  n'aj^ant  l'autorité 
nécessaire  pour  les  régler.  Parmi  la  diversité  des  races  et 
des  religions  qui  se  coudoient  eji  Palestine,  parmi  les 
pèlerins  chrétiens,  musulmans  et  juifs,  venus  des  quatre 
points  cardinaux  vénérer  leurs  Lieux-Saints,  chaque  Puis- 
sance protectrice  se  ferait  sa  clientèle  spéciale,  et  les 
moindres  conflits  locaux  risqueraient  à  toute  occasion 
d'embraser  le  monde.  La  Palestine  est  incontestablement 
le  pays  où  une  autorité  impartiale  et  forte  soit  le  plus 
nécessaire  ;  la  France,  grande  Puissance  à  la  fois  chrétienne 
et  musulmane,  paraissait  bien  la  seule  qualifiée  pour 
l'exercer. 

Elle  pouvait,  pour  en  assumer  la  surveillance,  faire  état 
non  seulement  de  la  situation  exceptionnelle  qu'au  cours 
des  siècles  elle  s'y  étaii  acquise,  mais  des  nécessités  de 
sa  politique  méditerranéemie.  «  La  Méditerranée  ne  sera 
libre  pour  nous,  disait  M.  Georges  Leygues  dans  un  dis- 
cours à  la  Société  de  géographie,  en  mai  1915...,  que  si 
la  Syrie  reste  dans  notre  zone  d'influence.  Il  faut  entendre 
par  là,  non  une  Syrie  mutilée  et  découronnée,  mais  la 
Syrie  intégrale,  telle  qu'elle  se  comporte  politiquement. 


LA    FRANCE    EN    SYRIE 


économiquement  et  géographiquement,  celle  qui  va  d'Èl 
Arish  au  Taurus  et  de  la  Mésopotamie  orientale  aux 
rivages  de  la  mer...  (i)  ».  De  son  côté,  et  vers  la  même 
époque,  M.  Huvelin,  professeur  de  droit  à  l'Université 
de  Lyon,  joignait  sa  voix  autorisée  à  celle  de  M.  Leygues  : 
«  On  pose  mal  la  question,  disait-il,  quand  on  demande  : 
la  Palestine  doit-elle  être  française?  Car  la  Palestine  est 
déjà  française,  comme  le  reste  de  la  Syrie.  Il  s'agit  imi- 
quement  de  savoir  si  nous  devons  y  maintenir  notre 
influence  ou  l'abdiquer...  et  si  notre  abdication...  n'im- 
pliquerait pas  une  déchéance  de  la  France.  » 

C'est  pourtant  à  cette  abdication  que  nos  alliés  britan- 
niques exigèrent  que  nous  souscrivions  ;  et  le  gouverne- 
ment français  dut  céder,  peut-être  dans  l'espoir  de  com- 
pensations, mais  surtout  dans  un  esprit  de  conciliation 
inspiré  par  le  péril  commun. 

Inaugurant  avant  la  lettre  la  politique  wilsonienne, 
l'Accord  de  1916  n'impliquait  pas  d'annexion  :  les  Puis- 
sances contractantes  s'étaient  ralliées  à  une  simple  tutelle 
sur  les  nationalités  soustraites  au  joug  turc.  Partant  de 
ce  principe,  on  pouvait  s'en  remettre  à  la  sagesse  de  la 
France  pour  organiser  à  son  gré  les  territoires  libérés  dont 
elle  prendrait  la  charge.  La  France  a  passé  l'âge  de  la 
minorité  et  n'a  pas  besoin  de  leçons  pour  régler  sa  con- 
duite. Assez  de  preuves  de  modération  et  de  justice  à 
son  actif  lui  permettent  donc  de  s'étonner  lorsqu'on  pré- 
tend la  lier  par  des  obligations  définies  et  contraires  à  son 
propre  intérêt. 

Ce  geste  courtois  et  habile  de  ménager  l'amour-propre 
d'une  grande  nation  alliée,  la  Grande-Bretagne  ne  l'a 
pas  eu.  Obéissant  à  des  préoccupations  plus  positives, 
elle  cherchait  alors  à  réunir  les  meilleures  chances  de 
réaliser  le  plan  ambitieux  que  révélera  la  suite  des  évé- 

(i)  Il  faut  noter  ici  que  notre  politique  d'avant-guerre,  très  timide  en 
ce  qui  se  rapportait  à  l'Orient,  nous  préparait  mal  au  partage  de  l'empire 
ottoman,  dont  la  guerre  précipita  l'échéance. 


LE    TRAITÉ    DE    I916  29 

nements.  Et  c'est  ainsi  qu'elle  a  conçu  des  États  arabes 
dont  la  création  ne  répondait  à  aucune  nécessité,  sauf  à 
celle  de  favoriser  sa  politique  (i). 

Dès  l'abord,  on  observe  que  ces  États  arabes  consti- 
tuent une  charge  dont  seule  est  grevée  la  zone  d'influence 
française  (zone  A).  Celle-ci,  en  effet,  renferme  de  grands 
centres  urbains,  Damas,  Alep,  Homs,  Hamah,  Mossoul, 
sans  compter  une  multitude  de  villes  d'importance  secon- 
daire. Dans  la  zone  B,  qu'ils  se  réservent,  les  Anglais  ont 
eu  soin,  par  contre,  de  ne  laisser  inclure  aucune  agglomé- 
ration notable  ;  cette  zone  est,  à  d'infimes  exceptions 
près,  habitée  par  des  Bédouins  nomades  qu'il  sera,  de 
longtemps  encore,  impossible  de  discipliner  sous  une  orga- 
nisation même  embryonnaire.  C'est  pourquoi,  lorsque 
l'Angleterre  veut  bien,  en  zone  B,  se  plier  aux  mêmes  con- 
traintes qu'elle  nous  impose  pour  la  zone  A,  il  est  difficile 
de  ne  pas  y  voir  autre  chose  qu'une  concession  de  pure 
forme,  sans  rapport  avec  les  réalités,  et  propre  tout  au 
plus  à  endormir  en  France  de  trop  légitimes  susceptibi- 
lités. 

L'Accord  assure  aux  États  arabes  une  indépendance  à 
peu  près  absolue,  tout  au  moins  vis-à-vis  de  la  France. 
Qu'est-ce  en  effet  qu'un  «  protectorat  »  que  l'on  prive 
de  tous  les  moyens  d'action  efficaces  (2)?  La  France  s'en- 
gage à  fournir  à  ces  États  arabes  des  fonctionnaires  et  des 
conseillers,  mais  seulement  «  sur  leur  demande  »  (art.  i^^'). 
Bien  plus  —  et  là  le  paradoxe  frise  l'avanie  —  c'est  la 
France  qui  se  trouve  à  l'égard  des  États  arabes  dans  une 
situation  dépendante  ;  n'est-il  pas  admis  '(art.  2)  que, 
dans  sa  zone  propre,  il  lui  faudra  subir  leur  ingérence, 

(i)  Rappelons  à  ce  propos  que  les  habitants  de  Damas  et  d'Alep,  s'ils 
parlent  l'arabe,  ne  sont  point  de  ce  fait  de  race  arabe.  11=  n'ont  même 
pas  origine  commime  avec  les  Bédouins  d'Arabie.  La  population  de 
Mossoul,  chrétienne  et  musulmane,  est  composée  d'Assyro-Chaldéens 
et  de  Kurdes,  on  y  distingue  également  fort  peu  d'Arabes. 

(2)  «  La  France  et  la  Grande-Bretagne  sont  disposées  à  reconnaître 
et  à  protéger...  »  (art.  i"'). 


30  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

n'ayant  le  droit  d'établir  «  telle  administration  directe 
ou  indirecte,  ou  tel  contrôle  qu'elle  désire  »,  qu'après 
entente  avec  eux?  Ce  terme  entente  renferme  en  outre  une 
menace.  Il  suppose  une  négociation  préalable.  Or  négo- 
ciation signifie  discussion  d'égal  à  égal,  bien  souvent 
divergences  de  vues,  et  par  suite,  possibilités  de  conflits. 
L'un  de  ceux-ci  venant  à  surgir  et  à  s'aggraver,  pour 
faire  respecter  ses  volontés  et  ses  intérêts,  la  France  a 
le  choix  entre  deux  alternatives  :  couper  les  subsides  ou 
recourir  à  la  force.  Dans  le  premier  cas  il  est  à  prévoir 
que  maint  préteur,  jaloux  de  la  grandeur  française, 
offrira,  ouvertement  ou  non,  aux  États  arabes  l'appui 
financier  que  nous  leur  refusons.  D'autre  part,  nous  avions 
encore  en  1916  la  mémoire  trop  fraîche  des  difficultés  et 
des  embarras  diplomatiques  qui  nous  furent  suscités  au 
Maroc,  pour  oublier  vers  quelles  périlleuses  aventures 
risque  de  nous  entraîner  une  action  militaire. 

En  outre,  dans  le  cas  d'un  litige  entre  la  France  et 
les  États  arabes,  une  seule  médiation  serait  effective  :  celle 
de  la  Grande-Bretagne,  voisine  en  Egypte,  voisine  en 
Mésopotamie.  Des  interventions  de  ce  genre  sont  rare- 
ment gratuites,  et  il  est  douteux  qu'en  l'occurrence  la 
diplomatie  britannique  dédaigne  les  bénéfices  qu'elle 
pourrait  en  recueillir. 

L'indépendance  des  États  arabes  de  la  zone  A  sera-t-elle 
au  moins  réelle?  L'article  7  de  l'accord  vient  à  point  nous 
détromper.  Il  se  rapporte  au  chemin  de  fer  Caïffa-Bagdad 
au  sujet  duquel  «  il  doit  être  entendu  par  les  deux  gou- 
vernements... que  si  les  difficultés  techniques  et  les  dé- 
penses encourues  pour  l'entretien  de  cette  ligne  de  jonc- 
tion dans  la  zone  Brune  en  rendent  l'exécution  imprati- 
cable, le  gouvernement  français  sera  disposé  à  envisager 
que  ladite  ligne  puisse  traverser  le  polygone  Barries-Keis 
Harib-Tsil-Dcraâ-Tell  Hotsda-Mesuire,  avant  d'atteindre 
la  zone  B.  »  Les  fertiles  districts  du  Hauran,  que  drainerait 
le  nouveau  tracé  de  cette  voie  ferrée,  compenseraient  ainsi 


LE    TRAITÉ    DE    I916  3^ 

partiellement  l'improductivité  du  reste  du  parcours.  Mais 
ceci  n'est  qu'une  considération  accessoire. 

Pour  construire  une  ligne  stratégique  presque  exclusi- 
vement destinée  aux  transports  de  troupes,  il  faut  être 
auparavant  assuré,  et  mieux  que  moralement,  des  bonnes 
dispositions  permanentes  de  l'État  dont  cette  ligne 
emprunte  le  territoire.  Or  le  polygone  prévu  par  l'article  7 
se  trouve  en  pleine  zone  A  ;  celle-ci  demeure  bien  théori- 
quement réservée  à  l'influence  française  ;  en  pratique 
comment  son  gouvernement  ne  serait-il  pas  à  la  dévotion 
de  l'Angleterre,  trop  intéressée  à  le  tenir  en  lisière  et 
résolue  sans  doute  à  faire  jouer  à  cet  effet  les  ressorts 
opportuns. 

La  part  concédée  aux  entreprises  françaises,  avec  les 
riches  contrées  de  Damas,  Alep  et  Mossoul,  était  belle  ; 
après  le  correctif  qu'apporte  l'article  7,  on  est  obligé  de 
constater  qu'en  plus  de  la  stérile  zone  B  —  qui  d'ailleurs 
enferme  l'x^rabie  entière  sous  le  séquestre  britannique  — 
les  Anglais  s'adjugent  une  hypothèque  de  premier  rang 
sur  la  zone  A  (i). 

Et  de  cette  façon  se  trouve  consolidé  le  pont  impérial 
entre  l'Egypte  et  la  Mésopotamie.  Il  s'appuie  désormais 
sur  la  zone  A,  pile  médiane,  à  la  fermeté  de  laquelle  veil- 
lera la  plus  attentive  des  surveillances.  «  La  frontière  de 
l'Inde  est  tranportée  au  bord  de  la  Méditerranée  (2).  » 
Il  n'est  pas  superflu  de  souligner  ici  que  les  centres 

(i)  D'ailleurs,  la  délimitation  des  zones  A  et  B  attribue  à  la  zone  B 
un  territoire  qui  n'appartient  géographiquement  ni  à  la  Palestine,  ni 
à  la  TransJordanie.  Ce  territoire,  partie  intégrante  du  massif  hauranais, 
avec  les  localités  de  Oumm  el  Kouten,  Inak  et  El  Anat,  restera,  pour 
cette  raison,  après  la  fin  des  hostilités,  administrativement  rattaché  à 
la  province  de  Damas,  siège  d'un  des  émirats  arabes,  auxquels  la  France 
seule  est  qualifiée  pour  fournir  des  conseillers.  Mais,  faisant  état  de  ces 
quelques  kilomètres  carrés  inclus  en  sphère  anglaise,  l'autorité  britan- 
nique s'estimera  juridiquement  fondée  à  se  faire  également  représenter 
à  Damas  par  un  conseiller,  dont  le  rôle  se  bornera  le  plus  souvent  à 
contrari  r  notre  influence  et  notre  action. 

(2)  Gazette  de  Francfort,  juin  1915. 


32  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

musulmans  contrôlés  par  la  France  sont  tous  situés  dans 
la  zone  A  (zone  d'influence  tellement  indirecte  qu'elle 
risque  fort  de  rester  nominale),  tandis  que  ceux  de  la 
Mésopotamie,  parmi  lesquels  Bagdad,  se  trouvent  com- 
pris dans  la  zone  anglaise  de  plein  exercice  (zone 
Rouge).  L'on  est  donc  induit  à  conclure  que  le  nationa- 
lisme arabe,  si  diversement  interprété  suivant  les  zones, 
est  un  paravent  chargé  de  masquer  des  visées  d'une  tout 
autre  envergure.  C'est  d'ailleurs  la  seule  explication  plau- 
sible de  l'autonomie  si  généreusement  octroyée  aux  habi- 
tants de  l'intérievir  que  rien  n'avait  jusque-là  préparés  à 
se  gouverner  eux-mêmes. 

Pour  nous  convaincre  de  l'opportunité  que  présentait 
la  création  d'un  ou  de  plusieurs  États  arabes,  le  Foreign 
Office  fit  miroiter  les  services  inappréciables  qu'en  Orient 
la  révolte  imminente  du  Hedjaz  rendrait  aux  Alliés. 
Ceux-ci,  en  retour,  pouvaient-ils  moins  faire  que  de  faci- 
liter l'émancipation  arabe?  C'était  pourtant  prendre  des 
engagements  superflus,  car  l'insurrection  du  Hedjaz  devait 
être  plus  aisément  provoquée  et  plus  sûrement  entretenue 
grâce  aux  facilités  de  ravitaillement,  aux  subsides  et  à 
la  coopération  militaire  que  lui  offrait  la  Grande-Bretagne, 
et  auxquels  d'ailleurs  la  France  fut  bientôt  invitée  à 
contribuer.  Mais  la  vérité  était  autre,  et  plus  tard  elle  se 
ferait  jour  parmi  les  polémiques  de  presse  :  déjà  en  1916, 
les  Anglais  s'étaient  liés  envers  le  chérif  Hussein  par  des 
engagements  précis.  Auprès  de  nous  ils  jouaient  du  phil- 
arabisme,  soucieux  de  nous  faire  inconsciemment  ava- 
liser mie  signature  qu'ils  n'osaient  nous  avouer,  car  elle 
méconnaissait  totalement  les  intérêts  de  la  France. 


En  temps  ordinaire,  nul  gouvernement  n'eût  sanctionné 
un  document  si  désavantageux.  Mais,  à  cette  époque,  où, 
bien  plus  que  l'avenir  de  l'Orient,  se  jouait  l'existence 


LE    TRAITÉ    DE    igi6  33 

même  de  la  France,  où,  sur  tous  les  points,  le  sort  des 
armes  restait  encore  singulièrement  précaire,  il  impor- 
tait avant  tout  de  maintenir  entre  Alliés  l'union,  condi- 
tion essentielle  de  la  victoire. 

Moins  directe  pesait  sur  l'Angleterre  la  menace  alle- 
mande. Elle  se  crut  ainsi  la  faculté  et  le  droit  de  parler 
plus  haut.  Sur  les  champs  de  bataille  nos  armées  avaient 
la  plus  lourde  part  ;  la  politique  anglaise  se  dédommagea 
sur  le  terrain  diplomatique.  Et  puis,  raison  majeure,  nous 
étions  absents  de  l'Orient  ;  l'Angleterre  y  était  présente  ; 
en  Egypte,  où  elle  préparait  l'effort  puissant  qui  s'appel- 
lerait la  campagne  de  Palestine,  en  Mésopotamie,  où  ses 
troupes  immobilisaient  d'importants  effectifs  turcs  ;  en 
Arabie  enfin,  où,  nous  ne  l'ignorions  pas  alors,  elle  exer- 
çait déjà  une  influence  indéniable. 

Lorsqu'en  mai  1916  furent  arrêtées  les  stipulations  de 
l'Accord,  la  discussion  était  épuisée.  Les  concessions  bri- 
tanniques, acquises  après  d'interminables  et  laborieux 
pourparlers,  représentaient  un  maximum.  Sir  Edward 
Grey  n'en  faisait  pas  mystère  dans  la  lettre  qu'il  adressait 
le  16  mai  1916  à  notre  ambassadeur,  M.  Paul  Cambon, 
pour  lui  notifier  l'agrément  définitif  du  gouvernement  de 
Londres  :  «  J'ai  l'honneur  d'informer  Votre  Excellence, 
écrivait  le  ministre  anglais,  que  l'acceptation  de  tout  le 
projet,  comme  il  se  comporte  maintenant,  implique 
l'abandon  d'intérêts  britanniques  considérables.  » 

Le  dilemme  se  posait  :  accepter  l'ensemble  du  projet  ou 
le  rejeter  en  bloc.  Cette  dernière  solution  nous  fermait 
l'Orient,  dont,  à  tout  prix,  nous  ne  devions  pas  nous  laisser 
éliminer.  Elle  laissait  le  champ  libre  à  l'Angleterre,  et 
quelle  probabilité  que  celle-ci  nous  en  eût  plus  tard  rou- 
vert la  porte,  à  des  conditions  meilleures,  après  s'y  être 
une  fois  installée?  La  France,  si  forte  que  fût  sa  déception, 
se  voyait  contrainte  par  les  événements  à  se  courber  sous 
les  exigences  britanniques.  Éncrgiquement,  M.  Georges 
Picot  leur  avait  résisté,  disputant  pied  à  pied  tout  lam- 

3 


34  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

beau  de  territoire,  déjouant  chaque  manœuvre  attenta- 
toire à  nos  droits.  Finalement  il  lui  fallut  s'incliner. 
Sacrifice  douloureux.  Ceux  qui  l'ont  consenti  semblent 
avoir  sauvé  tout  ce  qui  pouvait  l'être  ;  l'obligation  fut 
cruelle,  à  cette  heure  où  leur  patrie,  luttant  pour  la  vie, 
était  dépouillée  par  ses  plus  fermes  alliés,  d'en  contre- 
signer la  spoliation. 

Pour  défectueux  qu'ils  soient,  les  Accords  de  1916 
ouvrent  cependant  encore  au  développement  des  acti- 
vités françaises  de  tout  ordre  une  large  carrière.  La  Syrie 
qui  leur  est  dévolue  n'est  plus  une  Syrie  géographiquement 
une  que  le  temps  eût  rendue  politiquement  homogène. 
Au  sud,  la  Palestine  nous  échappe,  et  l'internationalisa- 
tion y  menace  nos  plus  vieilles  traditions.  De  plus  récentes 
au  contraire  se  continuent  :  la  Haute  Mésopotamie  nous 
échoit.  Cette  province  est  en  marge  de  la  S3n:ie,  mais 
peuplée  d'une  majorité  d'Assyro-Chaldéens,  anciens  et 
fidèles  clients  de  la  France,  et  façonnés  par  elle.  Par 
un  heureux  concours,  en  ce  coin  de  pays,  les  droits  de 
la  France  s'accordent  avec  les  calculs  britanniques  ;  pré- 
cautionneuse, la  politique  anglo-indienne  a  eu  soin  de 
glisser  notre  zone  A  entre  sa  propre  sphère  et  la  sphère 
russe,  pour  faire  office  d'État-tampon.  N'oublions  pas 
aussi  combien  l'héritage  allemand,  que  nous  a  fait  réserver 
notre  négociateur,  améliore  la  situation  économique  de 
la  France,  si  battue  en  brèche  avant  la  guerre  dans  toutes 
les  régions  que  parcourt  le  chemin  de  fer  de  Bagdad. 

Si  la  zone  Bleue  s'enfonce  profondément  en  Arménie, 
jusqu'à  même  écorner  l'Anatolie,  contrées  où  nous 
pouvons  redouter  plus  d'embarras  qu'escompter  d'avan- 
tages, elle  englobe  la  Cilicie,  province  si  extraordinaire- 
ment  fertile,  que,  non  sans  raison,  on  l'a  comparée  à 
l'Egypte.  Enfin,  les  liens  d'intimité  qui,  depuis  des  siècles, 
nous  attachent  au  Liban,  se  resserrent  encore.  Là  vit 
une  population  française  de  cœur,  française  d'esprit,  et 


LE    TRAITÉ    DE    I916  35 

ce  sont  presque  des  compatriotes  que  nous  retrouverons 
en  gravissant  la  Montagne. 

La  perte  de  nos  privilèges  historiques,  de  notre  préémi- 
nence dans  l'empire  ottoman,  trouve-t-elle  sa  compensa- 
tion dans  les  Accords  de  1916?  C'est  toute  la  question. 

En  zone  A  et  même  en  zone  Bleue,  nous  acceptons  de 
lourdes  servitudes.  Sont-elles  incompatibles  avec  le  rôle 
d'éducateurs  que  nous  nous  bornons  à  revendiquer  là- 
bas?  Réflexion  faite,  non.  Une  différence  de  régime  poli- 
tique est  prévue  pour  l'intérieur,  habité  par  une  majorité 
musulmane,  et  le  littoral  que  peuplent  surtout  des  chré- 
tiens. Là  nous  poursuivrons  notre  mission  traditionnelle 
d'émancipateurs,  ici  nous  serons  les  conseillers  d'amis 
toujours  plus  enclins  à  s'identifier  avec  la  France. 

Mais,  pour  qu'au  point  de  vue  français,  les  Accords 
de  1916  portent  tous  leurs  fruits,  il  nous  faudra,  l'heure 
venue,  en  exiger  l'application  intégrale,  et,  dès  le  début, 
marquer  fortement  de  notre  empreinte  les  régions  qui 
nous  sont  confiées.  Que  par  faiblesse,  inertie,  incapacité 
d'agir  ou  tout  autre  motif,  nous  laissions  remettre  en 
question  ce  qui  fut  stipulé,  insensiblement  la  force  même 
des  choses  nous  repoussera  de  l'Orient,  et  la  garantie  à 
l'abri  de  laquelle  nous  nous  serons  endormis  se  transfor- 
mera en  machine  de  guerre  contre  notre  influence. 

Conclu  en  pleine  crise  politique,  au  seuil  d'événements 
impossibles  à  prévoir,  encore  plus  à  maîtriser,  le  traité 
ne  prétend  pas  résoudre  sans  appel  les  multiples  problèmes 
qui  se  posent  dans  le  Levant.  Dans  le  cas  d'éventualités 
nouvelles,  il  nous  assure  du  moins  une  base  solide  pour 
des  négociations  futures.  L'avenir  montrera  malheureu- 
sement quel  médiocre  parti  nous  en  avons  tiré.  La  suite 
de  cette  étude  ne  sera  que  le  récit  des  abdications  dou- 
loureuses auxquelles  nous  avons  été  contraints  pour  avoir 
toléré  les  plus  extravagantes  interprétations,  avant  même 
un  commencement  d'exécution  et  l'essai  loyal  qui  s'im- 
posait à  la  bonne  foi  des  contractants. 


CHAPITRE  III 

LA   PARTICIPATION    FRANÇAISE   A   LA   CAMPAGNE 
DE    PALESTINE.    —    L'OCCUPATION 


T.  L'effort  britannique  en  Palestine.  —  Les  armées  en  présence. 

—  Le  D.  F.  P.  S.  —  Son  rôle  dans  la  bataille  du  19  septembre. 

—  La  mission  du  Hedja?.  —  Valeur  de  la  coopération  arabe 
aux  opérations  militaires.  —  Affaire  de  Déraâ.  —  Chute  de 
Médine.  —  II.  Tentative  des  chérifiens  de  s'installer  en  Syrie. 

—  L'émir  Saïd  à  Damas.  —  Assassinat  de  l'émir  Abd-el-Kader. 

—  Interdiction  d'arborer  les  emblèmes  nationaux.  —  Arrivée 
des  Français  à  Beyrouth.  —  Occupation  de  la  Syrie  par  les 
contingents  franco-britanniques.  —  Situation  lamentable  du 
D.  F.  P.  S.  à  l'arrivée  du  général  Hamelin.  —  Pénurie  d'effec- 
tifs et  de  matériel.  —  Les  T.  F.  L.  —  IIÏ.  Les  T.  F.  L.  chargés 
de  surveiller  la  retraite  turque.  — ■  La  légion  d'Orient.  — 
Incidents  de  Beyrouth,  Deurtyol  et  Alexandrette.  —  La 
légion  d'Orient  occupe  la  Cilicie. 


I 


Au  contrat  de  1916,  les  Alliés  avaient  vendu  la  peau 
de  l'ours.  Pour  le  mettre  par  terre,  l'Angleterre  attaqua 
l'empire  turc  à  la  fois  en  Mésopotamie  et  en  Palestine  ; 
sur  ces  deux  champs  d'opérations,  elle  accomplit  un 
effort  qui  mérite  d'être  admiré. 

Le  3  février  1915,  un  coup  de  main  turc  avait  failli 
enlever  le  canal  de  Suez  entre  Ismaïlia  et  Suez.  Pris  sous 
le  feu  des  bâtiments  français,  le  Requin  et  le  d'Entrecas- 
teaux,  embossés  à  Toussoum-Sérapéum,  l'ennemi  fut  con- 
traint de  se  replier.  Les  Turco-Allemands  ne  renoncèrent 

36 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  37 

pas  à  leur  tentative,  et  la  renouvelèrent,  sans  plus  de  suc- 
cès d'ailleurs,  le  4  août  1916,  à  20  kilomètres  de  Port-Saïd. 

Il  importait  donc  avant  tout  de  mettre  l'Egypte  à 
l'abri  d'une  incursion  nouvelle.  C'est  pourquoi,  au  mépris 
de  difficultés  inouïes,  —  il  ne  fallut  rien  moins  que  la 
ténacité  proverbiale  de  nos  alliés  pour  les  surmonter  — 
le  commandement  anglais  n'hésita  pas  à  porter  audacieu- 
sement  la  guerre  chez  l'ennemi.  La  campagne  de  Pales- 
tine était  commencée. 

Le  problème  à  résoudre,  a  dit  le  général  Allenby,  «  con- 
cernait plus  le  ravitaillement  que  la  manœuvre  ».  Les 
trois  cents  kilomètres  de  désert  qui  séparent  l'Egypte  de 
la  Palestine  compliquaient  singulièrement  la  tâche.  Au 
delà  le  pays  se  présentait  absolument  dépourvu  de 
moyens  de  communications  :  il  fallut  construire  des  voies 
ferrées,  percer  des  routes,  établir  des  chemins  et  des  pistes. 
D'immenses  dépôts  d'approvisionnements  et  de  muni- 
tions se  constituèrent  à  proximité  des  lignes  ;  on  hâta 
l'exploitation  des  pétroles  du  Sinaï  ;  un  pipe-line  colossal 
déversa  l'eau  du  Nil  dans  les  citernes  du  front.  Auprès 
de  cette  énorme  entreprise  qu'exécutèrent  100  000  fellahs 
enrégimentés  dans  VEgyptian  Labour  Corps  (i),  les  opé- 
rations militaires  et  la  bataille  décisive  qui  les  clôtura 
paraissent  un  jeu  d'enfants. 

En  face  de  VEgyptian  Expeditionary  Force  (2),  supé- 
rieurement équipée,  dotée  d'un  outillage  formidable, 
s'alignait  une  misérable  armée  turque,  encore  imposante 
sur  le  papier,  mal  vêtue,  encore  plus  mal  nourrie,  parfois 
même  privée  du  matériel  indispensable.  Ses  unités  décou- 
ragées, et  qu'effritaient  chaque  jour  un  peu  plus  le  feu, 
les  épidémies  et  les  désertions,  avaient  perdu  leur  valeur 
combative  d'antan.  En  septembre  1918,  les  troupes  turques 
en  secteur  se  trouvaient  réduites  approximativement  à 

(i)  A  cette  armée  de  travailleurs  on  imposa  une  discipline  d'une  sévérité 
si  rigoureuse  que  les  chefs  d'escouade  étaient  munis  de  fouets. 
(2)  Par  abréviation  E.  E.  F. 


38  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

21  000  fantassins  et  i  700  cavaliers,  appuyés,  il  est  vrai, 
par  660  mitrailleuses.  Perdus  au  milieu  de  cette  armée 
vouée  à  la  débâcle,  trois  bataillons  allemands  restaient 
chargés  de  galvaniser  la  défensive,  tâche  impossible, 
dont  néanmoins,  le  jour  venu,  ils  s'acquittèrent  avec  un 
héroïsme  désespéré. 

Entre  Allemands  et  Turcs,  l'entente  n'avait  jamais  été 
parfaite.  Les  seconds,  principalement  dans  les  états- 
majors,  subissaient  avec  impatience  l'arrogante  autorité 
des  premiers  ;  avec  les  revers  les  dissentiments  s'aigrirent, 
à  tel  point  qu'un  jour  Djemal  Pacha  avouait  au  patriarche 
maronite  :  «  Nous  préférons  mille  fois  voir  subsister  l'in- 
fluence française  plutôt  que  la  lourde  influence  alle- 
mande (i).  » 

L' Intelligence  (2)  britannique  n'ignorait  rien  de  l'état 
lamentable  de  l'adversaire.  En  dehors  de  se?  propres 
moyens  d'informations,  elle  utilisait  les  précieux  ren- 
seignements que  lui  communiquait  la  marine  française. 
Celle-ci  tenait  Rouad,  îlot  minuscule,  tout  proche  de  la 
côte  syrienne,  entre  Lattakieh  et  Tripoli  (3).  Le  comman- 
dant Trabaud  y  centralisait  les  informations  que  des 
émissaires  dévoués  lui  apportaient  sur  la  situation  et  les 
mouvements  de  l'ennemi.  Sm"  le  rocher  flottait  le  dra- 
peau tricolore  qu'à  l'horizon  les  populations  libanaises 
pouvaient  contempler  comme  le  symbole  de  l'attentif 
intérêt  que  la  France  ne  cessait  de  leur  porter  (4). 


A  la  puissante  armée  britannique  qui  s'apprêtait  à  con- 
quérir la  Palestine  et  la  Syrie,  le  gouvernement  français, 

(i)  G.  G\UTHEROT,  la  France  en  Syrie  el  en  Cilicie. 
{z)  Service  de  renseignements. 

(.4)  L' le  Rouad  avait  été  occupée  dès  le  I"  septembre  1915. 
(l)  11  est  à  noter  que  Rouad  fut  le  seul  point  du  territoire  syrien  où, 
pendant  l'année  qui  suivit,  le  drapeau  français  ait  pu  flotter  librement. 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  39 

pour  «  escorter  «  notre  drapeau,  adjoignit  un  petit  corps 
expéditionnaire.  Celui-ci  se  composa  primitivement  (i) 
de  deux  bataillons  de  tirailleurs  algériens,  et  d'un  batail- 
lon du  115e  d'infanterie  territoriale,  qui  resta,  jusqu'au 
printemps  1919,  la  seule  troupe  d'infanterie  française  du 
détachement.  C'est  en  cette  qualité  qu'après  la  prise  de 
Jérusalem,  une  de  ses  compagnies  fut  appelée  à  fournir 
la  garde  du  Saint-Sépulcre  (2). 

Une  partie  de  notre  contingent  se  trouvait  en  ligne 
depuis  le  25  mai  lorsqu'il  reçut  quelques  renforts  ;  il 
demeura  cependant  encore,  pour  les  services,  entièrement 
tributaire  de  l'armée  anglaise.  A  partir  de  février  1918, 
le  Détachement  français  de  Palestine 'Ct  de  Syrie  (3)  se  grossit 
successivement  des  unités  provenant  des  camps  d'instruc- 
tion de  Chypre  et  de  Port-Saïd  où  s'est  formée  la  Légion 
d'Orient.  Celle-ci,  créée  en  novembre  1916,  comptait  en 
juillet  1918  une  compagnie  syrienne,  trois  bataillons 
arméniens,  une  compagnie  de  mitrailleuses  et  un  peloton 
de  canons  de  37.  Enfin  un  régiment  mixte  de  marche  de 
cavalerie,  spahis  et  chasseurs  d'Afrique,  deux  batteries 
de  75,  une  batterie  de  65  de  montagne,  une  section  de 
munitions,  deux  sections  de  transports  automobiles  com- 
plétèrent le  corps  français  à  son  effectif  de  7  000  hommes 
environ,  avec  lequel  il  allait  être  engagé  à  la  bataille  du 
19  septembre  1918. 

Notre  détachement  fut  à  maintes  reprises  l'objet  des 
appréciations  flatteuses  du  commandement  britannique  ; 
en  France,  le  grand  public  ignora  jusqu'à  son  existence. 
«  Ce  serait  cependant  une  injustice  de  faire  une  Cendrillon 
de  la  force,  si  peu  nombreuse  qu'elle  fût,  qui  a  représenté 
la  France  dans  les  opérations  de  Palestine.  Son  gros  a  joué 
un  rôle  important  dans  la  rupture  du  front  turco-alle- 

(i)  Décision  ministérielle  du  28  janvier  1917. 

(2)  A  sa  démobilisation,  vers  avril-mai  1919,  cette  compagnie  fut 
remplacée  par  mi  peloton  de  ca val. rie. 

(3)  Par  abréviation  D.  F.  P.  S. 


40  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

mand  le  19  septembre.  Sa  cavalerie  a  brillamment  par- 
ticipé à  la  poursuite,  tandis  que,  à  l'est  du  Jourdain,  une 
petite  troupe  française  prenait  une  part  décisive  aux  opé- 
rations menées  par  les  forces  du  chérif  de  La  Mecque  (i).  » 

A  la  veille  de  l'offensive,  l'armée  britannique  appuyait 
sa  gauche  à  la  Méditerranée,  dans  la  plaine  de  Saron,  un 
peu  au  nord  de  Jaiïa.  Ses  lignes  s'étendaient,  entre  le  Jour- 
dain et  la  mer,  suivant  une  direction  générale  est-ouest. 
La  zone  montagneuse  de  Judée  n'eût  pas  permis  une 
avance  rapide  ;  les  plaines  de  la  région  côtière  et  les  larges 
ondulations  des  derniers  contreforts  des  Monts  de  Samarie 
sont  au  contraire  propices  aux  vastes  mouvements  et  aux 
évolutions  de  la  cavalerie.  C'est  donc  de  ce  côté  que  le 
général  Allenby  conçut  le  plan  d'enfoncer  l'ennemi.  Celui- 
ci  attendait  la  poussée  anglaise  vers  le  Jourdain.  On  l'en- 
tretint dans  son  erreur  par 'des  actions  d'artillerie  et  des 
engagements  locaux,  tandis  que  l'aile  gauche  britannique 
se  portait  seule  en  avant. 

Dans  le  dispositif  britannique,  le  D.  F.  P.  S.  occupait, 
à  40  kilomètres  de  la  Méditerranée,  le  saillant  de  Rafat, 
autour  duquel  devait  pivoter  la  manœuvre.  Sous  le  com- 
mandement du  colonel  de  Piépape,  il  reliait  la  partie 
occidentale  du  front,  qui  devait  s'ébranler  vers  le  nord 
et  ensuite  se  rabattre  vers  l'est,  à  celle  qui,  restant  immo- 
bile, se  bornerait  à  fixer  l'ennemi.  Il  se  trouvait  donc  en 
un  point  particulièrement  délicat  de  là  ligne  de  bataille. 
Vis-à-vis  de  lui,  sur  les  hauteurs  de  l'Arara,  les  trois 
bataillons  allemands,  le  noyau  le  plus  solide  de  l'armée 
ennemie. 

La  droite  française  était  tenue  par  la  légion  d'Orient, 
avec  le  lieutenant-colonel  Romieu  ;  la  gauche,  par  le  régi- 
ment de  tirailleurs  commandé  par  le  lieutenant-colonel 
Régnier  ;  au  centre,  un  détachement  de  cavalerie  à  pied 
et  la  compagnie  syrienne. 

(i)  Asie  française,  octobre  igiS-janvicu  1919. 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  4I 

L'action  s'ouvrit  le  19  au  matin  ;  presque  aussitôt  le 
succès  se  dessina  foudroyant  :  en  quarante-huit  heures, 
l'armée  alliée  exécutait  un  bond  d'une  centaine  de  kilo- 
mètres, raflant  25  000  prisonniers  et  250  canons. 

Pour  sa  part,  le  D.  F.  P.  S.  avait  conquis  tous  ses 
objectifs  et  cueilli  au  passage  212  prisonniers  dont  16  offi- 
ciers ;  nos  tirailleurs  avaient  même,  dans  un  moment 
difficile,  soulagé  les  bataillons  anglais  placés  à  leur  gauche. 
Nous  étions  sérieusement  éprouvés.  Les  légionnaires 
arméniens,  qui  recevaient  ce  jour-là  le  baptême  du  feu, 
ne  bronchèrent  pas  sous  la  violence  du  bombardement  ; 
ils  s'accrochèrent  au  terrain,  et,  faisant  charnière,  per- 
mirent aux  légionnaires  syriens  et  aux  spahis  le  mouve- 
ment en  avant  ;  ceux-ci  n'eurent  d'ailleurs  pas  raison  sans 
pertes  graves  de  l'acharnée  résistance  des  bataillons  alle- 
mands qu'ils  avaient  devant  eux.  Notre  artillerie  remplit 
une  lourde  mission  qui  dépassait  ses  moyens,  et  la  section 
et  demie  du  génie,  dont  nous  disposions  seulement,  par- 
vint à  créer  et  à  améliorer  des  pistes,  puis  aménagea, 
jusque  sous  le  feu,  les  points  d'eau  nécessaires  aux  com- 
battants. 

Par  la  brèche  ouverte  dans  le  front  turco-allemand, 
trois  divisions  de  cavalerie  anglaises  s'engouffrèrent  et 
coururent  bousculer  la  retraite  ennemie.  Notre  régiment 
de  cavalerie,  brillamment  entraîné  par  le  chef  d'esca- 
drons Lebon,  s'élançait  sabre  à  la  main  parmi  les  nids 
de  mitrailleuses  et  les  positions  de  batteries  ;  dans  Tull- 
Kéram  il  capturait  des  trains  entiers,  ramenait  17  ca- 
nons et  I  800  prisonniers.  Le  lendemain,  il  pénétrait  au 
galop  dans  Naplouse,  malgré  un  feu  extrêmement  vif, 
y  saisissant  encore  2  canons  avec  700  prisonniers. 
Arrivés  devant  Damas,  nos  cavaliers  contribuèrent  à 
l'encercler,  et,  le  2  octobre,  im  de  leurs  escadrons  parti- 
cipait à  l'entrée  officielle  des  Alliés  dans  la  grande  cité 
syrienne. 

A  la  suite  de  la  glorieuse  affaire  de  Naplouse,  le  capi- 


43  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

taine  Coulondre  (i),  remplaçant  le  haut  commissaire, 
M.  Georges  Picot,  alors  en  France,  télégraphiait  au  mi- 
nistre des  Affaires  étrangères  : 

Le  régiment  français  de  cavalerie  a  pris  une  part  glorieuse  à  la 
dernière  bataille,  enlevant  au  sabre  la  ville  de  Naplouse,  faisant 
2  500  prisonniers  et  capturant  18  canons  et  un  grand  nombre  de 
mitrailleuses. 

Les  officiers  généraux  sous  les  ordres  desquels  il  a  combattu 
m'en  ont  fait  l'éloge  le  plus  flatteur. 

Siçné  :  Coulondre. 


La  collaboration  française  ne  s'était  pas  bornée  au 
front  de  Palestine  proprement  dit. 

Dès  le  5  juin  1916,  le  gouvernement  français  se  dispo- 
sait, de  concert  avec  ses  alHés  britanniques,  à  prêter 
main-forte  au  nouveau  roi  du  Hedjaz,  vivement  pressé 
par  les  Turcs.  En  août  suivant,  le  pèlerinage  et  la  mission 
politique  dirigés  par  Si  Kadour  ben  Ghabrit,  précédèrent 
de  peu  l'envoi  d'un  secours  militaire  presque  exclusi- 
vement recruté  parmi  notre  personnel  musulman  de 
l'Afrique  du  Nord.  Enfin,  nous  faisions  parvenir  au  Hedjaz 
des  armes,  des  munitions  et  des  approvisionnements  en 
quantités  abondantes. 

Le  colonel  Brémond  reçut  le  commandement  de  la 
mission  militaire  qui  s'installa  à  Djeddah  pour  présider 
à  l'organisation  des  forces  chérifiennes  (2).  Sous  la  menace 
d'une  attaque  de  flanc,  les  Turcs  renoncèrent  à  partir 
de  ce  moment  à  marcher  de  Médine  sur  La  Mecque. 

(i)  Le  capitaine  de  réserve  Coulondre  appartenait  à  la  carrière  diplo- 
matique avec  le  grade  de  consul  de  France.  C'est  en  cette  qualité  qu'il 
fut  adjoint  à  M.  Georges  Picot,  pour  le  seconder  et  le  remplacer  au 
besoin.  Le  capitaine  Coulondre  avait  occupé,  de  1912  à  1914,  un  poste 
au  consulat  général  de  France  à  Beyrouth,  oîi  il  collabora  avec 
M.  Georges  Picot. 

(2)  Le  commandant  Cousse  succéda  en  1918  au  colonel  Drémond  à  la 
tête  de  la  mission  du  Hedjaz. 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  43 

La  mission  du  Hedjaz  constitua  de  petits  détachements, 
commandés  par  le  lieutenant-colonel  Cadiy.  le  capitaine 
■  Raho  et  le  capitaine  Pisani.  Ces  of&ciers  devaient  sou- 
tenir dans  ses  opérations  l'embryon  d'armée  régulière, 
formé  en  majorité  de  déserteurs  arabes  de  l'armée  turque, 
que  le  roi  Hussein  venait  de  confier  à  ses  fils  les  émirs 
Abdallah,  Ali,  Faïçal  et  Zeïd.  C'est  à  la  colonne  du  capi- 
taine Pisani  que  revint  par  la  suite  le  rôle  le  plus  actif. 

Une  légende  s'est  créée,  et  qui  fut  largement  exploitée 
contre  nous,  tendant  à  affirmer  que  l'eâîcacité  précieuse 
du  concours  chérifien  pendant  la  guerre  autorisait  les 
Arabes  à  toutes  les  exigences.  Notre  participation  mili- 
taire en  Palestine  fut  modeste.  On  en  tira  plus  tard  argu- 
ment pour  discuter  et  restreindre  notre  part  en  Orient, 
et  l'on  prétendit  mettre  en  balance  le  concours  chérifien 
qui,  insignifiant  en  réalité,  n'eut  aucune  influence  sur  le 
résultat  final  de  la  campagne.  Lorsque  l'émir  Faïçal  parut 
devant  la  Conférence  de  la  Paix,  un  délégué  britannique 
le  questionna  sur  l'importance  de  l'effort  arabe.  «  L'Ara- 
bie a  fourni  loo  ooo  hommes,  »  répondit  l'émir.  Or,  l'ac- 
tion du  roi  Hussein  s'étendit  à  peine  sur  40  ou  50000  Bé- 
douins, bandes  sans  consistance  et  sans  valeur  guerrière,  qui 
apparaissaient  et  disparaissaient  à  leur  gré  ;  ces  «  guer- 
riers )),  s'il  fallait  attaquer  un  riche  convoi  et  le  piller, 
accouraient  de  tous  les  coins  de  l'horizon,  mais,  incapables 
d'affronter  une  résistance  quelconque,  ils  se  dispersaient 
même  fréquemment  aux  premiers  coups  de  feu.  «  Je  ne 
puis  livrer  de  combats  sérieux,  avouait  un  jour  l'émir  Ali, 
car  lorsque  j'aurais  100  hommes  hors  de  combat,  toutes 
ces  tribus  me  tourneraient  le  dos.  » 

Quant  à  l'armée  dite  régulière  du  chérif,  elle  ne  compta 
jamais  alors  plus  de  4  000  soldats,  malgré  les  subsides 
considérables  que  lui  faisaient  passer  les  Anglais,  M.  Lenail 
en  a  spirituellement  fait  le  dénombrement  et  résumé  les 
exploits  dans  son  discours  à  la  Chambre,  le  25  juin  1920  : 
«  Sur  ces  4  000  hommes,  dit-il,  il  y  avait  600  généraux  et 


44  l'A    FRANCE    EN    SYRIE 

I  800  officiers.  Les  Arabes  n'ont  jamais  agi  tout  seuls  ; 
ils  étaient  encadrés  par  des  détachements  tantôt  bri- 
tanniques, tantôt  français  ;  lorsqu'il  s'agissait  de  recevoir 
des  coups,  ils  prenaient  la  fuite.  Des  témoins  racontaient 
comment,  lorsque  nos  sapeurs  allaient  placer  leurs  car- 
touches de  dynamite  sur  le  rail  qu'il  s'agissait  de  couper, 
les  Arabes  détalaient,  laissant  les  soldats  français  tout 
Seuls.  C'étaient  souvent  nos  soldats  de  couleur. 

«  Voilà  comment  les  Arabes  ont  fait  la  guerre  !  Ils 
n'ont  jamais  réussi  à  prendre  Médine,  et  je  n'ai  pas 
entendu  dire  que  Médine  soit  dans  le  domaine  syrien. 
Médine,  la  Ville  sainte,  la  ville  du  Prophète,  ils  n'ont  pas 
réussi  à  la  conquérir.  Il  a  fallu  l'armistice  pour  la  leur 
faire  tomber  sans  coup  férir  entre  les  mains. 

«  Ils  n'ont  eu  qu'une  victoire  !  La  prise  de  la  petite 
ville  de  Maan.  Et  savez- vous  comment  ils  l'ont  prise? 

«  Ils  en  étaient  à  5  ou  6  kilomètres,  et  c'est  le  capitaine 
Pisani,  commandant  du  petit  détachement  français  de 
140  hommes,  qui  s'y  est  jeté,  l'a  enlevée,  et  la  leur  a 
livrée. 

«  Voilà  la  collaboration  de  l'armée  chérifienne  !  » 

Les  émirs  Abdallah,  Ali  et  Zeïd  s'attachèrent  à  l'inves- 
tissement de  Médine,  investissement  que  le  manque  de 
discipline  et  de  cohésion  parmi  les  assiégeants  rendit  assez 
relâché.  Entre  temps  ils  enlevaient  des  colonnes  de  ravi- 
taillement et  coupaient  sur  de  nombreux  points  le  che- 
min de  fer  du  Hedjaz  avec  l'appui  d'un  détachement  fran- 
çais. On  ne  saurait  détailler  ici  la  «  guérilla  »  qu'enta- 
mèrent les  «  armées  »  chérifiennes  contre  les  4  à  5  000  Turcs 
«  de  la  force  expéditionnaire  n  du  Hedjaz.  Le  pays  se 
prêtait  à  ce  genre  de  guerre,  et  souvent  les  petits  postes 
qui  surveillaient  les  i  000  kilomètres  de  la  voie  ferrée 
Maan-Médine  furent  surpris  et  les  rails  endommagés  ;  ces 
destructions  pourtant  furent  médiocrement  efficaces, 
puisque  les  trains  circulaient  encore  en  1918. 

Parmi  les  troupes  du  Hedjaz  un  seul  groupe  fit  œuvre 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  45 

utile.  Fort  de  400  hommes,  il  était  encadré,  il  est  vrai, 
par  des  éléments  britanniques  et  français.  Cette  colonne 
se  constitua  dans  la  deuxième  quinzaine  d'août  1918  dans 
la  région  de  Maan.  Les  chérifiens  de  Djoudad  bey,  Arabe 
de  Bagdad  transfuge  de  l'armée  turque,  avaient  dans  leurs 
rangs  une  majorité  de  recrues  nouvelles  de  Palestine  et  du 
Hauran.  Le  détachement  britannique  se  composait  de 
30  Gourkhas  et  de  33  Ég5^ptiens  avec  deux  auto-mitrail- 
leuses et  un  nombre  variable  d'avions.  Le  capitaine  Pisani 
avait  amené  deux  sections  de  65  à  tir  rapide,  un  peloton 
de  mitrailleuses,  une  équipe  de  fusils-mitrailleurs  et  une 
équipe  du  génie.  Cette  petite  force,  véritable  armature  de 
l'armée  chérifîenne,  compta  au  maximum  i  000  hommes, 
sous  le  commandement  nominal  du  colonel  chériiien 
jSfoury  Bey  qu'accompagnaient  les  lieutenants-colonels 
anglais  Lawrence  et  Joyce  ;  l'émir  Faïçal,  entouré  d'un 
nombreux  état-major,  participa  par  intervalles  à  ses 
-mouvements.  Sans  vouloir  usurper  en  faveur  du  contin- 
gent français  l'honneur  des  succès  rem,portés  par  l'armée 
chérifîenne,  on  doit  cependant  voir  en  lui  la  cheville 
ouvrière  de  toutes  les  opérations  de  quelque  envergure,  à 
telle  enseigne  que  les  chefs  bédouins,  avant  d'y  prendre 
part,  s'enquéraient  d'abord  de  la  présence  des  nôtres. 

La  mission  assignée  à  cette  colonne  fut  la  destruction 
du  nœud  de  voies  ferrées  de  Déraâ.  Elle  y  réussit  les  17 
et  19  septembre  1918,  grâce  en  grande  partie  à  la  bra- 
voure du  capitaine  Pisani,  qui  alluma  lui-même  les  pétards 
placés  sur  les  rails  vers  Akbet  Hedjazieh,  tandis  que  les 
Arabes  se  dispersaient  sous  la  fusillade.  L'ennemi  se 
trouva  ainsi  empêché  d'évacuer  son  matériel  de  guerre 
et  d'organiser  autour  de  Déraâ  un  centre  de  résistance 
qui  aurait  étayé  sa  retraite.  A  Déraâ  on  fit  2  000  prison- 
niers, dont  100  officiers.  Le  i«r  octobre  la  colonne  anglo- 
franco-chéri  fienne  pénétrait  dans  Damas. 

Plus  tard,  l'émir  Faïçal  se  glorifia  d'avoir  préparé  la 
victoire  alliée  par  son  attaque  de  flanc  sur  Déraâ,  puis 


46  LA    FEANCE    EN    SYRIE 

d'avoir  délivré  des  Turcs  la  Syrie  du  Nord.  En  réalité,  la 
colonne  isolée,  dont  les  manœuvres  aboutirent  à  la  rup- 
ture du  nœud  de  voies  ferrées  de  Déraâ,  fut,  par  ses 
chefs  et  ses  éléments  vraiment  actifs,  une  colonne  franco- 
britannique.  Après  l'occupation  de  Damas,  quelques  cava- 
liers chérifiens  galopèrent  jusqu'à  Alep,  mais  à  ce  moment 
il  n'était  déjà  plus  question  de  se  battre  et  la  course 
vers  Alep  ne  fut  qu'un  raid  dépourvu  de  risques. 

L'armistice  était  déjà  depuis  longtemps  en  vigueur  que 
Médine  'résistait  encore.  Son  gouverneur  turc,  Fakri 
Pacha,  dut  enfin  s'incliner  devant  un  ordre  formel  de 
reddition  venu  de  Constantinople  ;  il  remit  alors  la  ville 
à  l'émir  Abdallah  qui,  le  13  janvier  1919,  prit  enfin  pos- 
session d'une  citadelle  qu'il  assiégeait  depuis  1916. 


II 


La  Syrie  s'ouvrait  à  l'armée  alliée. 

Les  Arabes  crurent  alors  le  moment  venu  de  tenter 
sur  le  pays  un  coup  de  surprise.  Les  mesures  prises  par 
l'état-major  britannique  semblaient  d'ailleurs  les  y  inviter. 
La  progression  de  l'armée  victorieuse  avait  été  réglée  de 
telle  façon  que  nulle  part  les  troupes  françaises  ne  furent 
autorisées  à  faire  leur  entrée  les  premières.  La  marche 
des  unités  britanniques  s'opérait  elle-même  avec  une  len- 
teur calculée.  De  sorte  que  les  chérifiens  purent  en 
toute  liberté  s'infiltrer  le  long  de  la  côte  et  jouer  aux  libé- 
ra.teurs. 

Dans  les  premiers  jours  d'octobre,  le  général  Chukri 
Pacha  el  Ayoub,  ancien  colonel  de  l'armée  ottomane,  court 
de  Damas  à  Beyrouth,  où  il  s'installe  au  Nouveau  Sérail 
dans  le  fauteuil  du  vali  turc  disparu,  et  prend  en  main 
le  gouvernement  au  nom  du  Chérif  de  La  Mecque.  A  la 
fin  du  mois  les  Arabes  occupent  successivement  Lattakieh 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  47 

Antioche,  Bejdan  et  Alexandrette.  Vers  le  milieu  de  no- 
vembre, 50  cavaliers  de  «  l'armée  du  Hedjaz  »,  jettent 
la  panique  dans  le  district  de  Merdjayoun.  Ils  poussent 
xme  pointe  vers  Saïda  ;  à  Koubaba,  ils  incarcèrent  les 
prêtres,  frappent  des  femmes  et  emmènent  des  prison- 
niers. Le  17  novembre  se  tient  à  Nébatyé  une  réunion 
secrète  où  s'organise  la  propagande.  Dans  la  zone  Bleue 
les  environs  de  Zahlé  sont  infestés  de  déserteurs  et  de 
bandits  venus  de  l'est  et  armés  de  fusils  de  guerre  dérobés 
au  dépôt  de  Rayak  que  pillent  les  nomades  d'alentour. 

Il  est  regrettable  qu'en  prévision  de  désordres  toujours 
possibles,  le  haut  commandement  britannique  n'ait  pas, 
à  mesure  de  l'avance  de  ses  troupes,  prescrit  le  désar- 
mement général  de  la  population.  Pour  n'être  pas  illu- 
soire, une  telle  opération  eût  nécessité  un  contrôle  rigou- 
reux avec  le  concours  effectif  des  forces  militaires  au 
moindre  symptôme  de  troubles. 

Au  moment  de  la  débâcle  turco-allemande  (fin  sep- 
tembre 1918)  la  popularité  de  l'émir  Saïd,  petit-fils  d'Abd- 
el-Kader,  mit  tout  Damas  entre  ses  mains.  Après  y  avoir 
proclamé  l'indépendance  de  la  Syrie  (i),  aidé  de  son  jeune 
frère  Abd-el-Kader,  il  prit  la  direction  des  affaires,  assura 
l'ordre,  protégea  les  chrétiens  et  les  juifs,  fit  éteindre  les 
incendies.  Son  prestige  faisait  ombrage  à  l'émir  Faïçal 
qui  redoutait  en  lui  un  concurrent  et  n'eut  pas  de  peine 
à  le  rendre  suspect  aux  Anglais  comme  incarnant  la  cause 

(i)  D'abord  exilé  à  Brousse  pendant  la  guerre,  à  cause  de  ses  ten- 
dances francophiles,  l'émir  Saïd  avait  été  laissé  libre  de  rentrer  à  Damas 
à  la  suite  de  l'effervescence  causée  dans  cette  ville  par  la  violation  du 
tombeau  d' Abd-el-Kader  et  l'exécution  de  l'émir  Omar,  pendu  en  châ- 
timent de  ses  sentiments  pour  la  France.  Il  eut  alors  l'occasion  de 
sauver  la  vie  à  l'cmir  Faïçal,  qui,  plus  tard,  sut  lui  en  témoigner  sa 
reconnaissance  à  sa  façon.  Faïçal  s'était  compromis  avec  Diemal  Pacha, 
commandant  en  chef  des  forces  turques,  jusqu'à  assister  impassible  à 
l'exécution  de  membres  éminents  du  parti  arabe.  Djemal  Pacha  n'en 
complotait  pas  moins  de  se  débarrasser  pareillement  de  Faïçal.  Celui-ci, 
prévenu  par  l'ériiir  Saïd,  s'enfuit  à  La  Mecque.  Peu  après  éclatait  la 
révolte  du  Hedjaz. 


48  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

française.  Le  i^^  octobre,  le  premier  détachement  bri- 
tannique faisait  son  entrée  à  Damas  ;  quelques  jours  après, 
l'émir  Saïd,  arrêté,  se  voyait  conduire  sous  bonne  escorte 
à  Caïffa,  tandis  que  son  frère  Abd-el-Kader  tombait  sous 
les  balles  des  chérifiens  (i). 

A  Damas,  où  nulle  contrainte  ne  les  gênait,  les  chéri- 
iiens  s'installèrent  en  maîtres.  Ils  devaient  s'y  livrer  à 
de  tels  excès  qu'ils  lasseraient  parfois  jusqu'à  l'excessive 
bienveillance  du  haut  commandement  anglais.  Sur-le- 
champ  ils  établirent  un  semblant  de  gouvernement  qui 
ne  s'effondrerait  que  dix-huit  mois  plus  tard  sous  l'ac- 
tion victorieuse  du  général  Gouraud,  à  bout  de  patience 
et  de  longanimité. 

Après  l'armistice,  le  général  Allenby  avait  interdit  le 
déploiement  des  emblèmes  nationaux,  sous  prétexte  que, 
jusqu'à  la  décision  du  Congrès  de  la  paix,  la  Sjnrie  restant 
«  territoire  ennemi  occupé  »,  il  n'était  pas  permis  de  pré- 
juger du  sort  futur  du  pays  (2).  Que  notre  drapeau 
ne  pût  être  arboré  sur  une  contrée  où,  depuis  des  siècles, 
la  tolérance  des  Turcs  l'acceptait  comme  le  symbole  de 
notre  protectorat,  c'était  assurément  pour  notre  amour- 
propre  un  froissement  immérité.  Et  cependant,  à  tout 
prendre,  ne  valait-il  pas  mieux  que  les  drapeaux  restassent 
dans  leur  gaine  ?  En  hissant  nos  couleurs  nous  amenions 
les  Anglais  à  couvrir  des  leurs  les  lieux  qu'ils  occupaient, 
et  notre  infériorité  numérique  s'en  fût  trouvée  une  fois 
de  plus  douloureusement  soulignée. 

Les  Arabes  toutefois  passèrent  outre  à  la  prohibition. 
Toutes  les  villes  du  littoral  comme  de  l'intérieur  où  ils 


(i)  L'émir  Adb-el-Kader  fut  assassiné  le  lendemain  du  jour  où,  en 
présence  de  certain  major  britannique,  le  gouvernement  chérifien  avait 
décidé  son  arrestation.  «  Tu  es  .Vrabe,  moi  aussi,  avait-il  dit  à  FaVçal  ; 
de  la  race  du  i'rophète,  moi  aussi;  d'une  famille  d'émirs,  moi  aussi.  » 

(2)  A  Constantinople  cependant,  également  territoire  ennemi  occupé, 
les  drapeaux  alliés  flottaient  par  milliers.  Et  pourtant,  selon  toutes  les 
apparences,  les  Turcs  devaient  conserver  leur  capitale,  tandis  que  nul 
n'ignorait  la  Syrie  destinée  à  leur  échapper. 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  49 

parurent  virent  flotter  leur  pavillon  multicolore.  Confinés 
en  zone  A,  ils  s'obstinèrent  à  pavoiser.  Loin  de  les  rap- 
peler à  l'ordre,  les  autorités  britanniques  recoururent  à 
une  distinction  subtile  ;  la  zone  A  pouvait  passer  pour 
libérée,  la  zone  Bleue  n'était  qu'occupée. 

Poiu-  mettre  fin  aux  incursions  chérifiennes  en  zone 
Bleue,  le  capitaine  Coulondre,  haut  commissaire  par  inté- 
rim, intervint  auprès  du  général  Allenby.  Celui-ci,  fai- 
sant droit  à  la  protestation,  invita  les  agents  chérifiens  à 
évacuer  les  villes  où  ils  s'étaient  indûment  installés. 

Déjà  le  7  octobre  1918,  sur  un  ordre  du  ministre  de  la 
Marine,  la  division  navale  de  Syrie  avait  pris  possession 
du  port  de  Beyrouth.  Le  contre-a.miral  Varney  y  débar- 
quait le  premier  avec  son  chef  d'état -major  et  sans  escorte, 
parmi  des  ovations  indescriptibles.  Le  8,  avec  le  premier 
détachement  allié,  arrivait  le  colonel  de  Piépape  et  l'état- 
major  du  21^  corps  britannique  ;  et,  le  lendemain,  Chukri 
el  Ayoub,  sommé  de  se  retirer,  se  vit  interdire  le  Nouveau 
Sérail  d'où  l'on  descendit  le  pavillon  chérifien.  Le 
10  octobre  enfin,  nos  territoriaux,  nos  chasseurs  d'Afrique, 
et  la  compagnie  syi-ienne,  transportés  par  mer  de  Caïffa 
à  Beyrouth,  défilaient  dans  la  ville  au  milieu  des  vivats. 
Le  gros  du  D.  F.  P.  S.  ne  rejoignit  que  le  20  et  le 
24  octobre. 


Sitôt  à  BejTouth,  le  colonel  de  Piépape,  nommé  gou- 
verneur militaire,  reçoit,  en  cette  qualité,  le  14  octobre, 
la  soumission  de  diverses  communautés  :  maronite,  armé- 
nienne, orthodoxe,  musulmane,  etc.,  venues  lui  exprimer 
leur  satisfaction  de  la  domination  française.  Il  reste  encore 
sans  doute  des  méfiances  à  dissiper,  des  amitiés  à  gagner, 
mais,  si  pleine  liberté  d'actions  est  Icdssée  à  nos  officiers, 
ils  auront  vite  fait  de  nous  rallier  tous  les  concours. 

Le  31  octobre  seulement  aura  lieu  la  cessation  officielle 
des  hostilités.  Au  cours  de  ce  mois  et  dans  les  premiers 

4 


50  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

jours  de  novembre,  Tripoli,  Lattakieh,  Alep  sont  occupés 
par  des  unités  britanniques.  Dès  le  19  octobre,  l'amiral 
Varney  est  prêt  à  transporter  un  détachement  français 
à  Alexandrette  ;  celui-ci  n'y  pourra  cependant  débarquer 
que  le  14  novembre,  par  suite  de  retards  qui  tous  n'ont 
pas  été  d'ordre  militaire.  Le  19  novembre,  néanmoins,  les 
marins  du  torpilleur  Coutelas,  descendus  à  terre,  ont  hissé 
sur  le  môle  d' Alexandrette  les  drapeaux  français  et 
anglais,  qu'un  ordre  du  21^  corps  d'armée  britannique 
prescrit  aussitôt  d'amener. 

Le  7  décembre,  nos  soldats  pénètrent  dans  Antioche. 
Ils  y  trouvent  une  garnison  chérifienne  qui  refuse  de  se 
conformer  aux  ordres  du  Grand  Quartier  Général  britan- 
nique (i)  et  d'évacuer  la  ville.  De  jour  en  jour  le  nombre 
de  chérifiens  s'accroît  et  passe  de  150  hommes  à  400. 
Ceux-ci  surexcitent  contre  nous  les  musulmans  déjà  mal 
disposés  à  la  vue  des  Arméniens,  dont  notre  colonne  est 
en  partie  composée,  et  provoquent  quelques  désordres. 
Le  20  décembre,  Ibrahim  Tanous  Bey,  représentant  du 
chérif,  se  présente  même  en  tournée  d'inspection.  C'est 
seulement  le  19  janvier  suivant  que,  sur  les  injonctions 
réitérées  du  G.  H.  Q.,  les  chérifiens  consentent  à  se  repUer 
vers  la  zone  A. 

A  cette  date,  et  depuis  plusieurs  semaines  déjà,  le 
colonel  de  Piépape  a  cédé  le  commandement  du  D.  F.  P.  S. 
au  général  Hamelin  (2),  et  abandonné  le  gouvernement 
militaire  de  Beyrouth  pour  les  fonctions  d'administra- 
teur en  chef  de  la  zone  Nord  (3),  auxquelles  l'affecte  une 
décision  du  G.  H.  Q.  de  Caïffa. 

Lorsque  le  général  HameHn  prend  le  commandement 


(i)  Par  abréviation  G.  H.  Q. 

(2)  Le  général  Hamelin  a  dirigé  pendant  sept  années,  de  1912  à  1918, 
la  section  d'Afrique  au  ministère  de  la  Guerre.  Il  débarque  à  Beyrouth 
le  28  octobre. 

(3)  La  zone  Nord  comprend  approximativement  l'ancienne  zonç 
Bleue  jusgu'à  Alexandrette, 


I.A    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  51 

du  D.  F.  P.  S.,  il  le  trouve  dans  une  situation  lamentable, 
surtout  en  regard  de  la  mission  qui  lui  reste  à  accomplir. 

Longtemps  avant  que  la  démobilisation  n'achève  de 
désorganiser  les  cadres,  ceux-ci  sont  déjà  tombés  au- 
dessous  du  strict  minimum  ;  certaines  compagnies  ne 
comptent  plus  qu'un  seul  officier.  Il  a  fallu  pourvoir  aux 
services  nouveaux  dépendant  exclusivement  de  l'auto- 
rité militaire,  procurer  d'urgence  les  officiers  et  les  hommes 
réclamés  par  les  différentes  et  nombreuses  administrations 
créées  de  la  veille.  Pour  les  doter  du  personnel  nécessaire, 
Paris  n'avait  encore  rien  fait  ni  même  prévu.  Le  personnel 
«  troupe  »,  réduit  de  50  pour  cent  par  suite  des  évacua- 
tions, se  voit  sans  cesse  écrémer  pour  les  besoins  nouveaux. 
Beyrouth  se  trouve  ainsi  presque  dégarni  de  troupes  fran- 
çaises. Le  peu  de  cavalerie  qui  y  stationne,  les  territo- 
riaux, quelques  tirailleurs  et  la  compagnie  syrienne  four- 
nissent les  détachements  pour  les  services  de  garde,  de 
police  et  le  service  de  place.  Le  dépôt  de  remonte  mobile 
ne  dispose  de  personne  pour  soigner  plusieurs  centaines 
de  chevaux  et  de  mulets  dont  il  a  la  charge,  et  ces  ani- 
maux dépérissent,  mal  nourris,  bivouaquant  dans  la  boue, 
sous  la  pluie  d'hiver,  sans  pansage  et  sans  exercice. 

La  pénurie  de  matériel  où  nous  végétons  rend  particu- 
lièrement malaisée  la  concentration  à  Beyrouth  des 
recrues  arméniennes  de  Damas  et  des  800  légionnaires 
encore  au  dépôt  de  Chypre.  Comment,  par  nos  propres 
moyens,  assurer  notre  ravitaillement,  rappeler  de  Port- 
Saïd  l'ancienne  base  avancée  de  Lydda,  puis  diriger  sur 
Beyrouth,  appelé  à  devenir  base  principale,  une  forte 
proportion  du  matériel  et  des  services  de  Port-Saïd?  Ce 
sont  4  600  tonnes  à  enlever  immédiatement  et,  dans  la 
suite,  3  000  par  mois  ;  et  la  division  navale  de  S5'Tie  n'aura 
à  sa  disposition  pour  tous  ces  transports,  durant  l'hiver 
1918-1919,  que  deux  petits  chalutiers  ! 

Entre  temps  encore,  il  faut  organiser  des  colonnes  pour 
montrer  l'uniforme  français  dans  le  pays,   «  faire  du 


52  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

volume  »  avec  rien,  fournir  des  postes  pour  le  ravitaille- 
ment, envoyer  des  garnisons  dans  les  centres  importants 
sous  peine  de  nous  y  voir  supplanter  par  les  Anglais. 

L'état-major  britannique  laisse  au  D.  F.  P,  S.  une 
certaine  autonomie,  à  la  condition  de  remplir  effective- 
ment son  rôle  de  «  corps  d'occupation  »  dans  toute  la 
zone  Bleue.  Nous  sommes  mis  au  pied  du  mur,  sans  effec- 
tifs, sans  matériel.  Allons-nous  déclarer  forfait  et  donner 
ainsi  prétexte  aux  Anglais  de  nous  soulager  définitivement 
de  notre  tâche? 

Pendant  toute  la  première  année,  mais  surtout  dans 
les  débuts,  le  général  Hamelin  et  son  état-major  auront 
à  se  débattre  au  milieu  de  difficultés  de  toutes  sortes, 
quelques-unes  insurmontables  ;  le  plus  souvent  ils  en  ont 
triomphé  avec  plus  d'adresse  et  de  bonheur  qu'il  n'était 
permis  de  l'espérer,  mais  au  prix  d'un  labeur  écrasant, 
dont  en  France  on  n'a  pas  suffisamment  apprécié  l'éten- 
due. Il  n'est  pas  toutefois  en  leur  pouvoir  d'empêcher 
que  notre  corps  de  6  ooo  hommes,  compose  d'éléments 
hétérogènes,  dépoui^vu  du  matériel  indispensable,  n'ap- 
paraisse aux  Syriens  comme  le  parent  pauvre  de  la 
magnifique  armée  que  le  général  Allenby  a  promenée  à 
travers  la  Syrie.  Et  ainsi,  jusqu'à  l'hiver  1919-1920,  la 
France  gardera  en  Orient  l'aspect  d'une  puissance  mili- 
taire appauvrie  ;  de  cet  effacement  les  conséquences  seront 
néfastes. 


III 


Depuis  la  bataille  de  Tull-Kéram,  la  composition  du 
D.  F.  P.  S.  n'avait  pas  varié.  Il  devait  simplement  changer 
de  nom  au  début  de  janvier  1919,  et  s'appeler  dorénavant 
les  troupes  françaises  du  Levant  (i). 

Par  abréviation  T.  F.  L. 


LA    CAMPAGNE    DE    PALESTINE  53 

Le  5  décembre  1918,  notre  état-major  est  chargé  de 
hâter  l'évacuation  des  armées  tm-ques  en  talonnant  leurs 
arrière-gardes.  Cette  mission  échoit  à  la  légion  d'Orient, 
qui  va  bientôt  nous  causer  de  lourds  déboires.  Des  élé- 
ments trop  disparates  y  figurent  ;  expatriés  arméniens 
revenus  d'Amérique,  anciens  soldats  ottomans  faits  pri- 
sonniers. Syriens  réfugiés,  exilés  et  miséreux  recueillis 
par  nous  à  Damas.  On  avait  déjà  reconnu  combien  il 
serait  difiicile  d'en  faire  de  bonnes  troupes  :  Sxnriens  et 
Arméniens,  les  premiers  d'esprit  paisible,  les  seconds, 
instruits,  intelligents,  batailleurs,  ayant  le  goût  des  armes, 
et  susceptibles  d'amour-propre,  témoignent  d'une  égale 
incompréhension  de  toute  discipline  militaire.  L'ignorance 
des  langues  arabe  et  arménienne  où  se  trouvent  les  offi- 
ciers et  souvent  les  cadres  subalternes,  n'aide  pas  au  rap- 
prochement entre  les  chefs  et  les  soldats,  et  complique 
l'exercice  du  commandement.  Les  bataillons  arméniens 
surtout  seront  d'un  maniement  délicat.  Animés  d'une 
haine  implacable  contre  les  Turcs,  ne  rêvant  que  ven- 
geance, ils  ne  comprendront  pas  que,  d'opprimés,  il  leur 
soit  interdit  de  devenir  oppresseurs,  et  nous  regarderont 
comme  les  complices  de  ceux  à  qui  nous  épargnons  leurs 
représailles. 

Ce  fut  une  lourde  erreur  d'utUiser  seuls  ces  hommes 
dans  leur  propre  pays,  où  ils  purent  contempler  de  leurs 
yeux  les  ruines  accumulées  par  les  Turcs  (i).  La  respon- 


(i)  Le  contrat  d'engagement  des  légionnaires  prévoyait,  il  est  vrai, 
qu'ils  ne  devaient  être  employés  qu'à  la  délivrance  de  leur  propre  pays. 
On  s'est  même  demandé  si  les  Arméniens  consentiraient  à  se  battre  en 
S}Tie.  Nous  fûmes  donc  obligés,  le  moment  venu,  de  nous  servir  des 
contingents  arméniens  en  Arménie.  Toutefois,  on  eût  évité  bien  des 
ennuis  en  amalgamant  la  légion  d'Orient  avec  des  unités  métropolitaines, 
par  exemple  sous  la  forme  d'une  brigade,  comprenant  un  régiment 
arménien  et  un  régiment  français. 

On  doit  rendre  hommage  à  l'œuvre  rema-quable  du  colonel  Romieu 
et  de  ses  officiers.  Pendant  la  campagne,  ils  surent  communiquer  à  leurs 
troupes,  d'un  maniement  si  difScile,  un  tsprit  excellent  ;  et,  lors  des 
mutineries  qui  se  produisirent  en  Arménie,  leur  ascendant    fut    néan- 


54  l'A    FRANCE    EN    SYRIE 

sabilité  en  remonte  plus  haut  que  l'état-major  français  de 
Beyrouth  :  cehii-ci  avait  en  vain  réclamé  des  renforts  : 
ils  n'étaient  pas  même  annoncés,  on  en  était  réduit  en 
Syrie  à  faire  flèche  de  tout  bois... 

A  la  un  de  1918,  la  légion  d'Orient  fut  divisée  en  légion 
syrienne  et  légion  arménienne.  Déjà  cette  dernière  échap- 
pait à  l'autorité  de  ses  officiers  pour  suivre  aveuglément 
les  suggestions  politiques  du  Comité  de  l' Union  nationale 
arménienne,  dont  l'influence  n'était  rien  moins  qu'apai- 
sante. Certains  griefs  furent  exploités  avec  une  évidente 
mauvaise  foi  et  démesurément  grossis  :  l'inexistence  de 
la  prime  d'engagement,  la  solde  inférieure  à  celle  de  nos 
troupes  d'Afrique,  le  défaut  d'équipements  chauds  pour 
une  campagne  d'hiver  dans  les  régions  montagneuses  de 
l'Amanus  et  du  Taurus,  tout  cela  exphque  jusqu'à  un 
certain  point  le  mauvais  esprit  qui  régnait  à  la  légion 
arménienne. 

Les  premiers  symptômes  d'indiscipline  se  manifestèrent 
lors  du  premier  séjour  de  l'émir  Faïçal  à  Beyrouth.  Son 
arrivée,  le  18  novembre  1918,  avait  amené  une  certaine 
effervescence  ;  une  discussion  futile  tourna  soudain  en 
bagarre  entre  la  police  et  quelques  soldats  arméniens. 
C'en  était  assez  pour  réveiller  l'animosité  latente  entre 
les  contingents  arméniens  et  la  population  musulmane 
d'une  part,  les  chrétiens  et  la  gendarmerie  musulmane 
de  l'autre. 

Il  semblait  désormais  hasardeux  d'utiliser  plus  long- 
temps en  Syrie  la  légion  arménienne  sans  risquer  de 
nouveaux  incidents  et  nous  aliéner  les  musulmans.  On 
la  transporta  dans  le  nord  (novembre-décembre  1918). 

A  peine  débarqués  à  Alexandrette,  les  légionnaires  se 
ruent  sur  les  harems  pour  délivrer  les  Arméniennes  qu'ils 
y  trouveraient  enfermées  ;  à  Beylan,  la  répression  d'actes 


moins  assez  fort  pour  empêcher  les  rébellious  de  dégénérer  en  insur- 
rections. 


LA    CAMPAGNE    DF.    PALESTINE  55 

de  terrorisme  analogues  provoque  une  mutinerie  ;  les 
soldats  refusent  d'obéir  et  se  déclarent  solidaires  de 
leurs  camarades.  Les  mômes  désordres  se  produisent 
à  Deurtyol  où  le  général  Hamelin  lui-même  essaye 
de  ramener  les  troupes  au  respect  de  la  discipline  et 
de  l'honneur  militaires,  sans  réussir  à  empêcher  les  rixes 
journalières  entre  Turcs  et  Arméniens  (décembre  1918- 
janvier  1919).  Les  désertions  se  multiplient,  tandis  que 
le  banditisme  s'étend  à  Arab-Deresi  et  Khirik-Khan  (jan- 
vier 1919). 

La  garnison  d'Alexandrette  assiste  sur  ces  entrefaites 
au  passage  des  rapatriés  ramenés  d'Alep  et  dirigés  sur 
la  Cilicie.  Leur  colère  dépasse  alors  toutes  bornes  et 
s'abat  sur  nos  tirailleurs  musulmans  envoyés  pour  les 
Ltilir  en  respect,  châtier  leurs  cruautés  et  refréner  les 
désertions.  Le  i6  février,  une  dispute  éclate  entre  tirail- 
leurs et  légionnaires  ;  l'un  de  ceux-ci  est  atteint  par  un 
coup  de  feu  tiré  d'une  maison.  Aussitôt  les  légionnaires 
se  répandent  dans  les  rues,  et  en  un  clin  d'œil  la  ville 
est  livrée  à  l'incendie,  au  pillage  et  au  meurtre.  Les  quel- 
ques marins  du  Coutelas,  appelés  à  terre,  parviennent  à 
désarmer  les  mutins  malgré  les  dilhcultés  et  les  dangers 
que  présente  une  telle  opération  exécutée  sur  une  foule 
en  pleine  révolte.  Une  sélection  sévère  s'impose  ;  la  rési- 
liation progressive  des  engagements  permettra  de  l'ef- 
fectuer peu  à  peu. 

Aux  termes  de  l'armistice,  les  AUiés  doivent  occuper 
militairement  le  système  des  tunnels  du  Taurus.  Les 
bataillons  arméniens  empruntés  à  la  garnison  d'Alexan- 
drette gardent  le  contact  avec  l'ennemi,  qui  se  replie 
suivant  une  régression  établie  par  le  G.  H.  Q.  D'autres 
éléments,  débarqués  à  Mersine,  occupent  successivement 
ce  port,  Hamidié,  Missis,  Adana,  Tarsous,  Bozanti 
(29  décembre  1918).  Le  lieutenant-colonel  Romieu  assume 
alors,  avec  le  coirunandement  des  troupes  d'occupation, 
les  fonctions  d'administrateur  de  la  Cilicie. 


56  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Une  émotion  violente  remua  les  populations  musul^ 
mânes  de  Cilicie  et  particulièrement  les  Turcs,  lorsqu'ils 
virent  l'armée  alliée  d'occupation  presque  exclusivement 
représentée  par  des  contingents  arméniens.  Les  Jeunes- 
Turcs  de  Cilicie  gardaient  par  delà  le  Taurus  des  intel- 
ligences suivies  avec  leurs  compatriotes.  Ils  eurent  vite 
fait  d'ourdir  une  conspiration  que  favoriserait  le  désordre 
produit  par  le  va-et-vient  incessant  des  exilés  sur  le 
chemin  du  retour,  des  démobilisés  turcs,  des  déserteurs 
et  des  vagabonds  ;  d'ailleurs  la  gendarmerie  et  les  fonc- 
tionnaires turcs  demeurant  en  place,  les  agitateurs  escomp- 
taient leur  appui. 

En  Cilicie  même,  les  légionnaires  arméniens  eurent  une 
tenue  plus  correcte  ;  cependant  des  cas  individuels  d'in- 
discipline, de  vengeances  et  de  représailles  pouvaient 
faire  redouter  un  pendant  aux  événements  d' Alexandrette 
ou  de  Deurtyol.  Des  troupes  plus  nombreuses  et  plus 
solides  étaient  nécessaires  :  du  côté  de  l'Euphrate  un 
raid  de  150  soldats  turcs  avait  atteint  Djerablous,  puis 
Akche-Keui,  au  nord-est  d'Alep.  Le  même  fait  pouvait 
se  reproduire  du  côté  de  Bozanti,  et  nous  n'étions  pas 
en  état  de  le  prévenir. 

La  relève  des  bataillons  arméniens  par  des  troupes 
anglaises  fut  donc  décidée  par  lé  G.  H.  Q.  Elle  s'éche- 
lonna du  18  février  au  16  mars.  La  légion  arménienne 
demeura  cependant  en  Cilicie,  groupée  à  Adana,  Mersine, 
LIamidié.  Mais  son  rôle  actif  était  terminé. 

Les  douloureux  événements  qui  précèdent  avaient 
grandement  contribué  à  éloigner  de  nous  certaines 
sympathies.  La  présence  de  quelques  régiments  métro- 
politains les  eût  évités.  Elle  nous  eût  aussi  permis 
d'occuper  militairement  Damas  et  Alep.  Cette  opéra- 
tion était  attendue  ;  elle  n'eût  étonné  personne  au 
lendemain  de  l'armistice,  et  le  haut  commandement 
britannique  aurait  eu  mauvaise  grâce  à  nous  l'inter- 
dire.  Un  jour  elle   semblera   risquée    seulement   pour 


LA   CAMPAGNE    DE    PALESTINE  57 

avoir  été  trop  retardée  ;  et  finalement  il  faudra  toute 
une  campagne,  couronnée  par  une  éclatante  victoire, 
pour  nous  livrer  les  grands  centres  où  pendant  toute 
la  première  année  nous  fussions  entrés  sans  tirer  un  coup 
de  feu. 


CHAPITRE  IV 
l'application  des  accords  de  1916 

I.  Nécessité  pour  les  Alliés  de  régler  en  premier  lieu  les  questions 
orientales.  —  La  prédominance  britannique  en  Syrie  ;  l'appli- 
cation des  Accords  ajournée.  —  II.  La  Convention  du  30  sep- 
tembre 191 8.  —  Ses  conséquences.  —  Le  plan  des  coloniaux 
britanniques.  —  III.  La  théorie  de  la  caducité  des  Accords.  — 
La  déclaration  du  9  novembre  191 8.  —  IV.  Les  instructions  du 
22  octobre  1918.  —  Le  rôle  du  haut  commissaire  de  la  Répu- 
blique en  Syi-ie.  —  Ses  rapports  avec  le  général  en  chef  de 
l'armée  d'Egypte. 

I 

Ce  fut,  et  l'expérience  l'a  prouvé,  une  grave  erreur  de 
méthode  de  la  part  du  Congrès  de  la  paix  de  ne  pas  placer 
la  question  d'Orient  en  tête  de  son  ordre  du  jour.  Pendant 
quelques  semaines  les  Alliés  en  furent  les  arbitres  ;  l'his- 
toire leur  enseignait  de  mettre  sans  tarder  ce  privilège 
à  profit  ;  avec  non  moins  de  force  l'intérêt  général  pres- 
crivait de  pacifier  au  plus  tôt  l'Orient,  puis  de  le  restaurer. 
Il  suffisait  pour  cela  de  fixer  le  sort  de  la  Turquie  et  de 
pourvoir  d'un  statut  régulier  les  territoires  dont  on  l'am- 
putait ;  la  création  d'organismes  permanents  et  stables, 
recrutés  et  surveillés  par  les  Puissances  tutrices  eût 
ramené  le  calme  et  garanti  l'ordre.  Les  populations,  heu- 
reuses d'échapper  enfin  à  l'arbitraire,  se  fussent  en  effet 
inclinées  sans  murmures  devant  tout  pouvoir  juste, 
impartial  et  fort. 

Entamé  sans  arrière-pensées,  dès  l'ouverture  de  la  Con- 
férence, le  débat  sur  les  affaires  orientales  se  présentait 
58 


l'application  des  accords  de  1916  59 

de  façon  assez  simple  :  les  accords  de  la  France  avec  l'An- 
gleteiTe,  les  conventions  entre  l'Italie  et  les  deux  pre- 
mières, les  engagements  pris  par  l'Entente  envers  la 
Grèce  pouvaient  utilement  servir  de  bases  aux  travaux 
des  Alliés.  Ces  textes  à  revoir,  à  remanier,  à  compléter, 
s'il  y  avait  lieu,  constituaient  l'ébauche  même  du  traité. 
Il  suffisait  en  outre  de  s'inspirer  d'un  constant  esprit 
d'équité  réciproque  et  des  principes  hautement  proclamés 
pendant  la  guerre  par  les  Alliés.  Enfin,  la  Turquie  elle- 
même,  vaincue  et  amoindrie,  demeurait  une  pièce  maîtresse 
de  l'échiquier  oriental.  La  sagesse  conseillait  à  ses  adver- 
saires de  la  veille,  après  l'avoir  privée  des  provinces 
qu'elle  était  reconnue  inapte  à  gouverner,  à  s'en  refaire 
une  amie  ;  amie  déférente  certes  et  soumise  à  leurs  direc- 
tions, assez  forte  néanmoins,  d'abord  pour  tenir,  en  même 
temps  que  les  Détroits  et  leurs  abords  immédiats,  ce 
bastion  qu'est  l'Anatolie,  puis  pour  entreprendre  sa 
reconstitution  économique  au  plus  grand  bénéfice  de  ses 
créanciers  français,  anglais,  grecs  et  italiens.  La  question 
d'Orient  ainsi  résolue,  les  Alliés  se  trouvaient  dorénavant 
libres  de  concentrer  entièrement  leur  attention  sur  l'Eu- 
rope centrale  et  la  Russie. 

La  logique  voulait  que  l'on  procédât  ainsi  ;  on  ne  la 
suivit  pas  ;  le  maintien  du  provisoire  parut  la  suprême 
habileté,  et,  pour  comble,  à  ces  peuples  vifs  mais  impres- 
sionnables, tout  disposés  au  respect  et  à  l'admiration, 
les  Alliés  donnèrent  tout  de  suite  le  spectacle  mesquin  de 
lemrs  rivalités,  et  les  y  associèrent  même  à  l'occasion. 

Aussi,  pour  avoir  été  trop  différé,  pour  n'avoir  pas 
tenu  compte  de  mille  contingences  particulières  à 
l'Orient,  et,  en  un  mot,  s'être  égaré  dans  l'abstrait,  le  pro- 
gramme des  Alliés  dans  ce  pays  fit  faillite  à  l'heure  des 
réalisations.  Ils  avaient  parlé  de  nationalités,  de  droit 
des  peuples  à  disposer  d'eux-mêmes,  de  liberté,  de  pro- 
grès et  de  civilisation  :  idées  généreuses  mais  chimériques 
en  ces  contrées  où  l'enchevêtrement  des  races,  des  reli- 


60  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

gions,  des  rites  et  des  sectes,  leurs  ambitions  extrêmes  et 
désordonnées,  leurs  traditions  contradictoires,  leurs 
jalousies  et  leurs  rancunes  ancestrales  rendent  nécessaire 
une  autorité  supérieure  et  redoutée.  Les  Orientaux  com- 
prirent vite  que  les  temps  n'étaient  pas  changés,  que, 
tout  comme  jadis,  leurs  pays  restaient  entre  les  mains 
des  vainqueurs  objets  de  trocs  et  de  compensatiouo.  Quoi 
d'étonnant  à  ce  qu'eux-mêmes  aient  alors  cherché  à  sau- 
vegarder leur  avenir  et  à  fixer  l'incertitude  de  leur  des- 
tinée. Parmi  les  esprits  aigris  dans  une  attente  impatiente, 
lassés  de  phrases  creuses  et  de  promesses  négUgées,  les 
fauteurs  de  troubles  trouvèrent  un  excellent  terrain  de 
propagande  et  d'intrigue  ;  et  dans  tout  l'Orient,  de  Cons- 
tantinople  à  Bassorah,  de  Bakou  à  Ei-Arish,  grandit  une 
fermentation  dangereuse. 


Au  moins,  en  ce  qui  concernait  la  Syrie  proprement 
dite,  il  ne  semblait  pas  qu'entre  la  France  et  l'Angleterre 
des  difficultés  fussent  à  prévoir  :  les  signatures  échangées 
en  1916,  en  prévision  du  résultat  auquel  les  Alliés  venaient 
précisément  d'atteindre,  devaient  jouer  automatique- 
ment. Tout  au  plus  fallait-il,  entre  Paris  et  Londres,  un 
échange  de  vues  préalable  pour  déterminer  la  date  d'exé- 
cution et  fixer  quelques  points  de  détail.  Il  n'était  pas 
nécessaire  d'attendre  la  promulgation  officielle  d'un  traité 
de  paix  qui  se  bornerait  vraisemblablement  à  ratifier  le 
fait  accompli,  ni  de  se  préoccuper  de  l'autorisation  éven- 
tuelle d'une  Société  des  Nations  encore  inexistante.  On 
disait  les  États-Unis  défavorables  aux  arrangements  de 
1916,  conclus  il  est  vrai  en  dehors  d'eux,  mais  en  un  temps 
où,  neutres  encore,  ils  restaient  étrangers  aux  combinai- 
sons entre  Alliés  ;  le  néant  de  leurs  intérêts  dans  le  Levant 
enlevait  beaucoup  de  valeur  à  leurs  critiques.  Quant  à 
la  Russie,  partie  contractante  en  1916,  elle  était  forclose. 


l'application  des  accords  de  1916  61 

Rien,  en  tout  cela,  ne  modifiait  les  positions  respectives 
de  la  France  et  de  l'Angleterre. 

Lors  de  la  débâcle  turque,  en  dépit  des  rêves  d'indé- 
pendance dont  se  berçait  le  nationalisme  arabe,  la  Sj^rie 
attendait  la  France,  prête  à  lui  confier  son  avenir.  Les 
libérateurs  parurent  :  c'étaient  les  troupes  britanniques 
de  VEgyptian  Expeditionary  Force  et  leur  formidable 
appareil.  Les  Syriens  les  virent  défiler,  escortées  du  maigre 
détachement  français  de  Palestine  et  de  Syrie.  Partout 
circulaient  des  soldats  anglais,  des  of&ciers  anglais,  des 
automobiles  anglaises,  des  camions  et  des  convois  de  cha- 
meaux anglais  ;  des  cargos  et  des  destroyers  anglais  encom- 
braient le  port  de  Beyrouth  ;  enfin  des  garnisons  anglaises 
occupèrent  même  les  villes  soumises  à  notre  influence. 

Les  Orientaux  vénèrent  la  force  et  s'inclinent  devant 
la  richesse  ;  le  faste  et  les  manifestations  extérieures  de 
puissance  les  impressionnent  et  les  fascinent.  Les  Anglais 
n'épargnèrent  donc  rien  pour  frapper  l'imagination  popu- 
laire. Prisonniers  chez  eux  pendant  la  guerre,  les  indigènes 
avaient  mal  connu  la  gloire,  dont,  sous  d'autres  cieux, 
la  France  s'était  couverte.  Loin  de  dissiper  cette  ignorance, 
nos  alliés  insistèrent  complaisamment  sur  l'appauvrisse- 
ment de  la  France.  Leur  pitié  compatit  aux  ruines  de  la 
généreuse  nation  déchue  du  premier  rang  par  épuisement 
militaire  et  financier,  trop  absorbée  d'ailleurs  à  panser 
ses  plaies  pour  avoir  encore  un  superflu  d'énergie  à  pro- 
diguer au  dehors.  Les  Syriens  ne  pouvaient  donc  être 
frappés  que  de  ce  qu'ils  voyaient,  et  ils  ne  voyaient  par- 
tout que  la  force  anglaise.  Et  ce  fut  la  première  atteinte  à 
notre  prestige. 

Il  faut  regretter  à  tous  points  de  vue  que  les  circons- 
tances et  la  nécessité  de  tenir  tête  à  l'ennemi  sur  les  fronts 
principaux  nous  aient  ravi  l'occasion  de  jouer  au  cours 
de  la  guerre  en  ce  coin  d'Orient  le  grand  rôle  qui  nous 
revenait.  Au  moins,  pouvions-nous,  sitôt  l'armistice  avec 
les  empires  centraux,  reparaître  là-bas  tels  que  nos  droits 


62  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

historiques  confirmés  par  des  accords  récents  nous  en 
faisaient  un  devoir. 

On  ne  pouvait  plus  invoquer  alors  d'impossibilités 
majeures.  La  défaite  allemande  rendait  disponibles  une 
partie  de  nos  forces  ;  sur  le  front  autrichien  d'Italie  nous 
avions  deux  divisions  toutes  prêtes,  si  l'on  avait  voulu, 
à  s'embarquer  pour  le  Levant.  Effectivement,  un  corps 
expéditionnaire  fut  rassemblé,  mais  pour  être  transporté 
sur  les  côtes  russes  de  la  mer  Noire  !  Malgré  les  avertisse- 
ments les  plus  autorisés,  le  gouvernement  français  avait 
négligé  d'envoyer  sur  place  en  temps  utile  le  personnel 
voulu,  ôtant  ainsi  beaucoup  de  poids  à  ses  réclamations 
ultérieures.  Il  se  trouva  donc  bientôt  en  Syrie  en  présence 
d'une  de  ces  situations  de  fait  dont  il  est  toujours  délicat 
de  demander  ensuite  la  suppression  en  s'appuyant  sur 
le  droit  pur.  o  État  de  choses  transitoire  »,  écrivait 
M.  Clemenceau  au  président  du  Comité  central  syrien,  le 
6  décembre  1918,  «  la  question  sera  réglée  dans  toute  son 
ampleur  au  Congrès  de  la  paix.  »  La  validité  des  Accords 
dépendait-elle  donc  de  l'agrément  superflu  des  non-con- 
tractants ? 

Ici,  comme  en  bien  d'autres  cas  non  moins  graves,  les 
Alliés,  à  une  ligne  de  conduite  nette  préférèrent  une  poli- 
tique au  jour  le  jour,  pleine  d'ambiguïtés,  féconde  en 
malentendus,  infiniment  plus  onéreuse  pour  eux  et  plus 
énervante  pour  les  populations.  Une  foule  de  complica- 
tions désastreuses  devaient  en  découler.  Ce  fut,  au  point 
de  vue  français,  la  faute  initiale.  M.  Franklin-Bouillon  en 
avertit  la  Chambre,  le  27  décembre  1918  :  «  Nous  sommes 
en  présence  d'un  traité,  dit-il...  Il  engage  la  France  et 
l'Angleterre.  Il  s'agit  de  savoir  quel  usage  nous  en  ferons. 
Or,  ce  qui  frappe  d'abord,  c'est  qu'il  n'a  pas  été  appliqué 
ou  qu'il  a  été  mal  appliqué.  » 

Ce  n'est  donc  pas  aux  yeux  des  Anglais  seuls  que  notre 
gouvernement  donnait  l'impression  de  négliger  les  intérêts 
de  la  France  en  Orient.  Ceux  qui,  chez  nous,  en  avaient 


l'application  des  accords  de  1916  63 

la  responsabilité  n'en  montraient  le  souci  que  par  boutades, 
sans  résolution  ni  méthode.  Nous  ne  pouvions  tout  de 
même  pas  demander  aux  hommes  d'État  britanniques 
de  prendre  en  main  une  cause  que  les  nôtres  défendaient 
si  mollement.  Les  propositions  anglaises  au  Congrès  de 
la  paix  ne  nous  favorisaient  guère  ;  elles  reflétaient  le 
point  de  vue  anglais  en  contre-partie  duquel  nous  ne  pro- 
posions rien.  Il  aurait  fallu  avoir  une  politique,  l'exposer 
et  s'y  tenir,  savoir  dès  le  début  où  nous  allions,  ce  que 
nous  voulions,  au  lieu  de  nous  en  remettre  aux  circons- 
tances, et  à  la  bonne  volonté  d'amis  dont  nous  savions 
les  intérêts  très  différents  des  nôtres. 

Cette  observation  de  M.  Poincaré,  au  sujet  de  l'Ac- 
cord d'Angora,  vaut  pour  la  Syrie  :  «  Nous  avons  paru 
penser  que  nous  désobhgerions  moins  l'Angleterre  par  la 
souplesse  et  l'habileté  que  par  l'énergie  et  la  netteté,  et 
précisément  nous  avons  adopté  en  cela  la  conduite  qui 
devait  le  plus  lui  déplaire  (i).  » 

Si  nous  avions  fait  preuve  de  la  même  opiniâtreté 
que  le  gouvernement  britannique  à  imposer  nos  vues, 
nul  doute  que  celui-ci  eût  mis  un  frein  aux  fan- 
taisies de  certains  anglo-indiens  et  anglo-égyptiens,  qui, 
en  matière  de  relations  anglo-françaises,  semblaient 
depuis  1904,  voire  même  depuis  1898,  n'avoir  rien  appris 
ni  rien  oublié. 

Que  ce  fût  par  insouciance  ou  par  crainte  d'indisposer 
ses  alliés,  le  gouvernement  français  ne  crut  pas  devoir 
exiger  d'eux  l'apphcation  immédiate  du  Traité  de  1916, 
et  consentit  à  la  laisser  remettre  à  une  date  indéterminée. 
Cet  accord,  définitif  dans  son  ensemble,  n'était  sans  doute 
pas  im  tout  rigide  auquel  on  ne  pût  rien  changer.  Encore 
fallait-il  l'expérimenter  :  les  amendements  pratiques  se 
fussent  révélés  à  l'usage, 

(i)  Le  Temps  du  28  novembre  1921. 


64  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


Les  raisons  spécieuses  ne  manquaient  pas  d'ajourner 
l'application  des  Accords  de  1916.  La  Russie  faisait  défaut 
et  l'attitude  défavorable  des  États-Unis  obligerait,  disait- 
on,  le  Congrès  de  la  paix  à  une  nouvelle  discussion  géné- 
rale, ainsi  que  l'avait  annoncé  M.  Clemenceau  lui-même. 
De  son  côté,  le  royaume  du  Hedjaz,  fort  d'espérances  plus 
substantielles  antérieurement  consenties  par  l'Angleterre, 
se  refusait  à  admettre  un  pacte  par  lequel  on  avait,  sans 
son  assentiment,  disposé  de  territoires  dont  il  revendi- 
quait l'héritage.  Les  engagements  de  l'Angleterre  envers 
le  Malik  du  Hedjaz  présentaient  en  effet,  à  notre  insu, 
des  contradictions  avec  ceux  qu'elle  avait  souscrits  vis- 
à-vis  de  nous  ;  et  certains  Anglais  se  trouvaient  soudain 
pris  de  scrupules  et  d'hésitations  entre  les  promesses 
faites  au  «  roi  des  Arabes  »  et  la  parole  donnée  à  la 
France. 

De  son  côté,  le  haut  commandement  britannique  ne 
jugeait  pas  le  moment  venu  d'autoriser  l'application  du 
Traité,  sous  prétexte  des  «  nécessités  militaires  »  que,  du 
reste,  il  ne  précisait  pas.  Qu'avait-il  cependant  à  craindre 
d'une  armée  turque  en  pleine  dislocation  et  si  peu  redou- 
table que,  d'autre  part,  il  ne  trouvait  pas  imprudent,  à 
ce  moment-là  même,  de  la  faire  surveiller  par  de  chétifs 
éléments  empruntés  au  D.  F.  P.  S.?  Quant  à  l'efferves- 
cence provoquée  par  la  débâcle  turque,  elle  n'avait  pas 
de  racines  dans  une  population  dont  la  masse  désirait 
avant  tout  la  sécurité  et  la  paix.  Rien  ne  justifiait  donc 
un  luxe  de  précautions  qui  prolongerait  dans  le  paj's  un 
régime  d'exception. 

Mais  la  fiction  d'un  régime  d'armistice  favorisait  les 
plans  de  l'impérialisme  britannique.  La  présence  de  ses 
troupes  permettait  à  l'état-major  anglais  d'agir  efficace- 
ment sur  une  race   peu   belliqueuse   qu'impressionnait 


l'application  des  accords  de  igi6  65 

pareil  déploiement  de  forces.  En  retirant  ses  armées  de 
Syrie,  l'Angleterre  eût  perdu  son  meilleur  moyen  d'in- 
fluence, c'est-à-dire  d'intimidation.  Cependant  le  gouver- 
nement français  pouvait-il  encore  faire  respecter  ses 
volontés  par  le  général  Allenby  lorsqu'il  s'était  sponta- 
nément désarmé  en  laissant  à  celui-ci  carte  blanche  ? 


II 


Dès  l'origine,  pendant  la  campagne  de  Palestine,  cer- 
taines divergences  de  vues,  parfois  assez  graves,  s'étaient 
manifestées  entre  le  haut  commissaire  de  la  République 
française  et  le  commandant  en  chef  de  l'armée  britan- 
nique. Ce  dernier  voyait  sans  bonne  grâce  à  ses  côtés 
un  témoin,  dont  le  rôle,  assez  mal  défini  d'ailleurs,  pour- 
rait, le  cas  échéant,  devenir  une  gêne.  Afin  de  préciser 
les  attributions  mutuelles,  une  convention  organique 
parut  nécessaire.  Elle  fut  signée  à  Londres  le  30  sep- 
tembre 1918. 

Son  texte  maintenait  l'autorité  suprême  du  comman- 
dant en  chef,  doublant  ainsi  ses  pouvoirs  militaires  d'une 
investiture  politique.  «  Dans  la  zone  des  intérêts  français 
spéciaux  déterminés  par  l'Accord  franco-anglais  de  igi6  », 
le  haut  commissaire  de  la  Répubhque  était  adjoint  au 
général  commandant  en  chef,  en  qualité  de  «  principal 
conseiller  politique  »  {Chief  Political  Adviser).  Exclu  de 
tout  débat  ou  conférence  revêtant  un  caractère  militaire, 
il  désignait  les  conseillers  politiques  réclamés  par  le  ou 
les  gouvernements  arabes  de  la  zone  A.  Pour  toutes  les 
questions  politiques  et  administratives  concernant  cette 
zone,  le  haut  commissaire  était  l'unique  intermédiaire 
entre  le  ou  les  gouvernements  qui  y  seraient  établis  et 
le  commandant  en  chef.  Seulement,  et  cette  clause  annu- 
lait sur-le-champ  la  précédente,  le  droit  demeurait  à  «  qui 

5 


66  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

que  ce  soit  »  de  s'adresser  directement  au  commandant 
en  chef.  Sans  doute  ce  dernier  devait-il  à  son  conseiller  de 
lui  communiquer  «  postérieurement  la  substance  de  tout 
entretien  officiel  concernant  des  sujets  non  militaires,  qui 
pourrait  avoir  lieu  entre  lui  et  toute  personne  qui  aura 
été  autorisée  à  l'approcher,  sans  passer  par  l'intermédiaire 
du  principal  conseiller  politique  ;  »  réserve  qu'en  pratique 
les  niots  postérieurement  et  entretien  officiel,  volontairement 
imprécis,  permirent  d'éluder  sous  mille  prétextes  de 
temps,  de  distance  et  d'opportunité. 

Le  principal  conseiller  politique  recevait  en  outre  la 
mission  d'établir  «  dans  les  villes  du  littoral  syrien  situées 
dans  la  zone  Bleue  »  des  administrations  civiles  provi- 
soires et  d'en  choisir  le  personnel,  dont  il  serait  respon- 
sable vis-à-vis  du  commandant  en  chef.  A  cela  se  bor- 
naient ses  attributions.  En  retour,  il  demeurait  soumis 
à  «  l'autorité  suprême  »  du  commandant  en  chef  ;  quaiit 
aux  fonctionnaires  choisis  par  lui  pour  l'administration, 
ils  relevaient,  eux  aussi,  du  commandant  en  chef,  aux 
instructions  duquel  ils  étaient  tenus  d'obéir. 

L'état -major  britannique  ne  respecta  la  Convention  du 
30  septembre  que  dans  la  mesure  où  elle  put  lui  servir  ; 
mais  il  s'en  prévalut  pour  attribuer  à  notre  haut  commis- 
saire le  titre  de  principal  conseiller  politique  à  l'exclu- 
sion de  tout  autre,  procédé  mesquin  qui  devait  diminuer 
son  prestige  en  soulignant  sa  dépendance. 

La  Convention  de  septembre  1918,  élaborée  en  vue  de 
prévenir  les  difficultés  éventuelles,  en  accrut  au  contraire 
les  chances  et  la  gravité.  Elle  consacrait  en  effet,  entre  le 
commandement  militaire  britannique  et  l'autorité  civile 
française,  un  dualisme  de  fait,  dont  il  ne  pouvait  manquer 
de  naître  les  plus  regrettables  frictions.  Les  attributions 
du  premier  empiétaient  sur  les  prérogatives  de  la  seconde 
et,  comme  on  le  verra,  paralj^èrent  à  demi  son  action. 

C'était  entrer  dans  le  jeu  de  l'Angleterre  avec  une  rare 
candeur  que  de  consentir,  ainsi  que  nous  le  fîmes,  à  subor- 


l'application  des  accords  de  1916  67 

donner,  jusque  dans  les  zones  réservées  à  notre  contrôle, 
le  haut  commissaire  de  la  République  au  général  en  chef 
de  l'armée  d'Ég\^te.  L'on  accordait  implicitement  à  sir 
Edmund  Allenby,  peu  enclin  à  les  refuser,  pleins  pouvoirs 
sur  l'ensemble  des  territoires  libérés  (i).  Dès  lors,  agis- 
sant en  véritable  dictateur,  le  commandant  en  chef  pré- 
tendit brider  sans  ménagements  les  initiatives  de  l'ad- 
ministration française  sur  les  régions  qui  lui  étaient 
imparties,  interdisant,  parfois  sans  motif  plausible,  jus- 
qu'aux réformes  les  plus  urgentes  et  les  plus  unanimement 
réclamées.  Ainsi,  contre  le  gré  des  habitants,  de  nombreux 
fonctionnaires  décriés  furent  maintenus,  et  les  anciennes 
circonscriptions  administratives  conservées.  Bej^outh 
resta  chef-lieu  d'un  vilayet  arbitrairement  délimité,  et 
la  grande  cité  libanaise  fut  exclue  du  Liban,  de  même 
que  Sour  et  Tripoli. 

Dans  l'accomplissement  de  leur  mission  officielle  ou  la 
remise  en  état  de  leurs  affaires  particulières,  nos  compa- 
triotes se  heurtèrent  quotidiennement  aux  objections  les 
plus  extravagantes  du  Grand  Quartier  Général  britan- 
nique et  l'on  put  voir  à  maintes  reprises  les  intérêts  aus- 
tro-allemands mieux  préservés  que  les  nôtres. 

Le  caractère  impérieux  du  général  et  sa  formation  poli- 
tique le  prédisposaient  spécialement  au  rôle  qu'il  allait 
être  appelé  à  jouer.  Son  entourage  ne  l'en  détournerait 
point,  composé  en  grande  partie  de  «  coloniaux  »,  parmi 
lesquels  le  général  Bols,  chef  d'état-major,  peu  suspect 
de  francophilie,  exerçait  une  influence  prépondérante. 

Or  les  coloniaux  anglais,  dont  les  projets  grandioses  ne 
sont  un  mystère  pour  personne,  n'appréhendaient  pas 
sans  amertume  l'installation  de  la  France  en  Syrie. 
C'était  pour  eux  l'effondrement  de  vastes  espérances,  au 

(i)  Le  pouvoir  politique  presque  absolu  qu'exerça  le  général  Allenby 
en  Syrie  dépassait  de  beaucoup  l'autorité  limitée  des  commandants  en 
chef  français  sur  le  Rhin  et  à  Constantinople,  dont  il  était  la  contre- 
partie. 


68  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

moment  où  la  faillite  russe  leur  inspirait  la  tentation 
d'absorber  l'empire  turc  tout  entier. 


Depuis  Napoléon,  un  grand  principe  fondamental  ins- 
pire la  politique  extérieure  britannique  ;  la  défense  et  la 
conservation  de  l'empire  des  Indes.  Aujourd'hui,  plus 
que  jamais,  ce  principe  reste  sa  directive  souveraine.  Les 
Indes  font  vivre  la  Grande-Bretagne  et,  plus  qu'aucune 
autre  possession,  contribuent  à  sa  richesse  ;  elle  en  a  fait 
un  immense  marché,  un  colossal  entrepôt  ;  elle  y  possède 
315  millions  de  producteurs  et  de  consommateurs.  Aucune 
alliance,  aucun  sentiment  de  justice  ne  peuvent  donc 
prévaloir  contre  la  nécessité  vitale  pour  l'Angleterre  de 
garder  ce  magnifique  domaine  et  les  routes  qui  y  con- 
duisent. Aussi,  dans  le  but  d'ajouter  encore  à  sa  sécurité 
et  d'en  acquérir  une  nouvelle  voie  d'accès,  nos  alhés 
avaient-ils  projeté  la  création  d'un  pont  terrestre  entre 
l'Afrique  et  l'Asie  anglaises  et  préparé  pour  les  Indes,  à 
travers  la  Mésopotamie  et  la  Palestine,  un  débouché 
direct  sur  la  Méditerranée. 

L'Accord  de  1916  réalisait  pleinem.ent  ce  dessein. 
Cependant,  certains  Anglais  ne  s'en  déclarèrent  pas  satis- 
faits (i).  Ils  affectèrent  d'estimer  la  protection  des  Indes 
compromise  par  une  Syrie  française.  On  se  demande 
cependant  si  le  voisinage  immédiat  d'un  empire  qui 
s'étend  de  l'Himalaya  jusqu'au  Cap  sans  presque  de 
solution  de  continuité,  n'est  pas  plus  dangereux  pour  la 
Sjn-ie  que  la  Sjnrie  pour  cet  empire.  Pour  tout  dire,  ces 
coloniaux  n'assistaient  pas  d'un  œil  serein  à  notre  éta- 
blissement dans  le  couloir  S3^rien  qui,  au  lieu  de  servir 
de  trait  d'union  à  l'Egypte  et  à  la  Mésopotamie,  les  iso- 

(i)  Cf.  les  regrets  exprimés  par  lord  Curzon  à  la  Chambre  des  Com- 
munes :  «  Si  les  xcords  de  1916  étaient  à  refaire,  nous  ne  les  referions 
pas.  » 


l'application  des  accords  de  1916  69 

lerait  désormais  l'une  de  l'autre.  Le  Traité  de  1916  avait 
bien  prévu  un  chemin  de  fer  exclusivement  anglais  reliant 
directement  Caïffa  à  Bagdad  et  doublant  le  canal  de  Suez  ; 
mais  sa  construction  serait  ruineuse,  son  rapport  nul  et 
sa  surveillance  à  travers  le  désert  difficile  et  coûteuse.  Le 
réseau  S}Tien,  par  contre,  entièrement  achevé  et  rattaché 
au  Bagdad-Constantinople,  se  glissant  à  l'abri  des  mon- 
tagnes syriennes,  offrait  l'avantage  de  drainer  sur  tout 
son  pai'coiurs  des  régions  particulièrement  productives  ; 
de  Mossoul  à  la  mer  Morte,  d'Adana  à  Gaza,  les  richesses 
du  sol  et  du  sous-sol,  les  possibilités  commerciales  ne 
pouvaient  laisser  insensible  l'esprit  d'entreprise  des 
busmessjnen  d'outre-Manchc.  Les  militaires,  qui  rêvaient 
d'un  bastion  syrien,  flanquant  l'Egypte  et  protégeant  les 
Indes,  se  ménageaient  l'appui  des  hommes  d'affaires  ; 
ils  fortifiaient  même  leur  thèse  de  considérations  morales  : 
l'Angleterre,  grande  Puissance  musulmane,  ne  pouvait 
laisser  hors  de  son  orbite  les  deux  pôles  de  l'Islam,  La 
Mecque,  capitale  religieuse,  et  Damas,  foyer  illustre  de 
la  pensée  musulmane.  Le  raisonnement,  pour  être  valable, 
devait  logiquement  conclure  à  l'introduction  de  la  Syrie 
dans  le  système  d'États-tampons  et  vassaux,  destinés  à 
couvrir  les  Indes. 

Cette  doctrine  eut,  à  n'en  pas  douter,  la  faveur  de 
l'état-major  britannique  de  l'armée  d'Egypte.  Le  gouver- 
nement anglais  affirma  officiellement,  il  est  vrai,  et  en 
plusieurs  circonstances,  n'avoir  aucune  intention  sur  la 
Syrie,  qui  resterait  française  ;  pourquoi  donc  laissa-t-il 
si  longtemps  ses  représentants  libres  de  nous  susciter  les 
piu.5  invraisemblables  difficultés  et  multiplier  les  incidents 
fâcheux? 

On  sait  combien  la  situation  de  beaius  possidens  inspire 
de  tentations.  Les  conjonctures  militaires  avaient  voulu 
que  la  Syrie  fût  subitement  inondée  de  troupes  britan- 
niques ;  si  absolue  que  fût  notre  confiance  en  nos  alliés, 
la  prudence  élémentaire  commandait  de  ne  pas  les  y 


70  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

laisser  seuls,  à  plus  forte  raison  de  ne  pas  leur  y  concéder 
la  prédominance. 

Le  haut  commandement  britannique  sut  profiter  des 
dispositions  conciliantes  à  l'extrême  dont  était  animé  le 
gouvernement  français.  L'occupation  militaire  lui  donnait 
la  haute  main  sur  toutes  les  affaires  du  pays;  il  allait 
tenter  notre  éviction  du  Levant,  ou  tout  au  moins  nous 
y  réduire  à  la  portion  congrue.  A  l'heure  opportune,  un 
concours  de  circonstances  trop  habilement  ménagées  et 
de  manœuvres  trop  suivies,  pour  n'être  pas  le  fruit  d'un 
plan  préconçu,  devaient  amener  la  France  d'elle-même 
au  renoncement.  Certains  agents  anglais  répétaient  à  tout 
venant  qu'en  Syrie  nous  étions  des  gêneurs  et  que,  tôt 
ou  tard,  il  nous  faudrait  plier  bagages.  L'un  d'eux  le 
déclarait  ouvertement  à  un  notable  syrien  :  «  Nous  sau- 
rons bien  dégoûter  la  Syrie  de  la  France,  et  la  France  de 
a  Syrie.  »  Tout  fut  mis  en  œuvre  à  cet  effet,  et  nul  con- 
cours ne  parut  superflu  :  intrigues  chérifiennes,  propa- 
gande américaine,  inquiétudes  des  chrétiens,  blessures 
d'amour-propre,  mépris  de  nos  intérêts,  difficultés  diplo- 
matiques. A  nos  droits  historiques,  impossibles  à  récuser, 
on  opposa  d'autres  droits,  ceux-là  purement  factices,  et 
auxquels,  en  définitive,  fut  sacrifiée  la  plus  belle  partie 
des  nôtres. 

On  espérait  qu'à  la  fin,  lassée  et  découragée,  la  France 
s'éloignerait,  tandis  que  la  Syrie  entrerait  à  son  tour  dans 
cette  construction  majestueuse  qui,  de  l'Hindoukouch  à  la 
Méditerranée,  doit  servir  de  péristyle  à  l'empire  des  Indes. 
Avec  des  moyens  rajeunis  l'histoire  se  renouvelle  : 
dominés  par  la  rivalité  de  l'Angleterre  et  de  la  France 
en  Orient,  les  événements  de  Syrie  marquent  un  nouvel 
épisode  de  leurs  luttes  séculaires  pour  l'hégémonie  colo- 
niale. Après  les  Indes  et  le  Canada,  l'Egypte,  après 
l'Egypte,  la  S3n:ie.  A  travers  les  siècles,  la  politique 
d'expansion  britannique  reste  extraordinaire  ment  iden- 
tiqiie  à  elle-même. 


l'application  des  accords  de  1916  7T 


III 


La  France  n'a  pas  pris  dès  le  début  en  Orient  la  place 
que  lui  faisaient  les  traités  ;  elle  a  «  laissé,  sans  raison 
aucune,  s'envenimer  le  plus  grave  problème  posé  hors 
d'Europe  (i).  »  Nous  avons  vu  pourquoi  :  indifférence, 
timidité,  sacrifice  consenti  à  la  bonne  harmonie  de  l'En- 
tente. Toujours  est-il  qu'absents  de  l'Orient  pendant  la 
guerre,  nous  le  demeurons  encore  après.  M.  Briand  l'a 
constaté  devant  la  Chambre  le  15  juin  1920  :  «  Les  Accords 
de  igi6  stipulaient  qu'au  cours  des  opérations  en  Asie 
Mineure,  la  France  jouerait  son  rôle.  Quel  était  ce  rôle? 
C'était,  au  fur  et  à  mesure  de  l'évacuation  des  zones,  d'oc- 
cuper la  sienne  ;  dès  qu'un  pays  était  libéré,  la  France 
devait  en  prendre  l'administration.  Elle  ne  l'a  pas  fait  ; 
alors  les  Anglais,  eux,  l'ont  fait.  » 

Nous  n'avons  pas  occupé  notre  zone.  C'est  que  le 
War-Office  et  le  général  Allenby  se  sont  formellement 
opposés  à  l'envoi  de  renforts  français  en  Orient.  Nous  nous 
sommes  soumis  à  ce  veto.  Et  le  haut  commandement  bri- 
tannique de  prendre  aussitôt  argument  de  la  faiblesse  de 
nos  effectifs  pour  maintenir  lui-même  en  Syrie,  dans  le 
but  que  l'on  sait,  des  forces  considérables,  tout  à  fait  dis- 
proportionnées avec  les  besoins  réels, 

La  question  de  la  relève  des  troupes  britanniques  par 
les  troupes  françaises  s'est  posée  alors  pour  la  première 
fois.  Pendant  une  année,  elle  reparaîtra  périodiquement 
au  plus  grand  préjudice  des  bonnes  relations  entre  alliés. 
La  Convention  de  septembre  1918  stipulait,  il  est  vrai, 
que  le  général  Allenby  recevrait  des  instructions  concer- 
nant la  place  prépondérante  à  réserver  aux  troupes  fran- 

i)  Le  Temps,  7  avril  1919. 


72  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

çaises  dans  la  zone  Bleue.  Mais  on  fit  en  sorte  que  cet 
article  demeurât  lettre  morte. 

Le  haut  commandement  britannique  s'est  employé  à 
retarder  l'application  du  Traité  de  1916.  Il  y  a  réussi. 
Les  coloniaux  britanniques  ont  désormais  la  voie  libre 
pour  exécuter  la  deuxième  partie  de  leur  plan  :  ils  vont 
plaider  la  caducité  des  Accords,  et  prétendront  s'appuyer 
sur  le  consentement  tacite  de  la  France  elle-même  ;  comme 
si  tout  doive  être  remis  en  question,  ils  s'appliqueront 
sans  relâche  à  créer  une  nouvelle  situation  de  fait  qui 
nous  contraigne  à  baisser  le  ton. 

Cette  théorie  n'est  d'ailleurs  pas  nouvelle  :  dès  le 
26  juillet  1918,  le  Near  East  commentait  en  ces  termes 
un  discours  de  lord  Robert  Cecil  aux  Communes  :  «  Une 
tentative  sera  faite  pour  empêcher  l'établissement  de  la 
Pax  hritannica  sur  la  Mésopotamie  et  la  Syrie,  mais  sur 
ce  point,  on  peut  montrer  que  les  intérêts  des  Arabes  et 
ceux  de  la  paix  du  monde  coïncident,  et  le  contraste  entre 
le  régime  présent  et  ancien  doit  être  constamment  montré 
pour  empêcher  l'idée  fausse  de  se  répandre  que  le  nouvel 
ordre  peut  être  maintenu  sans  la  direction  de  l'admi- 
nistration britannique.  »  L'avertissement  passa-t-il  ina- 
perçu? On  doit  le  croire,  puisque  le  gouvernement  fran- 
çais ne  craignit  pas  d'abandonner  à  ses  alliés  le  soin  de 
veiller  sur  nos  droits  et  sur  l'exécution  des  Accords. 

Cette  indifférence  et  les  circonstances  du  moment  ont 
fait  concevoir  aux  Anglais  des  espérances  qui  dépassent 
singulièrement  celles  dont  ils  pouvaient  se  flatter  deux 
ans  plus  tôt.  Pour  mettre  en  doute  la  validité  des  Accords, 
ils  font  état  de  la  carence  de  la  Russie.  Ils  soutiennent 
en  outre  que  les  Accords  de  1916  impliquaient  une  parti- 
cipation effective  de  notre  pays  à  la  campagne  de  Pales- 
tine. C'est  que  l'ogre  russe  n'est  plus  à  redouter,  et,  désor- 
mais, il  suffit  à  l'Angleterre  d'États  indigènes  bien  en 
main  ;  le  Foreign  Office  adopte  alors  une  politique  dont 
il  ne  se  départira  plus.  La  Grande-Bretagne  ne  saurait 


l'application  des  accords  de  1916  73 

prétendre  ouvertement  à  la  Syrie,  sans  violer  par  trop 
effrontément  les  droits  reconnus  à  la  France.  Il  sera  plus 
habile  de  nous  évincer  de  S5n:ie  par  personne  interposée. 
La  diplomatie  britannique  s'éclipsera  dans  les  négocia- 
tions pour  nous  laisser  discuter  avec  les  États  arabes 
qu'elle  inspirera.  C'est  bien  le  sens  d'un  article  publié  par 
le  Times  du  17  novembre  1918  et  que  l'on  a  attribué  à  cette 
époque  au  colonel  Lawrence  :  «  La  clef  nécessaire,  pour 
comprendre  notre  politique  en  ce  qui  concerne  les  Arabes, 
est  que  nous  avons  enfin  reconnu  la  vanité  de  notre  poli- 
tique traditionnelle  de  soutenir  la  Turquie  contre  ses 
ennemis,  et  que  nous  nous  sommes  occupés  de  substituer 
un  remplaçant  libéral  à  l'empire  corrompu  et  efféminé 
des  Turcs.  Ce  remplaçant  est  le  peuple  arabe  ;  les  autres 
remplaçants  étant  une  Palestine  nouvelle  et  une  Arménie 
nouvelle... 

«  Ceux  qui  connaissent  l'Arabe  dans  ce  qu'il  a  de  meil- 
leur, ont  le  plus  grand  espoir  en  son  avenir  ;  et  avec  un 
guide  ferme  et  avisé,  et  avec  une  aide  telle  que  nous 
sommes  mieux  placés  que  tout  autre  pays  pour  lui  don- 
ner, ses  espérances  d'un  nouvel  État  ou  de  nouveaux 
États  arabes  ont  bien  des  chances  de  s'accomplir.  » 

De  la  France,  pas  un  mot.  On  semble  déjà,  et  un  peu 
prématurément,  considérer  qu'elle  a  disparu  de  l'Orient 
ou  qu'elle  est  sur  le  point  d'en  disparaître. 

Le  gouvernement  français,  est-il  besoin  de  le  dire, 
n'admit  jamais  la  caducité  des  Accords  ;  ils  avaient  éta- 
bli un  parallélisme  entre  les  droits  de  la  France  en  Syrie 
et  ceux  de  l'Angleterre  en  Mésopotamie,  et  l'opinion  n'eût 
pas  admis  chez  nous  que  les  seconds  fussent  confirmés 
tandis  que  l'on  escamotait  les  premiers.  Quel  nouveau 
principe  de  droit  ou  simplement  d'équité  autorise  l'un 
des  signataires  d'un  pacte  à  en  confisquer  tous  les  avan- 
tages, à  les  élargir  même,  tout  en  traitant  ce  pacte  comme 
caduc  à  l'égard  d'un  autre  signataire,  sous  prétexte  qu'un 
troisième   est   défaillant?  L'Angleterre   renonçait-elle   à 


74  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

ranger  sous  son  influence  la  zone  neutre  de  l'Accord  anglo- 
russe  de  1907,  relatif  à  la  Perse,  et  même  à  agir  déjà  comme 
tutrice  de  la  Perse  entière?  s'effaçait-elle  en  Mésopotamie? 
Elle  s'assurait  au  contraire,  et  bien  au  delà,  tous  es 
bénéfices  des  Accords  de  1916.  Pouvait-elle  prétendre 
ceux-ci  caducs  en  ce  qui  concerne  la  France,  parce  que 
sa  coopération  militaire  en  Palestine  avait  été  secondaire? 


Suivant  la  Convention  de  septembre  1918,  il  était 
«  recommandé  aux  gouvernements  français  et  britan- 
nique de  saisir  la  première  occasion  pour  publier  une 
déclaration...  relative  à  leur  attitude  envers  les  territoires 
libérés  de  la  domination  turque  ».  Cette  déclaration, 
était-il  dit,  «  devra  faire  ressortir  qu'aucun  de  ces  gouver- 
nements n'a  l'intention  d'annexer  une  partie  du  territoire 
arabe  »,  mais  que  tous  deux  se  conformeront  aux  stipu- 
lations de  l'acte  de  1916. 

Alors  que  leurs  soldats  pénétraient  en  Syrie,  le  9  no- 
vembre 1918,  l'Angleterre  et  la  France  publièrent  en 
conséquence  une  déclaration  commune  : 

Le  but  que  la  France  et  la  Grande-Bretagne  avaient  en  vue, 
en  poursuivant  en  Orient  la  guerre  déchaînée  par  l'ambition  alle- 
mande, c'est  l'affranchissement  complet  et  définitif  des  peuples 
si  longtemps  opprimés  par  les  Turcs  et  l'établissement  de  gouver- 
nements et  d'administrations  nationales,  puisant  leur  autorité 
dans  l'initiative  et  le  libre  choix  des  populations  indigènes...  Dans 
le  but  de  rendre  ces  intentions  effectives,  la  France  et  la  Grande- 
Bretagne  se  sont  mises  d'accord  pour  encourager  et  assister  la 
création  de  gouvernements  et  d'administrations  nationales  en 
Syrie  et  en  Mésopotamie...  Loin  de  chercher  à  imposer  des  insti- 
tutions déterminées  aux  populations  de  ces  régions,  leur  seul 
objet  est  d'assurer,  par  leur  aide  et  par  leur  assistance  eâîcace, 
l'exercice  normal  de  la  souveraineté  aux  gouvernements  et  aux 
administrations  adoptées  par  ces  régions  par  le  libre  consentement 
des  populations... 


I 


l'application  des  accords  de   1916  75 

Cette  déclaration,  quoi  qu'en  ait  dit  le  Daily  Tele- 
graph  (i)  sous  l'inspiration  de  M.  Lloyd  George,  n'avait 
rien  d'incompatible  avec  l'exécution  du  Traité  de  1916, 
qu'elle  ne  faisait  que  confirmer  ;  mais  elle  embrouillait 
comme  à  plaisir  l'écheveau  des  affaires  orientales.  Elle 
était  malheureusement  conçue  en  termes  vagues,  telle- 
ment vagues  que  les  espérances  les  plus  folles  en  naquirent. 

La  diffusion  des  idées  wilsoniennes  s'était  opérée  en 
Orient  avec  une  foudroyante  célérité.  La  liberté  promise 
aux  peuples  de  disposer  d'eux-mêmes  fut  accueillie  par 
les  populations  au  pied  de  la  lettre.  Les  indigènes,  sim- 
plistes, en  escomptèrent  l'application  immédiate.  L'heure 
était  propice  aux  agitateurs  de  toutes  sortes  de  persuader 
aux  populations  que  leur  éducation  politique  et  adminis- 
trative était  assez  achevée,  pour  que  les  collaborations 
étrangères  devinssent  une  contrainte  superflue.  La  décla- 
ration du  9  novembre  1918  venait  encore  confirmer  ces 
dires  et  enraciner  les  indigènes  dans  leurs  illusions.  Il  eût 
été  cependant  sage  aux  Alliés  de  définir  les  limites  qu'ils 
entendaient  poser  à  l'application  des  principes  wilsoniens. 
La  franchise  et  la  prudence  leur  conseillaient  de  spécifier 
pour  quelles  raisons  le  droit  de  disposer  d'eux-mêmes 
ne  saurait  être  reconnu  aux  peuples  mineurs  de  l'Orient, 
et  quel  genre  de  tutelle  on  pensait  leur  appliquer  dans 
leur  propre  intérêt,  comme  dans  celui  de  l'ordre  général. 

Aussi  peut-on  juger  des  déceptions,  lorsque  ces  popu- 
lations constatèrent  par  la  suite  qu'elles  n'avaient  fait 
que  passer  du  «  joug  turc  »,  que  beaucoup  se  prirent  à 
regretter,  à  un  régime  militaire  plus  ou  moins  rigide,  plus 
ou  moins  brutal,  toujours  maladroit,  souvent  même  vexa- 
toire,  tel  que  celui  qu'inaugura  le  gouvernement  arabe. 
Les  promesses  d'un  régime  libéral,  que  la  déclaration  de 
novembre  rendaient  si  séduisantes,  s'évanouirent.  Les 
Anglais   s'empressèrent   d'appliquer  à  la  Palestine   un 

(i)  Daily  Telegraph  du  ir  septembre  1919. 


76  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

régime  d'administration  directe  et  nous  dûmes,  avec 
toutefois  plus  de  ménagements,  faire  de  même  en  zone 
Bleue. 


IV 


Le  22  octobre  1918,  sir  J.-L.  Bols,  major  général,  signait 
les  Instructions  sur  l' administration  des  Territoires  Enne- 
mis Occupés  (i)  qui  réglementaient  le  fonctionnement 
d'une  «  administration  militaire  provisoire  «. 

Aux  zones  prévues  par  l'Accord  de  1916,  on  substituait 
en  Syrie  trois  zones  nouvelles  ;  une  zone  Sud,  englobant 
à  peu  de  chose  près  la  Palestine  (ancienne  zone  Brune), 
sous  une  administration  britannique  ;  une  zone  Nord, 
comprenant  approximativement  la  zone  Bleue  jusqu'à 
Alexandrette,  attribuée  à  l'administration  française  ;  une 
zone  Est,  s'étendant  sur  les  provinces  d'Alep  et  de  Damas, 
confiée  à  l'administration  chérifienne. 

Théoriquement,  si  l'on  se  reporte  aux  Instructions  du 
22  octobre,  il  ne  devait  être  question  ni  d'administration 
anglaise,  ni  d'administration  française,  ni  d'administra- 
tion chérifienne.  Le  commandant  en  chef  considérait  que 
de  telles  dénominations  tendraient  à  faire  préjuger  des 
destinées  futures  des  pays  occupés,  alors  que  ces  desti- 
nées ne  devaient  être  réglées  qu'au  moment  de  la  signa- 
ture du  traité  de  paix. 

Chaque  administrateur  en  chef,  déclaré  «  directement 
responsable  vis-à-vis  du  commandant  en  chef  pour  toutes 
les  questions  »,  devait  se  conformer  aux  lois  militaires 
anglaises,  tout  en  respectant,  autant  que  possible,  «  le 
système  turc  de  gouvernement  »  et  l'organisation  admi- 
nistrative déjà  existante.  Il  était  tenu  de  pourvoir  par 


(i)  Par  abréviation  T.  E.  O.,  en  anglais  O.  E.  T.  A.  {Occupùd  Ennemy 
Territory  Administration.) 


l'application  des  accords  de  1916  77 

ses  propres  moyens  aux  grands  services  publics  :  finances, 
justice,  police  et  gendarmerie,  prisons,  travaux  publics, 
agriculture,  commerce  et  industrie,  postes  et  télégraphes, 
instruction  publique,  cultes,  hygiène. 

L'Instruction  se  terminait  ainsi  :  «  Les  administrateurs 
en  chef  et  les  gouverneurs  militaires  doivent  bien  se 
pénétrer  de  l'idée  que  l'occupation  militaire  est  temporaire 
et  provisoire,  et  ne  peut  en  aucune  façon  préjuger  du  règle- 
ment final  qui  sera  établi  à  la  Conférence  de  la  paix.  En 
conséquence,  il  leur  est  formellement  interdit  d'entreprendre 
auctine  propagande  politique.  » 

Les  Instructions  du  22  octobre  visaient  en  apparence 
à  appliquer  les  Accords  de  1916.  Elles  consacraient 
en  réalité  la  suprématie  britannique,  modifiaient  d'au- 
torité les  frontières  prévues  par  le  Traité  de  1916,  et,  con- 
trairement à  l'esprit  comme  à  la  lettre  de  celui-ci,  impo- 
saient à  la  France,  Scins  même  la  consulter,  un  mode  déter- 
miné d'administration  pour  sa  propre  zone. 

Depuis  1860,  les  Libanais  revendiquaient  inlassable- 
ment la  fertile  plaine  de  la  Békaâ,  dont  ils  tiraient  leur 
subsistance  en  céréales,  et  que  les  Turcs  avaient  rattachée 
au  vilayet  de  Damas.  L'Accord  de  1916  avait  enfin  fait 
droit  à  ce  vœu  et  rattaché  à  la  zone  Bleue  les  districts 
de  Baalbeck,  de  la  Békaâ,  de  Hasbeya  et  Racheya,  qui, 
antérieurement  à  1860,  faisaient  partie  du  Liban. 

Les  Instructions  du  22  octobre  affectaient  de  nouveau 
ces  territoires  à  la  zone  Est.  L'état-major  anglais  justifia 
d'abord  sa  décision  par  des  motifs  de  commodité  admi- 
nistrative, pour  ne  pas  amputer  le  vilayet  de  Damas  des 
arrondissements  qui  lui  appartenaient  sous  le  régime 
turc.  Mais  en  ce  temps-là  Nazareth,  Caïffaet  Saint-Jean- 
d'Acre  dépendaient  du  vilayet  de  Beyrouth,  auquel  les 
Anglais  ne  manifestaient  aucune  velléité  de  les  resti- 
tuer (i).  Pris  dans  un  dilemme,  l'état-major  britannique 

(i)  Il  en  était  de  même  pour  le  caza  de  Safed,  à  la  limite  de  la  Pales- 


78  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

prétexta  les  nécessités  militaires  ;  argument  sans  réplique 
dont  il  se  couvrira  désormais  toutes  les  fois  qu'il  ne  pourra 
invoquer  une  raison  valable  à  l'appui  de  ses  décisions. 
Les  Arabes  devaient  occuper  la  Békaâ,  et  les  districts 
qui  en  dépendent,  car  l'apparition  des  troupes  françaises 
y  eût,  au  dire  des  Anglais,  provoqué  des  désordres. 


Les  Instructions  Bols  continuaient  le  travail  d'éviction 
morale  de  la  France.  Notre  haut  commissaire,  M.  Georges 
Picot,  ne  se  résigna  pas  au  rôle  purement  honoraire  où  l'on 
prétendait  confiner  le  principal  conseiller  politique.  Il  sut 
se  créer  une  place  qu'on  ne  lui  faisait  pas,  et  s'imposer. 
La  connaissance  qu'il  avait  acquise  de  l'Orient  avant  la 
guerre  (i)  le  qualifiait  spécialement  pour  réaliser  l'œuvre 
dont,  aux  négociations  du  Traité  de  1916,  il  avait  contribué 
à  jeter  les  fondements.  Il  s'y  attacha  avec  persévérance, 
prodigue  de  son  activité,  sans  avoir  égard  ni  aux  fatigues 
ni  aux  obstacles.  Sa  souplesse  d'esprit  le  servit  en  maintes 
circonstances  délicates,  atténuant  dans  ses  rapports  avec  le 
général  en  chef  bien  des  froissements  et  des  malentendus. 

La  mission  du  haut  commissaire  l'amenait  à  entretenir 
des  relations  permanentes  avec  l'administration  française, 
le  haut  commandement  britannique,  les  administrations 
des  zones  voisines,  l'état-major  des  T.  F.  L.,  la  division 
navale  française,  le  Conseil  Administratif  du  Liban,  enfin 
les  chefs  des  divers  groupements  religieux  et  les  nota- 
bilités indigènes.  Il  était  l'intermédiaire  obligé  du  gou- 
vernement français  et  de  la  plupart  de  ces  organismes  ; 


tine.  Ce  district  appartenait  sous  le  régime  turc  au  vilayet  de  Beyrouth. 
Le  Traité  de  1916  l'avait  inscrit  dans  la  zone  Bleue,  les  Instructions  du 
22  octobre  le  rattachèrent  à  la  zone  Si'd,  à  laquelle  il  n'a  plus  cessé 
d'appartenir. 

(i)  M.  Georges  Picot  avait  occupé  en  1913-1914  le   poste  de  consul 
général  de  France  à  Beyrouth. 


à 


l'application  des  accords  de  1916  79 

entre  les  uns  et  les  autres  il  remplissait  fréquemment  le 
rôle  d'arbitre,  et  la  clairvoyance  de  ses  avis  sut  aplanir 
maintes  fois  les  difficultés  et  calmer  des  mécontentements 
trop  prompts. 

Étant  donnée  l'organisation  administrative  imposée  par 
le  commandement  britannique,  le  haut  commissariat  ne 
pouvait  être  qu'une  agence  purement  politique,  sans 
attributions  nettement  définies  ;  ses  différents  bureaux 
furent  constitués  dans  ce  sens,  mais  les  collaborateurs 
immédiats  de  M.  Georges  Picot  eurent  cependant  à  tout 
moment  à  résoudre  une  foule  de  problèmes  connexes  (i). 
La  politique  en  Orient,  en  cette  période  surtout,  pénétrait 
en  effet  les  questions  qui  lui  semblaient  les  plus  étran- 
gères. La  France  avait  d'autre  part  en  Syrie  des  tradi- 
tions morales  qu'il  ne  fallait  à  aucun  prix  laisser  périmer. 
Aussi,  parmi  les  premiers  conseillers  dont  il  s'entoura, 
M.  Georges  Picot  fit-il  appel  au  docteur  Calmette  (2), 
qu'il  chargea  des  questions  d'hygiène  et  de  santé,  et  à 
M.  Chevalley  (3),  auquel  il  confia  l'instruction  publique. 
La  gestion  du  budget  du  haut  commissariat  fut  remise 
à  M.  de  Montréal,  inspecteur  général  des  finances  ; 
M.  Puech,  conseiller  à  la  Cour  d'appel  de  Douai  (4),  fut 
appelé  peu  après  à  la  charge  de  conseiller  judiciaire. 

Afin  d'être  à  même  de  remplir  utilement  ses  fonctions 
de  conseiller  politique  pour  la  zone  A,  le  haut  commissaire 
avait  détaché  un  officier  de  liaison  à  Damas  {5),  et  un 


(i)  Parmi  les  collaborateurs  de  M.  Georges  Picot,  le  plus  intimement 
associîs  à  sa  politique,  il  convient  de  cittr,  o'itre  MM.  Coulondre  et 
Laforcade,  le  capitaine  Dame,  qui  se  distingua  à  la  tête  du  bureau  poli- 
tique par  une  action  personnelle  très  efficace,  le  capitaine  de  Jouffroy, 
les  lieutenants  Wiet  et  de  Gontaut-Biron,   l'officier  interprète  Fleury. 

Pour  les  questions  musulmanes,  M.  Georges  Picot  s'était  attaché  le 
capitaine  Massignon,  l'orientaliste  bien  connu,  titulaire  d'une  chaire  de 
sociologie  musulmane  au  Collège  de  France. 

(2)  Professeur  à  la  Faculté  de  médecine  de  Beyro  ith. 

(3)  Professeur  de  droit  à  l'école  Sultanieh  du  Caire. 

(4)  Précédemment  substitut  au  tribunal  de  la  Seine. 

(5)  Ce    fut    d'abord    l'officier    interprète    Mercier,     puis    le    colonel 


8o  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

autre  à  Alep  (i).  Par  suite  de  l'hostilité  que  le  gouverne- 
ment chérifien  ne  cessa  de  nous  témoigner,  le  rôle  officiel 
de  ces  délégués  fut  tout  de  représentation,  sans  aucun 
droit  de  s'immiscer  dans  les  affaires.  Le  haut  commissaire 
eut  pourtant  en  eux  de  précieux  et  dévoués  informateurs  ; 
ils  le  renseignèrent  sur  l'état  des  esprits  et  les  courants 
d'opinions  qui  se  créaient  autour  d'eux.  Par  leur  action 
personnelle,  ils  acquirent  en  outre  une  situation  et  une 
autorité  suffisantes  pour  éclipser  souvent  celles  de  leurs 
camarades  britanniques  envers  lesquels  cependant  le 
gouvernement  chérifien  affectait  une  considération  qu'il 
refusait  à  nos  représentants.  Il  eût  été  nécessaire  égale- 
ment que  des  officiers  de  liaison  français  fussent  admis  à 
séjourner  dans  les  centres  importants  de  Homs  et  de 
Hamah.  Le  général  Allenby  se  refusa  formellement  à  l'au- 
toriser (2). 

Enfin,  en  Palestine,  où  la  France  avait  tant  d'intérêts 
à  sauvegarder,  un  délégué  du  haut  commissaire  fut 
toléré  (3).  Mais,  exposé  plus  que  nul  autre  aux  suspicions 
des  autorités  britanniques,  il  eut  à  en  vaincre  l'obstina- 
tion et  à  en  subir  le  mauvais  vouloir.  Tâche  ingrate  et 
pénible  dans  une  zone  où  nos  Alliés  étaient  maîtres 
absolus. 

Si  étrange  que  parût  la  chose,  le  haut  commissariat 
ne  possédait  aucune  des  attributions  consulaires.  Celles-ci, 
l'état  de  guerre  n'étant  pas  aboli,  restèrent  dévolues  au 
consulat  général  des  Pays-Bas,  auquel  la  garde  des  intérêts 

Cousse.  Ce  dernier  avait  servi  à  la  mission  du  Hedjaz  sous  les  ordres  du 
colonel  Brémond,  qu'il  remplaça  en  191 8. 

(i)  Le  capitaine  Pichon.  Le  lieutenant  Pilley  lui  succéda  dans  ce  poste 
après  les  massacres  d'Alep,  et  fut  lui-même  remplacé  par  le  lieutenant 
Dejean,  à  la  suite  des  incidents  Mundjem  bey. 

(2)  Le  général  Allenby  l'avait  proposé  tout  d'abord,  mais  à  une 
époque  où  le  haut  commissaire  ne  disposait  de  personne  pour  occu- 
per ces  postes.  Plus  tard,  lorsque  M.  Georges  Picot  fut  en  mesure  d'y 
déléguer  des  officiers,  le  commandant  en  chef  s'y  opposa  en  termes 
très  nets. 

(3)  Le  lieutenant  Durieux,  puis  M.  Rais,  vers  le  milieu  de  igiq. 


l'application  des  accords  de  1916         81 

français  avait  été  remise  pour  la  durée  des  hostilités  (i). 

La  Convention  de  septembre  n'amena  pas  dans  les  rap- 
ports entre  le  général  Allenby  et  le  haut  commissaire  la 
détente  espérée.  Elle  précisait  que  le  principal  conseiller 
politique  serait  obligatoirement  consulté  siu"  toutes 
mesures  politiques  prises  en  zone  Bleue  comme  en  zone  A, 
ou  qu'il  en  serait  tout  au  moins  informé.  Les  choses  ne 
se  passèrent  presque  jamais  ainsi.  Et  dans  les  rares  cir- 
constances où  le  général  Allenby  recourut  aux  lumières  de 
M.  Georges  Picot,  il  semble  qu'il  se  soit  ensuite  apphqué 
à  éluder  de  son  mieux  les  conseils  qui  ne  lui  agréèrent 
point.  Tous  les  moyens  furent  bons  à  l'état-major  bri- 
tannique de  restreindre  le  rôle  du  haut  commissaire  et 
de  lui  rappeler  sa  dépendance  vis-à-vis  du  commandant 
en  chef.  Celui-ci  exigeait, d'être  avisé  de  tout,  sans  user 
d'une  réciprocité  à  laquelle  cependant  il  était  tenu. 
Lorsque,  le  13  janvier  1915,  le  général  Allenby  opéra  son 
entrée  officielle  à  Beyrouth,  la  place  assignée  dans  le 
cortège  à  la  voiture  du  haut  commissaire  venait  seulement 
en  troisième.  Ce  manquem.ent  aux  convenances  offensait 
gravement  le  prestige  de  la  France.  M.  Georges  Picot 
s'abstint  de  se  joindre  au  défilé  et  se  contenta  de  venir 
isolément  saluer  le  général  en  chef  à  la  gare.  Le  général 
Hamelin  se  vit  désigner  de  même  la  sixième  voiture 
pour  des  raisons  de  discipline  militaire,  il  lui  fut  impos- 
sible de  se  joindre  à  la  protestation  muette  du  haut  com- 
missaire. 

La  tâche  si  lourde  de  M.  Georges  Picot  eût  été  allégée 
par  la  certitude  de  voir  ses  efforts  approuvés  à  Paris  et 
secondés.  H  eut  au  contraire  trop  fréquemment  l'impres- 
sion d'être  isolé  ;  le  gouvernement  de  Paris  répondait  à 
peine  à  ses  demandes  d'instructions  précises.  On  le  tenait 

(i)  Ce  consulat  avait  à  sa  tête  M.  Hotz,  avec  lequel  le  haut  commis- 
saire de  France  entretint  constamment  les  rapports  les  plus  cordiaux. 
Il  faut  rendre  hommage  au  dévouement  et  à  l'activité  dont  M.  Hotz 
fit  preuve  dans  la  protection  des  intérêts  français. 

6 


82  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

insuffisamment  au  courant  des  négociations  et  des  trac- 
tations qui  se  poursuivaient  à  la  Conférence  de  la  paix. 
Pour  ne  citer  qu'un  exemple,  M.  Georges  Picot  ignora 
pendant  longtemps  la  cession  de  Mossoul  à  l'Angleterre, 
pourtant  décidée  dès  décembre  1918.  Aussi  fut-il  à  trois 
reprises  obligé  de  s'embarquer  pour  la  France  afin  d'ap- 
prendre sur  place  ce  dont  il  eût  dû  être  informé  jour  par 
jour. 

On  a  reproché  à  M.  Georges  Picot  d'avoir  parfois  man- 
qué d'initiative  et  de  sang-froid  et  fait  appel  au  gouver- 
nement français  de  ses  litiges  avec  le  commandement 
britannique,  au  lieu  de  régler  amicalement  les  questions 
épineuses  avec  le  général  Allenby.  Celui-ci  n'ignorait  pas 
l'intérêt  modéré  que  portait  le  cabinet  de  Paris  aux  affaires 
orientales,  jugées  secondaires  ;  aussi  quand  son  principal 
conseiller  politiqvie  lui  adressait  une  réclamation  ou  une 
protestation  —  et  le  fait  se  reproduisit  fréquemment,  tant 
les  abus  de  pouvoir  des  autorités  britanniques  ou  chéri- 
tiennes  se  multiplièrent, — la  réponse  ne  variait  guère  :  «  Je 
suis  général  en  chef  des  troupes  alliées  et  n'obéis  qu'au 
War-Office.  Je  ne  connais  ni  mon  gouvernement  ni  le 
vôtre.  )) 

Le  moyen,  après  cette  fin  de  non-recevoir,  de  pour- 
suivre la  conversation  sans  en  référer  à  Paris? 


CHAPITRE   V 

LE    RAVITAILLEMENT 
ET    LES    ŒUVRES    D'ASSISTANCE 


I.  La  famine  au  Liban.  —  L'organisation  du  ravitaillement.  — 
Les  pères  Sarloutte  et  de  Martimprëy.  ■ —  Mesures  adminis- 
tratives. —  Le  ravitaillement  de  Beyrouth.  —  Le  père  Rémy. 
—  Le  frère  Goutaudier  au  Liban.  —  II.  L'hospitalisation  des 
orphelins.  —  Les  ouvroirs.  —  Organisation  des  services  sani- 
taires dans  le  Liban  et  à  Beyrouth.  —  III.  Le  rapatriement  des 
Arméniens.  —  Rôle  de  la  division  navale  et  de  la  base  na- 
vale. —  Les  abus. 


Les  nombreux  témoignages  d'attachement  à  la  France, 
dont  l'histoire  du  Liban  est  remplie,  lui  avaient  depuis 
longtemps  attiré  le  ressentiment  des  Germano- Turcs.  La 
mort  de  quelques  otages  de  choix,  l'abbé  Hayek,  les  frères 
Khazcn,  Mgr  Chebli,  n'apaisa  pas  la  rancune  de  nos 
ennemis.  Le  peuple  entier  dut  expier.  On  le  condamna 
au  supplice  le  plus  silencieux,  le  plus  cruel  aussi,  celui 
de  la  faim.  «  Je  ne  vous  dépeindrai,  a  dit  le  docteur  Alfred 
Khoury,  ni  les  scènes  déchirantes,  ni  les  souffrances 
inouïes  de  ce  peuple  mourant  de  faim,  ni  le  spectacle  des 
faméliques  tombant,  faute  d'herbes,  le  long  des  chemins. 
Je  ne  vous  décrirai  pas  ces  villages  transformés  en  cime- 
tières, où  la  mère,  de  ses  mains,  enterrait  ses  enfants. 
Pendant  plus  d'un  an,  le  nombre  des  décès  et  le  dépeu- 
plement f lurent  tels  dans  certaines  régions  que  les  inhuma- 
83 


84  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

lions  devinrent  impossibles.  Le  Liban  n'était  plus  qu'un 
vaste  charnier  (i).  » 

Les  marins  français  qui  débarquèrent  le  7  octobre  1918 
à  Be5n:outh  ont  gardé  le  souvenir  du  spectacle  horrible 
qu'offrait  la  malheureuse  ville.  Partout,  des  spectres 
demi-nus,  décharnés,  se  traînant  lamentablement.  Les 
plus  forts  se  disputent  comme  des  chiens  des  restes  de 
cuisine  sur  les  tas  d'ordures.  Dans  les  rues,  à  tous  les  pas, 
des  moribonds  râlent  ;  près  d'eux,  des  cadavres.  Une 
charrette  passera  qui  porte  chaque  jour  son  funèbre  char- 
gement à  la  fosse  commune.  On  y  enfouit  jusqu'à  cent 
victimes  par  jour. 

Témoin  de  ces  horreurs,  le  médecin  du  vaisseau  amiral, 
le  docteur  Pierre,  obtient  aussitôt  de  son  chef,  l'amiral 
Varney,  les  premiers  sacs  de  grain,  qu'il  va  distribuer  lui- 
même,  sous  la  conduite  du  docteur  Bezri,  dans  des  bouges 
infects,  où  des  misérables  agonisent  à  côté  de  leurs  parents 
morts. 

La  victoire  de  Naplouse  a  ouvert  la  Syrie  aux  Alliés. 
Le  capitaine  Coulondre,  encore  à  Jérusalem,  charge  aus- 
sitôt le  père  Rém)^  alors  sergent  au  D.  F.  P.  S.,  de  se 
rendre  en  Egypte,  et  d'y  acheter  tout  ce  qu'il  pourra  se 
procurer  de  vivres.  Le  père  Rémy  était,  avant  la  guerre, 
supérieur  du  couvent  des  capucins  de  Beyrouth  et  curé 
de  la  paroisse  latine.  Nul  mieux  que  lui  n'organisera  les 
premiers  secours.  En  quelques  jours,  il  a  rassemblé  pour 
I  250  000  francs  de  farine,  de  riz,  de  légumes  secs,  et  ce 
stock  est,  par  ses  soins,  immédiatement  embarqué  et 
dirigé  sur  Beyrouth.  On  soulagera  ainsi  la  misère  la  plus 
immédiate  et  la  plus  visible. 

Mais  on  ne  meurt  pas  seulement  à  Beyrouth,  on  meurt 
dans  toute  la  Montagne.  La  misère  y  est  même  encore 

(i)  L'Asie  française  de  février  1922  a  publié,  dans  ses  documents 
annexes,  un  exposé  très  complet  de  l'organisation  du  ravitaillement, 
sous  le  titre  «  la  l'aminé  au  Liban  et  l'assistance  française  aux  Liba- 
nais ». 


LE    RAVITAILLEMENT  85 

plus  atroce.  Les  malheureux  Libanais  n'ont  pas,  comme 
les  citadins,  la  ressource  de  la  mendicité.  Villages  vides 
d'habitants  morts  de  faim  et  ensevehs  sous  les  terrasses 
écroulées  de  leurs  maisons  ;  le  long  des  routes,  des  sque- 
lettes aux  jambes  énormes,  qui  se  laissent  mourir  ;  on  a 
dit  qu'en  certains  endroits,  comme  à  Tripoli,  des  mères 
s'étaient  nourries  de  leurs  enfants  morts. 

Le  capitaine  Coulondre  a  dû  s'attarder  quelques  jours 
à  Damas  pour  y  discuter  avec  le  commandant  en  chef  la 
question  de  l'occupation  française.  Il  arrive  à  Beyrouth 
vers  le  15  octobre,  et  confie  aussitôt  le  ravitaillement  du 
Liban  au  père  de  Martimprey,  chancelier  de  la  Faculté  de 
médecine  de  Beyrouth,  et  au  père  Sarloutte,  supérieur  du 
collège  des  lazaristes  d'Antoura.  Tous  deux,  encore  offi- 
ciers de  marine,  sont  détachés  à  cet  effet  par  l'amiral 
Varney  au  service  du  haut  commissariat  (i).  Le  choix 
de  ces  deux  religieux  est  particulièrement  heureux  ;  d'une 
trempe  peu  commune,  ils  connaissent  à  fond  le  pays,  où 
l'un  et  l'autre  ont  vécu  de  longues  années  ;  levir  énergie  et 
leurs  facultés  d'organisateurs  sont  en  outre  le  gage  de  la 
dihgence  avec  laquelle  sera  menée  cette  entreprise  écra- 
sante. Ils  s'adjoignent  un  Libanais,  M.  Antoine  Eddé, 
qui,  pendant  la  guerre,  a  servi  la  France  en  quahté  d'offi- 
cier de  marine  (2).  Celui-ci  accepte  la  tâche  ingrate  d'as- 
surer l'arrivage  des  approvisionnements  à  Beyrouth,  et  de 
les  réexpédier  sur  les  dépôts  de  la  côte  ou  de  la  montagne. 

Sans  se  laisser  rebuter  par  les  obstacles  presque  insur- 
montables auxquels  ils  se  heurteront  quotidiennement, 
ces  trois  hommes  vont  à  eux  seuls  ravitailler  une  popu- 
lation  affamée  de  plus  de   200  000  âmes,  en  un  pays 


(i)  Le  père  Sarloutte  et  le  père  de  Martimprey  furent,  pendant  la 
guerre,  les  plus  précieux  auxiliaires  du  commandant  Trabaud  à  l'ile 
Rouad,  en  qualité,  le  premier,  d'aumônier  de  la  Marine,  le  second  de 
commissaire-interprète. 

{2)  M.  Antoine  Eddé  avait  fait  partie  du  petit  état -major  de  Rouad 
où  il  avait  rendu  les  plus  éminents  services.  Il  est  mort  en  1920. 


86  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

dépourvu  en  fait  de  toute  organisation  administrative,  où, 
par  conséquent,  nul  concours  régulier  ne  peut  les  seconder. 

On  est  au  i8  octobre.  Il  faut  se  hâter  ;  chaque  jour  de 
retard  se  traduit  par  de  nouveaux  morts  que  ramasse  la 
sinistre  charrette.  Les  deux  missionnaires  se  partagent 
également  la  besogne  ;  chacun  ravitaillera  la  région  qui 
lui  est  la  plus  familière,  le  père  de  Martimprey,  le  Liban 
Sud,  du  Nahr-el-Kelb  jusqu'à  Saïda,  le  père  Sarloutte, 
le  Liban  Nord,  du  Nahr-el-Kelb  au  delà  de  Tripoli.  En 
une  demi-journée,  les  plans  sont  établis  et  discutés,  le 
mode  de  distributions  et  les  rations  approuvés  par  le  capi- 
taine Coulondre.  Celui-ci  ouvre  au  service  du  ravitaille- 
ment un  crédit  d'un  million  par  mois,  et  contresigne  le 
projet  d'achat  de  vivres  en  Egypte  et  aux  Indes,  établi 
par  les  pères  Sarloutte  et  de  Martimprey.  Il  leur  donne 
pleins  pouvoirs,  d'accord  avec  le  président  du  Conseil 
Administratif  du  Liban,  pour  réquisitionner  locaux  et 
moyens  de  transport.  En  dix  jours,  on  a  fait  remplir,  non 
sans  peine,  par  les  caïmakams,  mudirs  et  cheikhs,  et  sous 
leur  responsabilité,  des  feuilles  de  recensement  en  sept 
colonnes  :  mourants  de  faim,  nécessiteux,  riches,  orphe- 
lins, morts,  émigrés,  ouvriers  possibles  ;  on  possède,  de 
cette  façon,  une  documentation  à  peu  près  complète,  où 
peu  de  fraudes  ont  pu  se  glisser.  Entre  temps,  des  carnets 
de  distribution  à  tickets  mensuels  ont  été  imprimés  et 
des  mesures  confectionnées. 

Dans  les  petits  ports  de  la  côte,  on  a  installé  des  postes 
militaires,  composés  d'un  sergent  et  de  deux  hommes, 
qui  serviront  d'entrepôts  et  de  centres  de  distributions. 
Ils  se  doubleront,  pendant  l'hiver,  de  nouveaux  postes 
établis  à  mi-flanc  de  la  montagne,  afin  d'éviter  aux  Liba- 
nais un  trajet  trop  long  à  travers  les  neiges.  Leur  nombre 
maximum  atteindra  quatorze  (i). 


(i)  On  avait  installé  ces  postes  aux  emplacements  les  plus  accessibles. 
Plusieurs   d'entre   eux  ne   purent   cependant    être    qu'irrégulièrement 


LE    RAVITAILLEMENT  87 

Pour  transporter  les  vivres  dans  une  zone  montagneuse 
longue  d'environ  150  kilomètres,  large  de  60,  où  le  mau- 
vais état  des  routes  et  des  chemins  rendit,  à  cette  époque 
de  l'année,  toute  circulation  à  peu  près  impossible,  les 
organisateurs  ne  disposèrent  que  de  moyens  de  fortune  : 
au  début,  quelques  goélettes,  pour  le  service  côtier  ;  afin 
de  desservir  ]:■<  dépôts  de  l'intérieur,  il  fallut  mendier 
auprès  des  Anglais  leurs  chameaux  et  leurs  camions.  Pour- 
tant il  fut  impossible  d'atteindre  beaucoup  de  villages 
perdus  dans  la  montagne,  jusqu'à  huit  heures  de  marche 
et  plus.  Leurs  habitants  vinrent  au-devant  du  ravitail- 
lement, quelque  long  que  fût  le  trajet  ;  ils  avaient  faim, 
et  c'est  tout  dire. 

L'aide  britannique  fut  assez  parcimonieuse.  Non  seu- 
lement nos  alliés  se  firent  beaucoup  prier  lorsqu'il  fallut 
aviser  aux  moyens  de  transport,  qu'eux  seuls  possédaient, 
puisque  les  chemins  de  fer  étaient  entre  leurs  mains,  mais 
ils  nous  suscitèrent  toutes  sortes  d'embarras  pour  le  débar- 
quement et  l'emmagasinage  des  grains  sur  les  quais  de 
Beyrouth.  Les  Anglais  n'en  cherchèrent  pas  moins  à  tirer 
profit  de  leur  concours  dans  cette  œuvre  purement  d'hu- 
manité. Comme  leurs  hommes  conduisaient  les  chameaux 
et  les  camions  qu'ils  nous  prêtèrent,  ils  répandirent  le 
bruit  que  ces  largesses  provenaient  de  la  générosité  de 
l'Angleterre  et  non  de  la  France.  Plusieurs  fois  même  leurs 
officiers  prétendirent  contrôler  nos  distributions. 

Afin  d'organiser  le  ravitaillement,  les  pères  de  Martim- 
prey,  Sarloutte  et  Rémy  furent  obligés  d'établir  un  dénom- 
brement très  serré  de  ce  qui  restait  d'habitants.  Suivant 
la  statistique  de  la  Croix- Rouge  américaine,  les  décès 
par  la  faim  s'étaient  élevés  à  250  000.  Les  calculs  rigou- 
reusement établis  par  les  religieux  français  accusèrent  un 
minimum  de  180  000  morts  et  210  000  survivants.  Avant 


approvisionnés,  et  notamment  ceux  de  la  montagne,  à  cause  de  l'état 
détestable  des  routes  et  des  chemins. 


88  LA    FRANCE    EX    SYRIE 

1914,  la  population  du  Liban  n'excédait  pas  400  000  âmes, 
d'après  les  données  officielles.  Toutefois,  comme  tout 
recensement  en  Turquie  précédait  une  levée  d'hommes 
ou  d'impôts,  le  chiffre  de  la  population  n'était  jamais 
exactement  apprécié.  On  peut  donc  se  dire  très  près  de 
la  vérité  en  évaluant  à  200  000  les  victimes  de  la  fa- 
mine (i). 

Four  organiser  et  transporter  le  ravitaillement  on  fit 
des  prodiges  ;  le  i^r  novembre,  tout  était  prêt.  Les  830  vil- 
lages du  Liban  avaient  reçu  leurs  carnets  de  vivres,  dûment 
visés  et  signés.  175  000  personnes  purent  venir  toucher 
leurs  provisions  d'un  mois.  Et  sur  les  routes  et  les  sen- 
tiers du  Liban  se  croisèrent  des  caravanes  loqueteuses, 
qui  descendaient  avec  des  sacs  vides  ou  qui  remontaient 
vers  leurs  demeures  chargées  des  dons  de  la  France. 

* 
*  * 

Tandis  que  le  hautcommissariat  s'est  plus  spécialement 
chargé  du  Liban,  l'administration  centrale,  à  peine  cons- 
tituée, s'occupe  de  Beyrouth.  Dès  le  20  octobre,  le  com- 
mandant Doizelet,  gouverneur  militaire,  confie  au  zèle 
de  ses  officiers  le  ravitaillement  de  la  ville.  Et  le  22,  les 
distributions  commencent  sous  la  direction  du  père  Rémy. 

Des  télégrammes  avaient  demandé  d'urgence  au  gou- 
vernement français  l'envoi  de  bateaux  chargés  de  grain. 
De  son  côté,  la  division  navale  du  Levant  rapportait  le 
blé,  le  riz  et  les  farines  achetés  par  le  père  Rémy  et  ras- 
semblés par  l'intendance  du  D.  F.  P.  S.  à  la  base  de 
Port-Saïd. 

(i)  «  Batroun,  écrit  le  docteur  Joseph  Ziadé,  possédait  5  000  habi- 
tants; à  la  fin  de  1916,  il  n'en  restait  plus  que  2  000.  Maméma,  qui 
comptait  200  habitants,  n'en  avait  plus  que  6...  Abdelli,  autrefois  de 
2  000  âmes,  n'en  a  plus  que  150  ;  à  Rucha  sur  160  habitants,  i'  en  reste 
30  ;  Abrine,  de  3  000  résidents,  en  compte  encore  500  ;  Douk,  de  300, 
en  conserve  seulement  7  ;  les  habitants  de  Nahr-el-Daheb  ont  dis- 
paru... » 


LE    RAVITAILLEMENT  89 

Cependant,  en  attendant  les  secours  demandés  en 
France,  et  dont  on  ne  pouvait  escompter  l'arrivée  avant 
un  mois  au  moins  (i),  il  fallait  faire  ce  qu'on  pouvait  avec 
les  ressources  locales  et  celles  des  régions  voisines.  Les 
autorités  françaises  eurent  alors  la  triste  surprise  de  cons- 
tater que  la  famine  n'avait  pas  eu  pour  cause  unique  une 
disette  générale  des  denrées,  mais  aussi  l'accaparement 
de  certains  approvisionnements  par  des  commerçants  peu 
scrupuleux  qui  ne  craignaient  pas  de  spéculer  sur  la  misère 
de  leurs  compatriotes.  Aussi,  dès  le  14  octobre,  avait-on 
procédé  à  la  réquisition  générale  des  blés  de  la  ville  de 
Beyrouth.  On  prononça  l'interdiction  de  toute  sortie,  et 
l'on  soumit  les  entrées  à  la  déclaration  obligatoire.  Des 
mesures  analogues  furent  édictées  pour  le  Liban. 

L'armée  anglaise  céda  environ  450  tonnes  de  blé  par 
mois,  et  l'on  put  tirer  quelques  ressources  des  territoires 
de  la  zone  Ouest  qui  n'avaient  pas  été  éprouvés  par  la 
famine  (2)  ;  on  effectua  de  plus  des  achats  dans  la  région 
du  Hauran,  et  plus  tard  en  Cilicie  ;  enfin,  à  partir  de 
décembre  1918,  arrivèrent  les  envois  de  France,  dont  la 
reprise  relativement  prompte  de  la  vie  économique 
permit  d'ailleurs  de  se  passer  rapidement. 

C'est  le  service  du  ravitaillement  qui  fut  chargé  de  la 
réalisation  et  de  la  réunion  de  tous  ces  approvisionnements, 
ainsi  que  de  leur  répartition  et  de  leur  acheminement  vers 
leurs  destinations  respectives.  Il  fonctionna  dès  l'origine 
sous  la  direction  personnelle  de  l'administrateur  en  chef 
et  du  secrétaire  général,  secondés,  comme  on  le  verra,  par 
les  services  de  santé,  de  l'hygiène  et  de  l'assistance  publi- 
que. Car  il  fallait,  non  seulement  lutter  contre  la  famine, 
mais  contre  les  maladies  de  tous  genres  et  les  épidémies 
qui  ravageaient  les  malheureuses  populations  tombées  au 
dernier  degré  de  la  misère  physiologique. 

(i)   L'Edouard  S  kaki,  premier  bateau  de  vivres  venant  de  France, 
arriva  à  Beyrouth  dans  les  premiers  jours  de  décembre  1918. 
(2)  La  région  d'Alexandrette  notamment. 


90  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Le  gouverneur  militaire  de  Beyrouth  fit  établir  des 
cartes  de  ravitaillement  individuelles,  gratuites,  demi-gra- 
tuites, et  payantes,  qui  donnaient  droit  aux  denrées  sui- 
vantes :  farine,  riz,  sucre,  café,  pommes  de  terre.  Au 
i^r  décembre,  les  cartes  gratuites  furent  supprimées,  le 
ravitaillement  des  indigents  étant  désormais  assuré  par 
l'intermédiaire  des  établissements  d'assistance  réorga- 
nisés ou  nouvellement  ouverts  (hôpitaux,  asiles,  orphe- 
linats, ouvroirs,  soupes  populaires).  Les  cartes  devinrent 
donc  uniquement  payantes,  à  tarif  plein  ou  réduit,  sui- 
vant la  situation  des  ayants-droit  constatée  par  une 
commission  de  contrôle,  composée  de  notables  de 
Beyrouth  choisis  dans  toutes  les  communautés.  Le 
nombre  des  cartes  à  prix  réduit,  encore  de  53  000  en 
décembre  1918,  pouvait  être  ramené  à  24  000  en  jan- 
vier 1919,  pour  tomber  à  zéro  à  la  fin  de  l'hiver.  La 
ration  journalière,  de  360  grammes  de  farine  fut  réduite 
dès  le  mois  de  janvier  à  200  grammes  de  farine  et  100 
grammes  de  riz.  Le  ravitaillement  gratuit  ou  à  prix 
réduit  fut  toujours  réservé  en  principe  aux  infirmes, 
malingres,  vieillards,  ainsi  qu'aux  femmes  et  enfants 
incapables  de  travailler. 

Le  ravitaillement  payant,  assuré  par  cinquante  maga- 
sins répartis  dans  toute  la  ville  de  Be3aouth  et  les  dépôts 
établis  dans  le  Liban,  rendit  les  plus  grands  services  à 
la  classe  moyenne.  En  dehors  de  l'appoint  qu'apportèrent 
ces  magasins  à  l'alimentation  de  la  population  à  des  prix 
raisonnables,  ils  eurent  l'avantage  de  maintenir  les  cours 
du  commerce  dans  les  limites  normales,  d'obliger  les 
stocks  des  négociants  à  sortir,  et  d'empêcher  ainsi  tout 
accaparement  et  toute  spéculation  sur  les  denrées  de 
première  nécessité.  D'ailleurs,  une  des  premières  mesures 
prises,  sitôt  le  marché  quelque  peu  réapprovisionné,  fut 
la  taxation  de  ces  denrées  :  celle-ci  modéra  l'âpreté  au 
gain  des  marchands.  Elle  subit  des  révisions  périodiques, 
qui  ramenèrent  le  blé,  entre  novembre  et  décembre  1918, 


LE    RAVITAILLEMENT  QI 

de  10  et  II  p.  E.  (i)  le  rotol  (2  kg.  500)  à  8  et  8,5,  et  la 
farine  de  11  et  12  P.  E.  à  9. 

En  février  1919,  les  interdictions  de  sortie  purent  être 
levées,  tant  la  situation  économique  s'était  améliorée  à 
Beyrouth. 

Dans  les  deux  premiers  mois  de  son  existence,  le  ravi- 
taillement civil  avait  réuni  et  distribué  à  Beyrouth  et  dans 
tout  le  Liban  près  de  2  500  tonnes  de  blé,  de  farine  et 
denrées  diverses,  représentant  l'alimentation  journalière 
d'environ  200  000  personnes. 

Le  ravitaillement  était  en  plein  fonctionnement,  lorsque 
M.  Georges  Picot  revint  de  France.  Celui-ci  confirma  toutes 
les  dispositions  prises  par  son  collaborateur,  le  capitaine 
Coulondre,  et  pressa  de  tout  son  pouvoir  les  expéditions 
de  blé  et  de  céréales  ;  si  bien  qu'en  fin  de  décembre,  deux 
mois  après  les  premiers  secours,  la  mort  par  la  faim  ne 
faisait  plus  de  victimes.  Les  pères  Sarloutte  et  de  Mar- 
timprey  pouvaient  venir  annoncer  au  haut  commissaire 
que  la  famine  était  enrayée  et  lui  faire  part  de  la  recon- 
naissance populaire,  dont,  en  tous  lieux,  ils  recueillaient 
les  témoignages. 

Pour  venir  en  aide  à  ceux  que  leur  faiblesse  rendait 
incapables  de  se  traîner  jusqu'aux  dépôts  de  vivres  et 
de  transporter  des  charges,  le  père  Rémy  multiplia  dans 
le  Liban  les  soupes  populaires  confiées  à  des  religieux  ou 
des  religieuses.  On  y  délivrait  journellement  à  tout  indi- 
gent un  pain  de  300  grammes,  et  une  portion  chaude 
de  légumes  secs,  cuits  et  assaisonnés.  Le  père  Rémy  put 
ainsi  distribuer  pendant  l'hiver  1918-1919,  3  600  000  repas 
et  nourrir  25  000  personnes. 

Les  pères  Sarloutte  et  de  Martimprey  s'étaient  dépensés 
sans  compter  à  l'organisation  du  service  du  ravitaillement. 
En  février,  le  second  fut  appelé  par  M.  Georges  Picot  à 
réorganiser  la  Faculté  de  médecine,  tandis  que  le  pre- 

(i)  Abréviation  courante  pour  piastre  égyptienne. 


g2  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

mier,  à  bout  de  forces,  se  voyait  obligé  de  regagner  la 
France.  Les  quelques  semaines  qui  suivirent  amenèrent 
un  certain  relâchement  dans  les  postes,  car  leur  personnel 
indigène,,  livré  à  lui-même,  céda  vite  aux  habitudes  de 
nonchalance  du  pays.  Le  lieutenant  Goutaudier  (i)  fut 
alors  chargé  du  service  du  ravitaillement  ;  son  premier 
soin  fut  de  resserrer  la  discipline  et  de  remplacer  les  chefs 
de  poste  syriens  (2)  par  des  Français,  mutations  difficile- 
ment obtenues  de  l'état-major  français,  en  peine  d'effec- 
tifs. D'autre  part,  l'armée  britannique  restreignait  son 
concours  :  ses  camions,  plus  difficiles  à  obtenir,  laissèrent 
plusieurs  postes  démunis.  Il  fallut  déplacer  ces  postes,  et 
en  supprimer  d'autres. 

A  partir  de  juin,  malgré  la  sécheresse  qui  avait  un  peu 
compromis  les  cultures,  les  premières  récoltes,  dont  les 
semences  avaient  été  fournies  par  le  haut  commissariat, 
commençaient  à  soulager  la  population.  Le  lieutenant 
Goutaudier  s'appliqua  donc  à  réduire  progressivement  les 
rations.  Tandis  qu'aux  premiers  mois  les  quantités  avaient 
atteint  800  tonnes,  elles  tombèrent  en  mai  à  650  tonnes, 
pour  être  réduites  en  juin  à  550,  en  juillet  à  500,  en  août 
à  400.  Beaucoup  de  gens  en  effet  possédaient  des  res- 
sources suffisantes  pour  se  passer  désormais  du  ravitail- 
lement gratuit.  Des  supercheries  avaient  été  découvertes  ; 
certains  morts  mangeaient.  D'autre  part,  il  y  avait  beau- 
coup de  pauvres  honteux  ;  les  atteindre  était  dif&cile, 
car  la  famine  n'avait  pas  étoufïé  les  haines  et  les  jalousies 
entre  voisins.  Partout  où  les  renseignements  donnés  par 
les  autorités  se  révélèrent  inexacts,  le  lieutenant  Gou- 
taudier se  montra  inexorable.  Le  ravitaillement  fut  à  peu 
près  supprimé  pendant  l'été  1919.  Il  ne  subsista  que  par 


(i)  Le  lieutenant  Goutaudier  était  un  frère  mariste,  appartenant  avant 
la  guerre  aux  missions  que  cette  congrégation  possédait  en  Syrie.  —  Il  se 
distingua  à  la  tête  de  la  compagnie  syrienne  à  la  bataille  de  Tuil-Kéram. 

(2)  Le  personnel  des  postes  était  fourni  par  la  20*  et  la  23^  compagnie 
syrienne. 


LE    RAVITAILLEMENT  93 

petites  quantités  pour  les  indigents  notoires,  et  le  ravi- 
taillement ne  fut  plus  assuré  qu'aux  lo  ooo  orphelins  et 
enfants  abandonnés  que  l'on  avait  groupés  dans  les  asiles 
ou  les  orphelinats. 

Le  lieutenant  Goutaudier  termina  le  ravitaillement 
gratuit  vers  la  mi-juillet,  laissant  en  certains  endroits  des 
quantités  suffisantes  pour  juillet  et  août.  A  ce  moment- 
là,  tous  les  postes  furent  rappelés. 

Le  ravitaillement  fut  fait  vraiment  à  la  française,  vite 
et  bien.  Pendant  six  mois,  plus  de  150  000  personnes  par- 
ticipèrent aux  largesses  de  la  France,  qui  représentèrent 
15  000  tonnes  de  denrées  et  une  dépense  d'une  vingtaine 
de  millions.  Les  musulmans  et  les  Druses  eurent,  dans 
les  secours,  les  mêmes  droits  que  les  chrétiens,  catholiques 
ou  non  ;  la  misère  fut  le  seul  titre  pour  obtenir  le  carnet 
de  vivres. 

Par  mesure  de  précaution,  le  service  du  ravitaillement 
fut  encore  maintenu  pendant  les  hivers  1919-1920  et 
1920-1921  ;  toutefois  son  rôle  principal  se  réduisit  alors 
à  servir  de  magasin  central  pour  les  établissements 
d'assistance,  et,  par  ses  disponibilités,  à  lutter  contre 
la  cherté  de  la  vie  en  servant  de  régulateur  au  marché 
local. 

A  l'œuvre  considérable  accomplie  restent  attachés  les 
noms  du  lieutenant  Clinchant,  puis  du  capitaine  Ruffat, 
chefs  successifs  du  ravitaillement  à  l'administration  cen- 
trale, des  commandants  Doizelet  et  Séchet,  gouverneur 
de  Beyrouth  et  administrateur  du  Liban,  du  lieutenant 
Chignac,  chef  du  bureau  des  affaires  civiles,  enfin  de 
deux  Libanais,  MM.  Charles  Corm  et  Alexandre  Issa, 
dont  on  ne  saurait  oublier  le  dévouement  et  l'intelligente 
activité. 


94  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


II 


Parallèlement  à  l'œuvre  du  ravitaillement  se  dévelop- 
pait avec  la  même  activité  celle  des  services  de  santé, 
de  l'hygiène  et  de  l'assistance  publique,  qui  en  était  le 
complément  indispensable.  Elle  fut  dirigée  d'abord  par 
le  médecin-major  Chatinières  (i),  et  continuée  par  le 
docteur  Calmette,  secondé  par  le  docteur  Bonan  pour  la 
ville  de  Beyrouth,  et  le  docteur  Bellama  pour  le  Liban. 

A  son  arrivée  à  Beyrouth,  le  capitaine  Coulondre  avait 
fait  recueillir  en  une  seule  journée,  dans  les  rues  de  la 
ville,  I  500  enfants  qui  erraient,  mourant  de  misère  et 
de  faim.  C'étaient  pour  la  plupart  des  orphelins  venus 
de  la  montagne,  dans  l'espoir  de  trouver  quelque  nourri- 
ture. On  leur  ouvrit  à  Tayouni,  dans  la  banlieue  de  Bey- 
routh, un  vaste  refuge,  où  les  petits  abandonnés,  dont 
le  nombre  croissait  sans  cesse,  furent  triés,  nettoyés, 
habillés,  puis  de  là,  dirigés  sur  les  divers  asiles  aménagés 
à  la  hâte  dans  d'anciennes  usines,  dans  les  maisons  aban- 
données et  dans  les  couvents  de  la  montagne.  En  peu  de 
jours,  10  000  enfants  avaient  été  rassemblés.  A  peine 
débarquées,  les  sœurs  de  Saint- Vincent-de-Paul  en  pri- 
rent I  500  dans  leurs  deux  orphelinats  et  dans  leurs  six 
maisons  du  Liban,  sommairement  reconstituées  ;  les 
sœurs  de  la  Charité  de  Besançon  en  accueillirent  mi  mil- 
lier dans  leur  orphelinat  de  Beyrouth  et  dans  ceux  qu'elles 
fondèrent  aussitôt  à  Aley,  Baabdeth,  Araya  et  Biskinta. 
Plus  de  2  000  autres  orphelins  trouvèrent  un  abri  chez 
les  sœurs  de   Saint-Joseph  de  l'Apparition,   dans  leurs 

(i)  Le  docteur  Chatinières  avait,  au  fur  et  à  mesure  de  l'avance  des 
troupes  alliées  en  Palestine,  créé  dans  cette  province  des  intîrmeries 
et  des  dispensaires  (iniirmerie  de  Deir-Sineid,  dispensaires  de  Jérusa- 
lem, de  Bethléem,  de  Jaffa). 


LE    RAVITAILLEMENT  95 

établissements  de  Beyrouth  et  de  Saïda,  chez  les  sœurs 
du  Bon-Pasteur  à  Hamana,  les  sœurs  du  Sacré-Cœur,  à 
Batroun,  Ghazir  et  Damour,  enfin  auprès  des  moines 
maronites  à  Bahersaf. 

On  munit  les  principaux  asiles  d'infirmeries  où  les 
malades  furent  traités  et  les  suspects  mis  en  observation. 

Cette  œuvre  dirigée  surtout  par  le  père  Rémy,  et  à 
laquelle  le  docteur  Calmette  donna  également  tous  ses 
soins,  dépendait  spécialement  du  haut  commissariat  ;  elle 
se  prolongea  bien  après  que  la  crise  de  la  famine  eût  été 
enrayée,  et  sauva  ainsi  la  vie  à  une  multitude  de  petits 
vagabonds  et  d'abandonnés. 

Pour  fournir  ces  asiles  du  nécessaire,  et  leur  procurer 
les  vêtements,  les  matelas  et  les  couvertures,  des  ouvroirs 
furent  créés  sous  la  direction  et  la  surveillance  de  reli- 
gieuses. Là,  un  millier  de  femmes,  jeunes  pour  la  plupart, 
furent  hébergées  et  sauvées  de  la  débauche.  Avec  des 
étoffes  arrivées  de  France  ou  envoyées  par  de  riches 
Syriens  d'Egypte,  les  ouvrières,  devenues  rapidement 
adroites,  confectionnèrent  des  vêtements  et  des  pièces 
de  lingerie.  Le  rendement  fut  remarquable  ;  il  atteignit 
25  000  pièces  pendant  les  quelques  mois  où  ces  ouvroirs 
fonctionnèrent,  car  ils  ne  tardèrent  pas  à  se  vider,  lorsque, 
dans  leurs  foyers  reconstitués,  les  femmes  trouvèrent  à 
gagner  honnêtement  leur  vie. 

Dès  les  premiers  jours  de  novembre  1918,  les  services 
sanitaires  et  hôpitaux  étaient  pourvus  du  personnel  qui 
leur  manquait.  L'hôpital  Saint-Georges,  appartenant  à  la 
communauté  grecque-orthodoxe,  fut  réquisitionné  et  con- 
verti en  hôpital  municipal  de  200  lits.  Un  cours  d'infir- 
mières s'ouvrit  à  l'hôpital  français.  En  décembre,  un 
hôpital  de  100  lits,  pour  maladies  contagieuses,  était  prêt 
à  fonctionner  en  cas  d'épidémie,  un  hôpital  de  150  lits 
pour  enfants  en  voie  d'organisation,  des  dispensaires  et 
des  soupes  populaires  intallés  dans  les  différents  'quartiers 
de  la  ville.  En  même  temps  on  réorganisait  les  hôpitaux 


96  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

de  Tripoli,  qui  se  doublaient  d'asiles  et  de  dispensaires  ; 
des  orphelinats  et  des  établissements  d'assistance  s'ou- 
vraient à  Saïda,  Tyr,  Nébatyé,  Djedeidé,  Lattakieh  et 
Alexandrette. 

Au  Liban,  où  la  situation  était  particulièrement  cri- 
tique, des  médecins  furent  placés  à  la  tête  des  cazas,  avec 
des  médecins  adjoints,  chargés  d'assurer  le  service  médical 
des  villages  éloignés.  Des  groupes  sanitaires  mobiles  par- 
coururent la  haute  région,  particulièrement  déshéritée 
et  appauvrie  :  des  hôpitaux  furent  organisés  à  Baabda, 
Beiteddine,  Zahlé,  Batroun,  Amchit,  Zgorta  et  Djounieh. 
Toute  cette  organisation  recevait  peu  à  peu  son  plein 
développement  :  en  décembre  1918,  le  personnel  médical, 
infirmier  et  administratif  des  services  sanitaires  fit  l'objet 
d'une  réorganisation  complète  ;  on  réglementa  et  on  con- 
trôla l'exercice  de  la  médecine. 

Dès  la  levée  du  blocus,  les  services  quarantenaires, 
également  réorganisés,  purent  fonctionner.  Un  peu  plus 
tard,  fut  créée  une  commission  d'hygiène  et  de  salubrité 
publiques.  Enfin,  le  service  de  santé  entreprit  et  pour- 
suivit avec  succès  la  lutte  contre  le  paludisme  et  la 
peste. 

Aussi  était-il  permis  de  conclure,  dès  les  premières 
semaines  de  l'occupation,  que  l'état  sanitaire  était  bon, 
et  que  tout  danger  d'épidémie  paraissait  écarté.  Pour  com- 
prendre toute  l'importance  de  cette  observation,  que  con- 
firmèrent les  événements,  il  faut  se  souvenir  que  les 
épidémies  avaient  été  la  règle  les  années  précédentes 
(typhus  exanthématique,  grippe,  etc.).  Lors  de  notre 
arrivée,  la  misère,  la  malpropreté,  les  haillons  envahis 
de  vermine  dont  étaient  à  peine  vêtus  ces  malheureux, 
tout  pouvait  faire  redouter  une  nouvelle  et  grave  épi- 
démie de  typhus.  Mais  les  secours  largement  accordés  aux 
populations,  le  ravitaillement  assuré  partout  furent  la 
meilleure  coopération  aux  efforts  médicaux.  L'un  des 
principaux  moyens  de  défense  fut  l'hospitalisation  immé- 


LE    RAVITAILLEMENT  97 

diate  des  enfants  qui  erraient  par  les  rues.  Beaucoup, 
atteints  du  béribéri  ou  du  typhus,  semaient  la  contagion, 
qui  se  répandait  dans  toute  la  ville  avec  une  terrifiante 
rapidité. 

Ajoutons  enfin  à  cette  organisation  importante  les  tra- 
vaux qui  furent  immédiatement  entrepris  pour  l'assai- 
nissement des  villes  (construction  d'égouts,  incinération 
des  ordures  ménagères,  etc.).  De  son  côté,  le  service  vété- 
rinaire surveillait  et  enrayait  les  épizooties,  organisait 
des  abattoirs,  instituait  l'inspection  sanitaire  des  viandes, 
réglementait  l'abatage  du  bétail  et  soiunettait  les  foires 
et  les  marchés  à  la  surveillance  des  vétérinaires. 


III 


Aux  massacres,  aux  exécutions  et  à  la  famine,  les  Turcs 
avaient,  pendant  la  guerre,  ajouté  les  déportations.  Un 
certain  nombre  de  Syriens,  connus  pour  leurs  sympathies 
envers  la  France  ou  le  nationalisme  arabe,  furent  exilés 
en  Anatolie,  où  beaucoup  périrent  misérablement  ;  parmi 
eux  se  trouvait  le  vaillant  archevêque  maronite  de  Bey- 
routh, Mgr  Chébli.  Cependant,  c'est  principalement  sur  les 
Arméniens  que  les  Turcs  pratiquèrent  en  grand  le  système 
des  déportations.  Ils  en  parquèrent  des  milliers  en  Syrie 
dans  des  camps  de  concentration,  où  les  Alliés  les  trou- 
vèrent dans  le  plus  complet  dénuement.  A  ces  malheu- 
reux également  la  France  allait  aussitôt  venir  en  aide. 

Dès  la  libération  de  la  Syrie,  un  Comité  de  l' Union  natio- 
nale arménienne  s'était  fondé  à  Beyrouth.  Le  haut  com- 
missaire s'entendit  avec  lui  pour  organiser  avec  toute  la 
célérité  possible  le  retour  des  exilés  dans  lear  patrie. 
M.  Georges  Picot  nourrissait  en  effet  le  projet  de  consti- 
tuer, dans  une  Cilicie  protégée  par  la  France,  un  «  foyer  » 
pour  les  Arméniens  déportés.  Ces  derniers  vécurent,  en 

7 


g8  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

attendant ,  dans  des  camps  répartis  entre  Damas  et  Hamah. 
La  pénurie  de  nos  moyens  ne  permit  pas  en  effet  d'exé- 
cuter ce  rapatriement  aussi  promptement  que  nous  le 
souhaitions.  On  ne  pouvait  songer  à  l'opérer  par  Alep  et 
Adana  :  le  matériel  des  chemins  de  fer  syriens  était  presque 
totalement  hors  d'usage,  et  le  peu  que  l'on  en  pouvait 
encore  utiliser  servait  exclusivement  aux  transports  mili- 
taires de  l'armée  britannique. 

Il  fallut  recourir  encore  à  la  division  navale  du  Levant. 
Elle  était  déjà  surchargée.  Outre  le  blocus  qu'elle  avait 
mission  d'assurer,  elle  procédait  alors  à  la  recherche  des 
mines,  et  effectuait  le  transport  du  ravitaillement  entre 
Port-Saïd  et  Beyrouth.  Elle  put  néanmoins  débarquer 
environ  250  personnes  par  semaine  à  Mersine  et  à  Alexan- 
drette.  On  ne  saurait,  à  ce  propos,  ménager  les  éloges  aux 
équipages  de  notre  force  navale  qui  acceptèrent  avec 
bonne  humeur  et  générosité  ce  surcroît  de  travail  et 
de  fatigues.  Loin  de  leur  témoigner  de  la  gratitude,  leurs 
passagers,  remplis  d'exigences,  se  plaignirent  trop  sou- 
vent de  n'être  pas  traités  avec  les  égards  que  méritait 
leur  infortune. 

La  base  navale  de  Beyrouth  eut  sa  large  part  dans 
l'effort  à  fournir.  .11  serait  injuste  de  l'oublier.  Le  com- 
mandant Duchemin,  qui  la  dirigeai' ,  sut,  malgré  l'exiguïté 
de  son  personnel,  mener  à  bien  cette  tâche  supplémen- 
taire. L'organisation  des  embarquements  lui  incombait, 
ainsi  que  le  contrôle  minutieux  de  l'identité  des  rapa- 
triés et  de  leurs  bagages.  Ces  précautions  n'étaient  pas 
superflues.  L'Union  nationale  arménienne,  du  concours 
de  laquelle  nous  n'eûmes  guère  à  nous  féliciter,  trafi- 
quait en  effet  sans  vergogne,  des  laissez-passer  qu'elle 
vendait  aux  Sjn-iens  et  à  des  Juifs.  Quant  aux  émigrants, 
ils  cherchaient,  malgré  l'interdiction  formelle,  à  faire 
passer,  parmi  les  bagages  strictement  personnels  unique- 
ment autorisés,  des  caisses  de  tabac,  des  bidons  d'alcool, 
des  étoffes  et  des  ballots  de  marchandises.  Les  fraudes 


LE    RAVITAILLEMENT  99 

atteignirent  même  de  telles  proportions  que  la  base  navale 
se  vit  obligée,  pour  les  faire  cesser,  de  menacer  de  sus- 
pendre les  embarquements.  Les  délégués  de  l'Union  armé- 
nienne dans  les  camps  de  réfugiés  abusèrent  pareillement 
de  leur  situation.  Chargés  de  déterminer  les  tours  de 
départ,  ils  les  fixèrent  arbitrairement,  au  plus  offrant. 

Le  rapatriement  des  Arméniens  par  Be5n:outh  porta  sur 
plus  de  8  000  personnes.  Il  fut  presque  en  totalité  accom- 
pli par  nous  sur  des  vaisseaux  français.  Depuis  le  petit 
chalutier  jusqu'au  croiseur,  tous  les  bâtiments  de  la  divi- 
sion navale  participèrent  tour  à  tour  à  cette  besogne 
onéreuse  et  ingrate.  Les  Anglais  ne  fii-ent  que  deux  trans- 
ports d'émigrants,  de  Caïffa  à .  Mersine.  Ils  choisirent 
d'ailleurs  de  préférence  les  Arméniens  protestants,  pour 
servir  d'avant-garde  aux  missions  protestantes  qui  se 
proposaient  de  se  rendre  en  Cilicie. 

Plusieurs  milliers  de  déportés  arméniens  se  trouvaient 
également  aux  alentours  d'Alep.  Le  colonel  Clouscard, 
chargé  de  les  rapatrier,  les  dirigea  siu:  la  Cilicie  par  voie 
ferrée.  Cet  officier  subvenait  à  leur  entretien  jusqu'au 
moment  de  leur  départ.  Il  assurait  même  très  largement 
le  concours  financier  de  la  France  aux  orphelinats  de 
Marach  et  d'Aïntab,  que  géraient  les  Américains  et  les 
Anglais. 

Arrivés  en  Cilicie,  les  Arméniens,  réunis  en  groupements 
dans  de  nombreux  villages,  furent  provisoirement  abrités 
dans  des  baraques  en  briques  de  terre  sèche,  édifiées  à 
la  hâte.  Pour  leur  fournir  de  l'occupation,  le  colonel 
Brémond,  administrateur  en  chef,  organisa  des  ouvroirs  et 
des  ateliers  ;  des  écoles  reçurent  les  enfants.  Enfin,  pour 
loger  les  orphelins,  dont  le  nombre  dépassa  lo  ooo,  des 
orphelinats  s'ouvrirent  dans  tous  les  centres  impor- 
tants (i). 


(i)  A  Adana,  Sis,  Hadjine,  Deurtyol,  Osmanié,  Harounyé,  Tarsous 
et  Mersine. 


100  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


L'énorme  besogne,  dont  ce  chapitre  ne  peut  donner 
qu'un  aperçu  trop  succinct,  fut,  on  l'a  vu,  l'œuvre  d'un 
nombre  extrêmement  restreint  d'organisateurs  et  d'exécu- 
tants. Plus  que  tout  ce  que  nous  fîmes  en  Syrie  pendant 
cette  année  de  régime  provisoire,  elle  impose  l'admiration 
et  la  fierté.  Il  ne  s'agissait  pas  là  d'ambitions  politiques, 
ni  même  de  justes  revendications  à  réaliser,  mais  de  pré- 
server des  vies  humaines  et  de  sauver  une  race  de  l'extinc- 
tion. C'était  bien  là  un  geste  désintéressé  conforme  aux 
généreuses  traditions  de  la  France. 


CHAPITRE  VI 

LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE, 
JUDICIAIRE    ET    FINANCIÈRE 

I.  L'administration  française  des  T.  E.  O.  Ouest.  —  Situation 
délicate  vis-à-vis  des  autorités  militaires  britanniques.  —  Les 
circonscriptions  administratives  de  la  zone  Ouest.  —  Les  admi- 
nistrateurs français.  —  Mesures  libérales.  —  Pénurie  de  per- 
sonnel et  de  matériel  de  l'administration  française.  —  II.  Les 
réformes  judiciaires.  —  La  question  des  loyers.  —  III.  La  réor- 
ganisation financière.  —  Le  bouleversement  monétaire.  — 
Le  budget. 


Dès  sa  création,  l'administration  française  de  la  zone 
côtière  se  trouva  en  présence  du  plus  délicat  des  problèmes 
qui,  chaque  jour  résolu,  allait  se  poser  de  nouveau  chaque 
jour.  Les  instructions  de  l'état-major  anglais,  données  le 
plus  souvent  en  dehors  du  principal  conseiller  politique, 
contredirent  parfois  les  directives  de  ce  dernier.  Elles  con- 
trarièrent fréquemment  aussi  les  souhaits  des  habitants, 
aux  yeux  desquels  les  Français  portèrent  d'abord  la  res- 
ponsabilité de  m_esures  dont  ils  n'étaient  qu'à  regret  les 
exécutants.  La  perspicacité  des  indigènes  ne  tarda  pas 
néanmoins  à  percer  à  jour  la  tutelle  imposée  à  notre  admi- 
nistration ;  les  Syriens  en  conclurent  à  la  véracité  de  la  lé- 
gende d'une  France  épuisée  ;  ils  l'avaient  connue  jadis  pré- 
pondérante en  leur  pays  ;  elle  s'y  tenait  maintenant  dans 
l'ombre  de  l'Angleterre  et  comme  à  solde.  L'une  n'y  ga- 
gnait pas  en  sympathies,  mais  l'autre  y  perdait  en  prestige. 

Le  colonel  de  Piépape  présida  à  la  mise  en  train  de 


102  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

l'administration  française.  Dans  le  courant  de  décembre 
1918,  il  dut  rentrer  en  France,  et  transmit  ses  pouvoirs 
à  son  secrétaire  général,  le  sous-intendant  militaire  Copin. 
Cet  officier  eut  l'habileté  méritoire  de  faire  œuvre  émi- 
nemment française  sans  contrevenir  aux  instructions  du 
G.  H.  O.  Celui-ci,  loin  de  nous  simplifier  la  tâche,  ne 
nous  épargna  aucune  des  innombrables  difficultés  inhé- 
rentes' à  l'organisation  improvisée  d'un  pays  ;  il  nous  en 
suscita  même  de  superflues  et  compliqua  les  situations 
les  plus  simples.  Ses  interventions  constantes  et  ses  tra- 
casseries entravèrent,  sous  couleur  de  la  contrôler,  l'action 
des  fonctionnaires  français  chargés  de  réparer  le  désarroi 
causé  par  la  famine  et  les  ruines  de  la  guerre.  La  situation 
de  nos  administrateurs  militaires  de  la  première  période 
(1918-1919)  fut  ainsi  singulièrement  épineuse.  Malgré  le 
régime  de  roccupation  mixte  et  leur  subordination  au 
commandement  suprême  britannique,  pouvaient-ils  ou- 
blier qu'ils  étaient,  en  Syrie,  les  fourriers  de  la  France? 


Les  territoires  qui,  au  moment  de  l'entrée  des  troupes 
alliées  en  Syrie,  avaient  été  remis  à  l'administration  fran- 
çaise, sous  le  nom  primitif  de  zone  Nord,  comprenaient 
les  circonscriptions  administratives  ottomanes  suivantes  : 

1°  Vilayet  de  Beyrouth  (i)  —  moins  les  sandjaks  de 
Naplouse  et  Saint- Jean-d' Acre,  qui  firent  partie  de  la  zone 
Sud  (Palestine),  placée  sous  l'administration  anglaise  (2). 

(i)  On  sait  que  l'empire  ottoman  est  partagé  en  vilayets,  vastes  pro- 
vinces à  la  tête  desquelles  sont  placés  des  valis  (gouverneurs  géné- 
raux) ;  le  vilayet  se  subdivise  en  sandjaks,  équivalant  à  nos  départe- 
ments ;  les  sandjaks  en  cazas  (arrondissements)  ;  les  cazas  en  mudiriehs 
(cantons)  ;  les  mudiriehs  en  villages.  Les  sandjaks,  cazas  et  mudiriehs 
sont  administrés  respectivement  par  des  mutessarifs  (préfets),  cat- 
makams  (sous-préfets)  et  mudirs  (chefs  de  canton).  Ensuite  viennent 
les  moukhtars  ou  chefs  de  viilage,  les  localités  importantes  ayant  seules 
une  municipalité  constituée. 

(2)  Conformément  au  Traité  de  1916. 


LA    REORGANISATION    ADMINISTRATIVE  J03 

20  Province  autonome  du  Liban. 

3°  Cazas  d^\lexandrette,  Antioche,  Harim,  Beylan  et 
Djisr-es-Shogur,  détachés  du  vilayet  d'Alep.  Les  quatre 
premiers  furent  groupés  sous  le  nom  de  sandjak  autonome 
d'Alexandrette,  celui  de  Djisr-es-Shogur  fut  ratt;iché  au 
sandjak  de  Lattakieh  (vilayet  de  Beyrouth). 

40  Cazas  de  Hasbeya,  Racheya  et  Baalbeck  (plaine  de 
la  Békaâ),  détachés  du  vilayet  de  Damas.  Toutefois,  le 
général  commandant  en  chef  spécifia,  peu  de  jours  après, 
dans  les  Instructions  du  22  octobre,  que  ces  cazas  reste- 
raient f/ovisoir entent  administrés  par  les  gouvernements 
arabes  (i).  Pendant  toute  la  durée  du  régime  d'adminis- 
tration militaire,  la  zone  Nord  ne  subit  aucune  modifi- 
cation nouvelle.  Dès  le  début,  le  sandjak  de  Beyrouth  avait 
été  scindé  en  ville  de  Beyrouth,  avec  un  gouverneur  auto- 
nome relevant  directement  du  vilayet,  et  sandjak  de 
Saïda.  Puisque  Beyrouth  restait  exclue  du  Liban,  son 
importance  et  sa  situation  spéciale  d'enclave  dans  les 
territoires  libanais  justifiaient  cette  division. 

Lorsqu'en  janvier  1919,  une  administration  particu- 
lière française  fut  donnée  à  la  Cilicie,  cette  province  prit 
le  nom  de  zone  Nord,  tandis  que  la  zone  côtière  s'appela 
désormais  zone  Ouest  (2). 

(i)  En  fait  cette  situation  dura  jusqu'en  juillet  1920,  au  moment  où 
le  général  Go'.:raud  marcha  sur  Damas.  Les  autorités  français  >s  n'eurent 
donc,  pendant  la  période  qui  nous  occupe,  aucune  action  sur  ces  dis- 
tricts. Ceux-ci  relevèrent  uniquement  de  l'aMtorité  chérifienne. 

(2)  Voici  la  composition  détaillée  de  la  zone  Ouest  : 

I.   —   Vilayet  de  Beyrovth. 
Ville  de  Beyrouth. 

Sandjak  de  Sa  da  (cazos  de  Saida,  Tyr,  Mcrdjayoun). 
Sandjak  de  Tripoli  (cazas  de  Tripoli,  Safita,  Hosn-el-Akrad,  Akkar). 
Sandjak  de  Lattakieh  (cazas  de  Lattakieh,  Djiblé,  Banias,  Sahioua, 
Djisr-es-Shogur) . 

IL  —  Province  du  Liban. 
Cazas    de    El-Koura,    Batroun,    Kesrouan,    Zahlé,    Metn,    ElChouf, 
Djezzin,  Mudirieh  autonome  de  Deir  el-Kamar. 

IIL  —  Sandjak  autonome  d'Alexandrette. 
Cazas  d'Alexandrette,  Antioche,  Harim  et  Beylan. 


104  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Le  régime  institué  par  les  instructions  du  G.  H.  Q. 
britannique  fut,  en  principe,  celui  de  l'occupation  militaire 
en  pays  ennemi,  suivant  les  règles  de  la  loi  militaire 
anglaise  (i).  A  la  base  se  trouvait,  dans  toute  la  mesure 
compatible  avec  1  sécurité  de  l'armée  d'occupation,  le 
respect  et  le  maintien  de  l'administration  locale  établie  (2)  ; 
dès  l'origine,  d'ailleurs,  de  très  larges  tempéraments 
furent  apportés  à  la  loi  de  l'occupation,  en  raison  du  carac- 
tère «  non  hostile  »  —  disaient  les  instructioriS  officielles 
anglaises  —  des  populations  syrienne  et  libanaise.  Seul,  le 
Tem'îoire,  propriété  de  l'empire  ottoman  jusqu'à  la  rati- 
fication des  traités  à  intervenir,  conserva  la  qualification 
d'  «  ennemi  »,  la  seule  correspondant  à  la  condition  Juri- 
dique du  moment  :  les  habitants  furent  considérés  comme 
délivrés  du  joug  d'un  État  représentant  l'ennemi  com- 
mun pour  eux  et  pour  les  Alliés. 

* 
*  * 

Le  régime  militaire  interdisait  de  confier  aucune  fonc- 
tion à  des  civils,  les  indigènes  exceptés.  Des  officiers  fran- 
çais composèrent  donc  les  cadres  de  l'administration  cen- 
trale, qui  se  substitua,  pour  l'ensemble  de  la  zone  Ouest, 
au  pouvoir  central  et  aux  divers  ministères  de  Constan- 
tinople,  avec  lesquels  tous  liens  étaient  rompus.  Nos 
officiers  prirent  de  même  la  place  des  valis  et  des  mutes- 
sarifs.  La  plupart  de  ces  hauts  fonctionnaires  avaient 
disparu  avant  l'arrivée  des  Alliés.  Il  fut  d'ailleurs  décidé 
qu'aucun  Turc   ne  serait  maintenu  dans  l'administra- 

(i)  <c  Lois  et  vigueurs  en  usage  en  temps  de  guerre  >\  chap.  xiv,  sec- 
tion 8  de  la  loi  militaire  britannique. 

(2)  «  So  far  as  reasonably  possible  and  having  regard  to  military 
interests  and  to  the  interests  of  the  country,  you  will  préserve  the  forms 
of  governinent,  respect  the  rights  of  the  inhabitants  and  inaiutain  in 
force  the  laws  as  they  exist  at  the  time  o:  the  occupation.  »  (Lettre  de 
service  délivrée  par  le  général  commandant  en  chef  à  l'administrateur 
en  chef.) 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  105 

tion  ;  des  mesures  furent  immédiatement  prises  pour  faci- 
liter à  ceux  qui  restaient  encore  les  moyens  de  sortir  de 
Syrie.  Il  était,  d'autre  part,  à  peu  près  impossible  de 
les  remplacer  par  des  Syriens  présentant  des  garanties 
suffisantes  à  la  fois  de  compétence  et  d'intégrité.  Cela 
forçait  à  restreindre  l'autonomie  qu'en  principe  nous 
désirions  appliquer  aux  populations,  et  à  soumettre  l'en- 
semble de  la  zone,  vilayets  et  sandjaks,  à  un  régim.e  d'ad- 
ministration directe. 

L'administrateur  en  chef  s'entoura  de  collaborateurs, 
qui  se  partagèrent  les  bureaux  correspondant  aux  diffé- 
rents services  techniques  (i).  A  la  tête  du  vilayet  de  Bey- 
routh et  de  la  province  du  Liban  furent  nommés  deux 
administrateurs;  des  gouverneurs  militaires,  assistés  de 
quelques  officiers  adjoints,  furent  chargés  des  sandjaks. 
Ces  fonctionnaires  occupèrent  respectivement  les  postes 
du  vali,  du  gouverneur  général  et  des  mutessarifs  révo- 
qués ou  défaillants. 

Chaque  caza  fut  doté  d'un  sous- gouverneur  militaire. 
Mais  partout  où  la  chose  parut  sans  inconvénients,  les 
sous-gouverneurs  ne  firent  pas  d'administration  directe  : 
les  caïmakams  étaient  en  effet  souvent  d'origine  syrienne  ; 
ceux  que  leurs  capacités  et  leur  moralité  permirent  de  con- 
server furent  maintenus  ;  on  combla  même  les  vacances 


(i)  A  l'administration  centrale,  les  serviœs  furent  répartis  en  huit 
bureaux  techniques  relevant  d'un  secrétariat  général  ; 

Finances,  P.  T.  T.,  douanes. 

Agriculture,  ravitaillement,  eaux  et  forêts. 

Travaux  publics. 

Santé,  hygiène,  assistance  publique. 

Justice. 

Commerc*  et  industrie. 

Gendarmerie  et  police. 

Instruction  publique. 

Le  secrétariat  général  se  composait  lui-même  d'un  bureau  des  affaires 
civiles,  traitant  toutes  les  questions  d'administration  générale  et  des 
services  communs  du  personne!,  matériei,  comptabilité  et  archives. 

Enfin,  l'administrateur  en  chef  avait  sous  ses  ordres  directs,  outre 
le  secrétariat  général,  un  cabinet  militaire  et  un  secrétariat  particulier. 


I06  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

par  des  indigènes,  toutes  les  fois  que  la  population  locale 
put  fournir  des  candidats  acceptables.  Aussi,  les  sous-gou- 
verneurs furent-ils  seulement,  pour  la  plupart,  les  délégués 
de  la  Puissance  alors  occupante,  plus  tard  mandataire. 
Ils  servirent  d'intermédiaires  entre  les  représentants  supé- 
rieurs de  l'administration  française  et  les  fonctionnaires 
syriens,  et  communiquèrent  à  ceux-ci  toutes  les  direc- 
tives nécessaires  ;  ils  assurèrent  la  liaison  entre  les  diffé- 
rents services,  centralisant  les  renseignements  qui  en 
émanaient,  constatant  les  résultats  et  coordonnant  les 
efforts  (i).  C'était  déjà  la  conception  même  du  régime  du 
mandat. 

Il  n'est  pas  superflu  d'insister  sur  cette  remajque  ;  elle 
répond  aux  reproches  d'administration  directe  qu'à  la 
légère  on  adressa  souvent  aux  administrateurs  de  cette 
époque.  L'administration  directe  ne  fut  en  réalité  mise 
en  pratique  que  là  où  l'état  de  choses  nous  y  obligea. 
Dès  l'origine,  le  système  du  simple  contrôle  avait  été 
institué  à  l'échelon  du  caza  ;  au  mois  de  juillet  1919,  l'ad- 
ministrateur en  chef,  d'accord  avec  le  haut  commissaire, 
M.  Georges  Picot,  proposa  au  G.  H.  Q.  britannique  de 
l'étendre  au  sandjak  ;  cette  innovation,  approuvée  en 
septembre,  reçut,  deux  mois  après,  sa  première  appli- 
cation dans  le  sandjak  de  Lattakieh.  La  même  observa- 
tion s'applique  également  aux  assemblées  locales  élues 
ou  nommées  (Conseil  Administratif  du  Liban,  conseils 
généraux  et  municipaux),  qui  furent  maintenues  partout 
où  leur  fonctionnement  parut  possible.  Leur  jeu  régulier 
tempéra  l'application  de  la  loi  militaire.  Leurs  préro- 
gatives légales  furent  toujours  respectées,  et  leurs  vœux 
pris  en  considération,  dans  toute  la  mesure  permise  par 
les  circonstances,  notamment  en  matière  budgétaire. 
Ainsi,  les  budgets  particuliers  de  l'exercice  1919  furent 


(i)    Arrêté   d'organisation   de   l'adininislrateur   en   chef   en   date   du 
14  octobre  1918. 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  lOJ 

soumis  à  l'examen  et  à  la  discussion  du  conseil  général 
du  vilayet  de  Beyrouth  (i)  et  du  Conseil  Administratif 
du  Liban. 

L'administrateur  en  chef  adressait,  le  13  décembre 
1918,  la  circulaire  suivante  aux  administrateurs  et  gou- 
verne lurs  : 

Le  mode  d'alimentation  en  numéraire  des  services  de  l'admi- 
nistration des  T.  E.  O.,  au  moyen  d'avances  faites  par  le  service 
de  la  trésorerie  militaire  anglaise,  n'enlève  rien  aux  attributions 
des  assemblées  locales  en  matière  budgétaire,  notamment  en  ce 
qui  concerne  l'approbation  des  demandes  de  crédit  auxquelles  ces 
sommes  sont  destinées  à  pourvoir. 

Il  convient  donc  : 

1°  Pour  toutes  les  dépenses  déjà  engagées  ou  les  crédits 
accordés,  vu  l'urgence,  sur  simple  décision  de  l'administrateur  en 
chef,  de  soumettre  ces  crédits  à  la  ratification  des  assemblées 
compétentes  ; 

2°  Pour  les  dépenses  à  venir,  de  les  soumettre  toujours,  au 
préalable,  à  l'acceptation  des  mêmes  assemblées  ;  mention  de  leur 
approbation  devra  être  portée  sur  les  projets  de  budgets  ou 
demandes  spéciales  de  crédits  soumis  à  ma  décision  {2). 

Les  membres  de  ces  assemblées  et  les  populations 
apprécièrent  d'autant  plus  ce  geste  libéral  des  autorités 
françaises  que  rien  de  semblable  ne  fut  fait  dans  la  zone 
Sud  par  les  autorités  britanniques  (3). 


Tenue  en  lisières  par  le  haut  commandement  britan- 
nique, notre  administration  souffrait  en  outre  d'une 
extrême  pénurie  de  personnel  et  de  matériel.  Son  organi- 

(i)  Arrêté  n°  189,  du  24  février  1919,  fixant  la  nouvelle  composition 
du  conseil  général  du  vi  ayet  de  Beyrouth,  en  raison  du  rattachement 
des  sandjaks  de  Na.'iouse  et  Saint-Jean-d'Acre  à  la  zone  Sud. 

(2)  Circulaire  n°  96. 

(3)  Le  Conseil  général  du  vilayet  de  Beyrouth  se  réunit  du  8  février 
au  4  mars  pour  voter  le  budget.  Il  en  résulta  une  augmentation  très 
visible  de  la  confiance  publique  à  notre  égard. 


lo8  LA    FRANCE    EN    SYRIË 

sation  fut,  au  début,  très  embryonnaire.  Il  était  difficile 
de  prélever  sur  un  corps  aussi  réduit  que  le  D.  F.  P.  S., 
sans  désorganiser  les  troupes  et  services  militaires  chargés 
d'assurer  l'occupation  du  pays,  les  officiers  nécessaires  et 
suffisants,  en  nombre  et  en  qualité,  pour  faire  face  à  la 
lourde  tâche  qui  allait  incomber  à  l'administration. 

Et  pourtant,  au  début  de  l'occupation,  il  avait  fallu 
a  la  hâte  créer  de  toutes  pièces  un  véritable  gouvernement 
et  tous  les  services  qui  en  dépendent.  On  choisit  parmi 
les  officiers  du  D.  F.  P.  S.  ceux  que  leurs  fonctions  mili- 
taires préparaient  plus  ou  moins  à  ces  emplois  nouveaux. 
Le  poste  de  secrétaire  général  fut  ainsi  confié  au  chef  du 
service  de  l'intendance  ;  les  bureaux  des  finances  et  des 
P.  T.  T.,  de  la  santé,  de  la  gendarmerie,  furent  occupés 
par  les  chefs  des  services  militaires  correspondants  du 
D.  F.  P.  S.  ;  mais  pour  les  autres,  on  dut  faire  appel  à  des 
officiers  de  complément  dont  les  antécédents  ou  la  pro- 
fession civile  avaient  quelque  rapport  —  parfois  loin- 
tain —  avec  les  emplois  à  pourvoir.  Ces  officiers,  mus  par 
un  dévouement  auquel  il  faut  rendre  hommage  (i),  prirent 

(i)  C'est  une  œuvre  de  justice  de  donner  ici  les  noms  des  officiers  qui, 
dès  l'arrivée  des  troupes  françaises  en  Syrie  {16-24  octobre  1918),  furent 
immédiatement  chargés  des  principales  fonctions  administratives.  Ce 
sont  réellement  les  fondateurs  de  l'organisation  française  en  SjTie  : 

Administrateur  en  chef  :  colonel  de  Piépape,  remplacé  par  le  sous- 
intendant  Copin. 

Secrétaire  général  :  sous-intendant  Copin,  puis  lieutenant -colonel 
Niéger. 

Administrateur  du  vilayet  de  BoîTOuth  :  commandant  Capdejelle, 
puis  commandant  Deluol. 

Gouverneur  militaire  de  la  ville  de  Beyrouth  :  commandant  Doizelet. 

Gouverneur  militaire  du  sandjak  de  Saïda  :  capitaine  Feijerl,  puis 
commanda4jt  Charpenti-r. 

Gouverneur  militaire  du  sandjak  de  Tripoli  :  commandant  Dupuis. 

Gouverneur  militaire  du  sandjak  de  Lattakieh  :  lieutenant  de  la  Roche, 
puis  commandant  Minault. 

Administrateur  de  la  province  du  Liban  :  capitaine  Beuscher,  puis 
commandant  Séchet. 

Gouverneur  militaire  du  sandjak  autonome  d'Alcxandrette  :  capitaine 
Mathiot,  puis  commandant  Malinjoud. 


LA    REORGANISATION    ADMINISTRATIVE  lOQ 

leur  besogne  à  cœur  et  remédièrent  en  partie  par  leur 
conscience  et  leur  labeur  aux  lacunes  professionnelles. 
Ces  qualités  permirent  d'obtenir  des  résultats  remarquables 
en  comparaison  des  difficultés  de  tous  genres  que  pré- 
sentait la  situation,  et  auxquelles  s'ajouta  une  crise  à 
peu  près  permanente  d'effectifs  et  d'instabilité. 

Et  cependant,  nos  officiers  se  tirèrent  très  honorable- 
ment de  bien  des  cas  embarrassants.  En  général  même, 
leurs  initiatives  furent  fécondes  ;  il  y  eut  peu  d'erreurs  ou 
de  maladresses  parmi  les  nombreuses  réformes  accomplies 
avec  l'unique  souci  du  bien-être  des  populations  et  de  la 
reconstitution  du  pays.  Dans  la  suite,  timidement  le  gou- 
vernement français  introduisit  en  S3'rie  presque  un  à  un 
d'autres  officiers  pour  compléter  les  cadres  de  l'adminis- 
tration. Mais  on  s'abstint  d'ordinaire  de  se  préoccuper 
de  leur  compétence.  Il  fallait  des  spécialistes  ;  l'adminis- 
tration et  l'organisation  d'un  pays  ne  s'inventent  point. 
Police,  travaux  publics,  commerce,  douanes,  adminis- 
tration civile  et  politique  veulent  des  hommes  déjà 
rompus  aux  affaires  de  ce  genre.  C'est  parmi  eux  que  le 
gouvernement  eût  été  bien  inspiré  de  rechercher  les 
tuteurs  appelés  à  diriger  les  autorités  indigènes. 

Nos  administrateurs  demeurèrent  toujours  en  nombre 
insuffisant.  Leur  chiffre  resta  notablement  inférieur  à 
celui  que  l'on  avait  jugé  rigoureusement  indispensable. 
Au  mois  d'août  1919,  dans  les  services  administratifs  des 
zones  Nord  et  Ouest,  il  manquait  encore  45  officiers.  Le 
faible  effectif  des  T.  F.  L.  nous  empêchait  de  tenir  gar- 
nison dans  beaucoup  de  villes  où  les  Anglais  eux-mêmes 
nous  offraient  de  les  relever  ;  nous  n'eûmes  pas  même  la 
possibilité  d'y  installer  des  gouverneurs. 

Après  une  période  d'augmentation  progressive,  le  total 
des  officiers  employés  à  l'adminitration  de  la  zone  Ouest 
s'éleva  à  une  quarantaine.  Or  le  minimum  jugé  indispen- 
sable avait  été  calculé  à  64,  chiffre  modeste  si  l'on  consi- 
dère que,  dans  la  zone  Sud,  les  Anglais  en  employaient 


IIO  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

à  peu  près  le  double  pour  un  territoire  beaucoup  moins 
vaste  et  moins  peuplé.  Dans  la  zone  Ouest,  ce  nombre 
de  quarante  ne  put  être  dépassé  pendant  la  période  qui 
nous"  occupe  (i)  ;  il  venait  à  peine  d'être  atteint  pour  la 
première  fois  lorsque  la  démobilisation  nous  enleva  les 
officiers  de  complément,  au  moment  où  ils  commençaient 
à  être  bien  au  courant  de  leur  service.  Les  difficultés  de 
la  relève  ne  permirent  souvent  de  les  remplacer  qu'à 
longue  échéance,  en  multipliant  les  mutations. 

Si  l'on  remarque  que  les  derniers  officiers  démobilisés 
quittèrent  la  Syrie  en  septembre  1919,  on  voit  que  l'admi- 
nistration primitive  resta  pendant  toute  la  durée  de  son 
existence  en  mal  d'organisation.  Cela  ne  l'avait  pas 
empêchée  de  "se  mettre  résolument  à  l'œuvre,  et  de  prouver 
les  facultés  régénératrices  du  génie  français  :  <>  C'est  un 
symbole  de  la  merveilleuse  adaptation  de  notre  esprit  à 
tout  ce  qui  exige  de  l'initiative,  du  clair  bon  sens,  et 
de  l'élan  spontané.  Ces  officiers,  d'origines  diverses,  tous 
formés  au  dur  creuset  de  la  guerre,  qui  avaient  remué 
les  tranchées  de  notre  sol,  pour  le  défendre  contre  l'en- 
nemi, apportaient  dans  ce  pays  rien  que  leur  bonne 
volonté,  et  l'amour  de  leur  patrie  pour  l'y  faire  aimer. 
Ils  n'avaient  point  toutes  les  compétences,  mais  ils  avaient 
mis  tout  leur  courage  à  bien  faire,  à  faire  oublier  à  ce 
peuple  opprimé  les  dures  époques  de  la  servitude  et  de 
la  famine,  à  l'aider  à  reconstruire  sa  maison.  Sans  moyens 
matériels,  ou  si  précaires,  au  milieu  des  difficultés  de 
toutes  sortes,  entourés  d'adversaires  peu  scrupuleux, 
voire  même  d'amis  mal  intentionnés,  ces  officiers  n'ont 
pas  failli  à  leur  tâche.  C'est  là  vraiment  la  leçon  française  : 
elle  est  à  méditer  parce  qu'elle  est  encourageante  (2).  » 

(i)  En  1919-1920,  sous  le  régime  de  l'occupation  purement  française, 
le  personnel  de  la  zone  Ouest  atteignit  une  centaine  d'ofl&ciers  et  fonc- 
tionnaires civils. 

(2)  Discours  prononcé  par  M.  Chignac  au  banquet  de  dissolution  de 
la  zone  Ouest  (31  août  1920). 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  III 

Aussi  bien,  un  vaste  champ  d'action  leur  était -il  ouvert  : 
un  pays  ruiné,  Beyrouth  et  le  Liban  ravagés  par  la 
famine  et  les  épidémies,  une  situation  financière  lamen- 
table, une  administration  locale  le  plus  souvent  inca- 
pable ou  corrompue,  habituée  depuis  trop  longtemps  au 
régime  du  «  bakchich  »,  une  justice  vénale,  plus  de  trans- 
actions commerciales,  l'industrie  et  l'agriculture  para- 
lysées, tous  les  services  publics  désorganisés,  un  réseau 
de  voies  de  communication  mis  à  mal  par  quatre  ans  de 
guerre  ;  telle  était  la  situation  dont  le  rétablissement  s'of- 
frait à  leur  activité. 


La  pauvreté  de  notre  matériel  allait  de  pair  avec  la 
pénurie  de  personnel.  Dans  un  pays  aux  communications 
difficiles,  aux  routes  rares  et  mal  entretenues,  nos  offi- 
ciers, obHgés  à  de  perpétuels  déplacements,  manquaient 
de  moyens  de  locomotion.  Beaucoup  n'avaient  pas  de 
chevaux.  En  juin  1919  seulement,  le  port  de  Beyrouth 
débarquait  le  premier  échelon  des  automobiles  demandées 
d'urgence  à  Paris  en  octobre  1918  !  Jusque-là  on  se  con- 
tenta des  quelques  voitures  usagées  qu'avaient  bien  voulu 
nous  céder  les  Anglais,  et  l'on  pouvait  ainsi  rencontrer 
le  gouverneur  du  Liban,  l'un  des  principaux  fonctionnaires 
français,  effectuant  ses   tournées   sur  une   camionnette 
Ford;  le  haut  commissaire  lui-même  circulait  dans  une 
Ford  cahotante  et  ferraillante,  et  croisait,  confortable- 
ment  installés  en  d'imposantes  voitures,   des   officiers 
anglais  pourvus  d'emplois  subal^-ernes.  Les  nôtres  mai- 
chaient  à  pied  parmi  la  fou|e.  En  Orient,  où  les  signes  de 
richesse  ont  une  influence  directe  sur  l'opinion,  ce  qui 
paraît  ailleurs  futile  ou  luxe  superflu  acquiert  de  l'im- 
portance. 

Nous  manquions  pareillement  de  camions  ;  le  petit 
nombre  qu'en  possédaient  les  T.  F.  L.  suffisait  à  peine 
à  leurs  besoins.  A  tout  propos,  il  nous  fallut  solliciter  les 


112  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

troupes  britanniques  de  nous  prêter  les  leurs.  S'agissait-il 
de  transporter  le  long  de  la  côte  du  ravitaillement  ou  des 
troupes,  c'était  encore  aux  Anglais  que  nous  devions 
quémander  des  bateaux.  S'ils  nous  avaient  refusé  les 
moyens  de  transport,  nous  eussions  été  paralysés. 

Les  Français  de  Syrie  s'efforcèrent  de  leur  mieux  à 
dissimuler  la  pénurie  au  sein  de  laquelle  ils  se  débattaient. 
Combien  de  fois  durent-ils  pallier  aux  moyens  inexistants 
par  des  expédients  indignes  du  nom  glorieux  de  la  France  ! 
La  finesse  et  le  coup  d'œil  des  indigènes  ne  furent  pas 
dupes,  A  qui  la  faute,  si  les  Syriens,  malgré  leur  très  sin- 
cère attachement  pour  notre  pays,  se  prirent  à  douter 
de  sa  puissance?  Rien  de  visible  ne  démentait  les  alléga- 
tions tendancieuses  qui  nous  diminuaient,  et,  comme  il 
faut  vivre,  qu'en  Orient,  plus  que  partout  ailleurs,  les 
réalités  priment  les  sentiments,  beaucoup  s'interrogeaient 
là-bas  pour  savoir  si  nous  étions  toujours  la  Grande  Nation 
à  l'abri  de  laquelle  il  fait  bon  se  grouper. 

La  France  oubliait  trop  de  donner  à  ses  représentants 
l'aspect  prestigieux  de  vainqueurs.  Et  il  est  profondément 
attristant  que  dans  cet  Orient  à  l'imagination  vive,  mais 
au  sens  pratique  encore  plus  développé,  l'héroïsme  de 
nos  soldats,  la  noblesse  de  notre  cause,  le  triomphe  de 
nos  armes  soient  demeurés  méconnus  au  bénéfice  prin- 
cipal de  nos  alliés. 

On  a  reproché  au  gouvernement  français  l'insuffisance 
des  moyens  financiers  qu'il  fournit  à  ses  agents.  Loin 
d'imiter  la  prodigahté  du  gouvernement  britannique,  la 
Commission  des  finances  de  la  Chambre  avait  accordé  en 
janvier  1919  seize  millions  pour  la  zone  côtière,  autant 
pour  la  Ciiicie,  et  dix-huit  millions  pour  les  services  du 
haut  commissariat.  Si  l'on  fait  entrer  en  ligne  de  compte 
les  dépenses  du  ravitaillement  et  l'urgence  de  tout  réor- 
ganiser, afin  de  permettre  à  la  France  de  faire  figure 
honorable  en  Orient,  ce  budget  ne  permettait  certes  pas 
une  politique  de  magnificence.  C'était  bien  un  peu  le 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  II3 

«  festin  d'Harpagon  »  dont  on  a  parlé,  auquel  nos  agents 
en  Orient  étaient  invités.  Sans  doute  eût-il  été  plus  pro- 
fitable à  l'influence  française  d'allouer  à  nos  services 
administratifs  les  subsides  considérables  dont  on  verra 
l'émir  Faïçal  faire  contre  nous  un  si  mauvais  usage. 

Les  obstacles  auxquels  se  heurta  notre  administration 
du  fait  de  la  pénurie  extrême  de  personnel  français  se 
doublèrent  de  ceux  qu'elle  rencontra  auprès  du  personnel 
indigène  des  administrations  locales.  Il  apparut  bien 
vite  en  effet  que  le  corps  des  fonctionnaires  légué  par  les 
Turcs  aux  vainqueurs  ne  constituait  en  général  qu'un 
instrument  fort  imparfait.  On  procéda  donc  à  une  révi- 
sion des  cadres,  le  plus  souvent  pléthoriques,  et  des  trai- 
tements, parfois  dérisoires,  mais  que  leurs  titulaires 
savaient  augmenter,  en  un  mot,  à  une  épuration  générale. 
Tous  ceux  que  leurs  capacités  ou  leur  moralité  ne  ren- 
daient pas  dignes  du  poste  qu'ils  occupaient  furent  éli- 
minés ;  une  réglementation  minutieuse  détermina  les 
conditions  des  nominations,  des  mutations,  des  révoca- 
tions, et  les  entoura  de  toutes  les  garanties  nécessaires, 
tant  pour  l'administration  que  pour  les  intéressés.  On 
s'efforça  de  répandre  dans  tous  les  services  les  méthodes 
françaises  de  travail,  avec  tout  ce  qu'elles  comportent 
de  conscience  et  de  probité  administrative,  et  ce  ne  fut 
pas  la  partie  la  moins  difficile  de  la  tâche. 

Une  réforme  analogue  fut  poursuivie  dans  la  magis- 
trature, où  elle  s'imposait  davantage  encore. 


Aux  premiers  temps  de  l'occupation,  en  dehors  des 
juridictions  religieuses  particuhères  que  l'on  respecta,  la 
justice  militaire  fut  seule  à  fonctionner,  Elle  subsista 


114  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

d'ailleurs  sur  tout  le  territoire  tant  que  dura  le  comman- 
dement  suprême  britannique.  Un  tribunal  militaire  per- 
manent siégeait  à  cet  effet  à  Beyrouth. 

Cependant  on  décida  tout  de  suite  de  rétablir  une  jus- 
tice locale,  compétente  pour  les  affaires  qui  ne  présen- 
taient pas  un  caractère  d'exception. 

La  répartition  des  services  administratifs  entre  des 
officiers  qui,  pour  la  plupart,  n'étaient  en  rien  préparés 
à  leur  nouvelle  mission,  s'était  heurtée  à  de  nombreuses 
difficultés.  Le  choix  d'un  chef  pour  les  services  judiciaires 
ne  fut  pas  le  moins  délicat  ;  il  fallait  en  effet  trouver,  dans 
le  corps  des  officiers,  un  homme  qui  possédât  les  connais- 
sances juridiques  indispensables.  L'administration  fran- 
çaise fut,  à  cet  égard,  heureusement  servie  par  la  présence 
du  lieutenant  Maze  ;  ce  dernier,  docteur  en  droit  et 
avocat,  était  par  conséquent  très  qualifié  pour  jeter  les 
bases  des  réformes  les  plus  urgentes.  Dès  les  premiers 
jours,  il  mit  sur  pied  un  plan  de  réorganisation  de  la  jus- 
tice, et  fut  en  la  matière  le  très  utile  conseil  de  l'adminis- 
trateur en  chef. 

Le  lieutenant  Maze  se  préoccupa  tout  d'abord  de  rem- 
placer les  magistrats  turcs,  dont  la  fuite  ou  la  destitution 
laissait  vacants  presque  tous  les  postes  élevés.  Ce  pre- 
mier recrutement,  patiemment  opéré,  porta  sur  le  bar- 
reau local  et  quelques  S5n-iens  récemment  rentrés.  On 
ne  pouvait,  en  effet,  guère  compter  sur  les  magistrats 
indigènes  que  nous  léguait  le  régime  précédent.  En  géné- 
ral, confinés  dans  des  fonctions  inférieures,  ils  présentaient 
d'insuffisantes  garanties  de  science  et  de  moralité  pour 
en  occuper  de  plus  hautes.  En  même  temps,  la  situa- 
tion matérielle  des  magistrats  fut  l'objet  d'améliorations 
notables,  ce  qui  leur  permit  l'indépendance. 

On  rectifia  la  hiérarchie  ;  les  juges  de  première  instance 
et  d'appel  étaient  élus  par  la  population  dans  des  condi- 
tions de  régularité  tout  à  fait  douteuses  ;  ils  furent  sup- 
primés'et  remplacés  par  des  fonctionnaires  de  carrière, 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  11$ 

plus  stables  et  surtout  plus  compétents.  La  réouverture 
de  la  Faculté  de  droit,  dès  le  8  novembre  1918,  permit 
de  hâter  la  formation  à  la  fois  de  magistrats  et  avo- 
cats nouveaux. 

Une  amnistie  pour  les  faits  antérieurs  à  l'occupation 
fut  accordée  à  un  gi-and  nombre  de  détenus  dont  l'in- 
culpation pai'ut  mal  fondée.  De  cette  mesure  d'indulgence 
bénéficièrent  également  les  condamnés  déjà  aux  deux 
tiers  de  leur  peine  ou  atteints  de  maladies  incurables. 

Un  comité  de  contrôle  de  la  justice,  provisoirement 
créé,  proposa  les  sanctions  qu'il  estima  nécessaires,  tran- 
cha les  conflits  de  juridictions,  examina  les  titres  des 
candidats,  étudia  toutes  les  réformes  propres  à  améliorer 
le  fonctionnement  des  tribunaux.  Ce  comité  se  composa 
de  l'officier  chef  du  service  et  de  quatre  membres  indi- 
gènes. Lorsque  après  la  première  période  boiteuse  on  put 
revenir  au  cours  normal  des  affaires,  ce  comité  fut  sup- 
primé. 

Après  la  réorganisation  des  tribunaux,  la  première 
réforme  importante  devait  être  la  création  d'un  barreau 
et  la  réglementation  de  la  profession  d'avocat.  La  ques- 
tion fut  étudiée  de  très  près  par  le  lieutenant  Maze,  et 
mise  au  point  par  le  conseiller  judiciaire,  M.  Puech,  arrivé 
à  Beyrouth  en  janvier  1919.  Un  texte  détermina  les  con- 
ditions d'exercice  de  la  profession  pour  les  avocats  actuels 
et  à  venir  ;  il  institua  un  conseil  de  l'ordre  et  un  conseil 
de  discipline,  et  nomma  un  bâtonnier.  L'administration 
crut  préférable,  au  moins  pour  la  première  année,  de 
désigner  elle-même  le  chef  de  l'ordre  ;  mais,  par  la  suite, 
des  dispositions  complémentaires  permirent  aux  avocats 
d'élire  les  membres  du  conseil  de  l'ordre  et  le  bâtonnier. 

La  séparation  des  territoires  occupés  d'avec  l'empire 
ottoman  empêchait  radicalement  la  transmission  des 
pourvois  en  cassation  à  la  Cour  de  Constantinople.  On  se 
vit  donc  obligé,  par  un  arrêté  du  17  juin  1919,  de  cons- 
tituer à  Beyrouth  un  tribunal  supérieur  faisant  fonctions 


Il6  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

de  Cour  de  cassation.  Ce  tribunal  comprenait  un  président, 
un  vice-président  et  cinq  conseillers  d'une  part,  un  pro- 
cureur général  et  un  avocat  général  de  l'autre.  Sa  com- 
pétence s'étendait  au  civil  et  au  criminel  ;  U  siégeait  en 
outre  comme  chambre  de  discipline.  A  ce  tribunal  fut 
adjointe  une  Chambre  musulmane  appelée  à  stafuer  sur 
toutes  les  décisions,  susceptibles  de  pourvois,  rendues  par  ' 
les  tribunaux  religieux  musulmans,  et  sur  celles  qui, 
jadis,  pour  être  exécutoires,  devaient  être  approuvées  ou 
visées  par  le  Cheikh-ul-islam. 

Malgré  les  difficultés  extrêmes  que  présente  une  telle 
question  en  pays  musulman,  on  tenta  la  création  d'un 
casier  judiciaire  central.  S'inspirant  de  la  méthode  adoptée 
en  France  pour  les  étrangers,  dont  l'état  civil  ne  peut 
être  absolument  établi,  la  direction  des  services  judiciaires 
reprit  le  système  institué  par  la  loi  ottomane  du  25  avril 
1333  ;  cette  loi,  excellente  dans  son  principe,  comme  la 
plupart  des  textes  ottomans,  n'était  jamais  entrée  en 
application  ;  elle  fut  simplifiée  et  mise  au  point.  Il  fau- 
dra cependant  plusieurs  années  encore  pour  constituer 
un  caisier  judiciaire  complet  ;  ce  sera  seulement  après  de 
longs  efforts  qu'il  sera  possible  d'avoir  la  certitude  que 
toutes  les  condamnations  prononcées  en  Syrie  seront 
portées  sur  le  casier  judiciaire,  et  communiquées,  sur  leur 
demande,  aux  diverses  juridictions.  En  elle-même,  la 
tentative  était  un  pas  très  sérieux  vers  le  progrès  ;  elle  fut 
perfectionnée  par  la  suite. 


La  question  des  loyers  fut  une  des  graves  préoccupa- 
tions de  l'administration.  Le  renchérissement  de  la  vie 
et  des  matériaux  interdisait  presque  absolument  toute 
construction  ;  la  population  de  Beyrouth  avait  en  outre 
ensiblement  augmenté  ;  la  crise  des  logements  atteignait 
donc,  là  aussi,  un  état  aigu.  Les  locataires  éprouvés  par 


LA    RÉORGANISATION     ADMINISTRATIVE  II7 

la  guerre  ne  payaient  pas  ;  les  propriétaires  majoraient 
d'une  manière  inacceptable  le  prix  de  leurs  locations.  Une 
loi  ottomane,  loi  de  guerre  du  8  avril  1334,  avait  édicté 
des  dispositions  très  sages,  limitant  à  50  pour  cent  l'aug- 
mentation des  loyers  servant  à  l'habitation  ;  ces  mesures 
devaient  avoir  leur  effet  jusqu'à  une  date  de  six  mois 
après  la  fin  des  hostilités.  L'administration  reprit  ce  texte 
à  son  compte  ;  le  commentant  et  le  développant,  elle  en 
fit  un  arrêté  de  base  qui  produisit  pour  la  population  des 
effets  heureux. 

Cette  loi  ne  frappait  primitivement  que  les  locaux  à 
usage  d'habitation  ;  le  9  septembre  1919,  l'administra- 
tion dut  réglementer  également  l'augmentation  du  prix  de 
location  à  autres  usages.  Les  contribuables  étaient  en 
effet  victimes  par  contre-coup  de  l'augmentation  des  frais 
généraux  imputés  aux  commerçants.  Une  commission 
détermina  la  proportion  dont  les  propriétaires  eurent  le 
droit  d'augmenter  leurs  baux. 

Le  moratorium  devait  enfin  retenir  toute  l'attention 
de  la  direction  des  services  judiciaires.  Tout  au  début  de 
l'occupation,  le  26  novembre  1918,  l'administration  de 
la  zone  Ouest  avait  institué  le  moratorium  pour  toutes 
les  créances  exigibles.  Cette  mesure,  dont  on  pourrait 
discuter  l'opportunité,  parut  nécessaire  par  suite  de  la 
transformation  de  la  monnaie  légale.  Le  papier  turc  avait 
subi  une  dépréciation  considérable  :  la  livre  turque,  d'une 
valeur  au  pair  de  22,85,  était  tombée  à  2,28.  Le  cours 
forcé  donné  à  la  monnaie  égyptienne  bouleversa  tous  les 
paiements  ;  les  créanciers  ne  consentaient  à  recevoir  leur 
dû  qu'en  L.  E.  au  cours  fixé  par  l'administration  (87  pias- 
tres et  demie  par  L.  T.)  ;  les  débiteurs,  qui  avaient  reçu 
pour  la  plupart  du  papier  ottoman  déprécié,  se  refusaient 
à  régler  en  papier  égyptien. 

L'administration  commit,  à  ce  moment,  l'erreur  de  ne 
pas  tenir  compte  de  ce  fait  que  le  moratorium  ottoman 
avait  pris  fin  en  décembre  1917,  c'est-à-dire  onze  mois 


Il8  LA    FRANCE    Ex\    SYRIE 

plus  tôt  ;  clic  aurait  dû,  scrable-t-il,  se  borner  à  inviter 
les  intéressés  à  régler  entre  eux  leurs  dettes  et  leius 
créances,  conformément  aux  lois  précédemment  en 
vigueur,  avec  la  monnaie  antérieure  pour  base.  En  pre- 
nant cet  arrêté  moratoire,  elle  crut  pouvoir  réglementer 
d'une  manière  satisfaisante  cette  question  si  aiguë  :  l'expé- 
rience démontra  qu'elle  ne  fit  que  la  compliquer.  Il  faut 
toutefois  se  souvenir  qu'à  ce  moment  le  change  était  à 
peu  près  au  pair,  tandis  que,  par  la  suite,  la  dépréciation 
du  franc  et  la  majoration  correspondante  de  la  livre  vin- 
rent augmenter  les  difficultés  dans  des  proportions  alors 
insoupçonnées. 

Des  études  approfondies  furent  activement  poussées  à 
ce  sujet  à  la  fin  de  1918  par  la  direction  des  finances  et 
celle  des  services  judiciaires  ;  elles  aboutirent  en  mars 
1919  à  plusieurs  projets  transactionnels.  Enfin,  un  projet 
sérieusement  étudié  fut  soumis  à  une  commission  ins- 
tituée par  l'administration  ;  la  solution,  établie  d'après 
les  textes  ottomans,  d'ailleurs  sur  ce  point  identiques 
aux  textes  français,  était  sur  le  point  d'être  adoptée.  La 
Banque  ottomane,  que  lésaient  les  décisions  à  l'examen, 
intervint  alors  auprès  du  ministère  des  Affaires  étrangères, 
et  ce  dernier  donna  l'ordre  au  haut  commissariat  de  pro- 
longer le  moratorium.  On  reprit  le  problème  sur  de  nou- 
velles bases,  mais  l'époque  qui  nous  intéresse  se  termina 
sans  que  la  question  fût  résolue. 

Entre  le  22  octobre  1918,  date  à  laquelle  l'adminis- 
tration française  fut  instituée,  et  le  21  novembre  1919, 
date  de  l'arrivée  du  général  Gouraud,  le  conseiller  judi- 
ciaire et  ses  collaborateurs  accomplirent  une  tâche  d'au- 
tant plus  ardue  qu'entreprise  au  milieu  d'embarras  de 
toute  espèce,  ehe  se  poursuivit  malgré  les  interventions 
constantes  et  souvent  abusives  des  autorités  anglaises  ;  ces 
dernières  s'immisçaient  à  tout  propos  dans  les  opérations 
judiciakes,  soi-disant  pour  protéger  des  individus  plus  ou 


I,  A    REORGANISATION    ADMINISTRATIVE  II9 

moins  rocommandables  contre  les  persécutions  des  auto- 
rités françaises.  Par  ailleui-s,  les  entraves  politiques  inhé- 
rentes à  la  situation  ne  permettaient  pas,  quelle  que  fût 
la  bonne  volonté  des  agents  français,  limités  dans  leurs 
pouvoirs,  de  prendre  toutes  les  mesures  qui  leur  parais- 
saient opportunes.  Toutefois,  l'effort  accompli  fut  appré- 
ciable, et  prépara  dans  une  large  mesure  le  travail  ulté- 
rieiu". 

Mais  le  plus  difficile  fut  d'inculquer  à  la  masse  l'idée 
qu'il  y  avait  quelque  chose  de  changé,  et  que  ce  change- 
ment devait  être  considéré  comme  un  bienfait  parce  qu'il 
représentait  un  acheminement  nécessaire  vers  une  mora- 
lité supérieure. 

«  L'impression  générale  qui  se  dégage,  dit  un  rapport 
de  l'administratiour  en  chef,  est  que  la  population,  trop 
longtemps  soumise  au  régime  de  l'arbitraire  et  du  bon 
plaisir,  du  favoritisme  résultant  de  la  corruption  d'une 
administration  et  d'une  magistrature  toujours  prêtes  à 
toutes  les  compromissions,  n'a  pas  encore  saisi  le  sens 
réel  de  l'équité  et  la  haute  portée  sociale  du  rôle  morali- 
sateur de  la  justice  :  nombreuses  sont  encore  les  démarches 
et  les  sollicitations  des  justiciables  ou  de  leurs  mandataires 
auprès  des  magistrats  ou  des  autorités  supériem^er,  qui 
démontrent  la  survivance  des  idées  anciennes,  et  l'opi- 
nion chez  un  grand  nombre  que  la  justice  ne  doit  être 
strictement  et  rigoureusement  appliquée  qu'en  ce  qui 
concerne  les  autres.  On  peut  être  certain  qu'en  y  tenant 
la  main,  on  fera  pénétrer  peu  à  peu,  dans  l'esprit  de  la 
population  la  notion  de  l'égalité  de  tous  sans  distinction 
devant  la  justice  impartiale  :  mais  l'expérience  montre 
néanmoins  que  cette  conception  suppose  une  évolution 
nécessaire  qui  ne  peut  être  l'œuvre  d'un  jour  (i).  » 

A  la  réorganisation  de  la  justice  correspondait  celle  de 

(i)  Rapport  measuel  de  l'administrateur  en  chef  en  d  .te  du  13  jan- 
vier 1919. 


120  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

la  police  urbaine  et  rurale.  La  pacification  du  pays  néces- 
sitait une  police  assez  nombreuse  et  assez  solide  pour 
assurer  à  elle  seule  le  maintien  de  l'ordre,  sans  le  concours 
d'aucun  élément  militaire  étranger. 

L'administration  française  reprit  en  main  les  gendar- 
meries libanaise  et  syrienne  et  le  personnel  de  la  police 
des  villes.  Elle  en  opéra  l'épuration  non  sans  de  très  grandes 
difficultés.  L'élimination  des  mauvais  éléments  obligea  à 
réduire  notablement  les  effectifs,  sans  que,  de  longtemps 
encore,  la  qualité  du  personnel  maintenu  pût  suppléer  à 
la  quantité.  Pour  y  remédier  dans  le  plus  bref  délai  pos- 
sible, et  obtenir  un  recrutement  de  confiance,  des  écoles 
de  gendarmerie  furent  ouvertes  à  Beyrouth  et  Baabda 
(Liban). 


III 


La  création  ou  la  réorganisation  de  tous  les  services, 
l'exécution  de  toutes  les  mesures  dont  l'ensemble  cons- 
titue le  gouvernement  d'un  pays,  se  trouvaient,  comme 
toute  entreprise,  fonction  du  facteur  financier. 

Nos  administrateurs  trouvèrent  les  finances  de  la  zone 
Ouest  dans  un  état  lamentable,  qu'allait  encore  aggraver 
une  révolution  monétaire.  Le  paj'eur  principal  Gastam- 
bide  (i)  et  le  payeur  adjoint  Milliand,  qui  en  furent  char- 
gés, s'attachèrent  à  les  restaurer,  et  y  réussirent  en  moins 
d'une  année. 

La  question  monétaire  s'était  posée  en  Syrie  dès  l'oc- 
cupation du  pays  par  les  armées  alliées.  La  zone  Bleue 
devait,  aux  termes  du  Traité  de  1916,  être  placée  sous  une 
administration  française.  L'on  était  donc  induit  à  croire 

(i)  Mobilisé  comme  payeur  principal  aux  armées,  M.  Gastambide  était 
conseiller  référendaire  à  la  Cour  des  comptes.  Il  débarqua  à  Beyrouth 
le  i<"  décembre  1918.  Jusqu'alors  M.  Milliand  avait  seul,  en  des  circons- 
tances particulièrement  difficiles,  dirigé  les  finances  de  la  zone  française. 


LA  RÉORGANISATION  ADMINISTRATIVE  121 

que,  dans  le  cas  probable  où  la  monnaie  turque  serait 
déclarée  sans  valeur  légale  (i),  la  devise  française  devien- 
drait la  monnaie  officielle. 

En  prévision  de  cette  éventualité,  le  haut  commissa- 
riat invita  le  «  Trésor  et  Postes  «  du  D.  F.  P.  S.  à  se 
munir,  dès  le  mois  de  septembre,  de  la  somme,  en  argent 
français,  nécessaire  aux  premiers  besoins.  Un  télégramme 
au  ministère  des  Finances  (2)  demanda  cinq  millions, 
et  posa  la  question  de  principe.  Le  ministère  des  Finances 
donna  un  avis  défavorable.  Il  estimait  l'envoi  en  Syrie 
d'un  stock  important  de  billets  français  de  nature  à 
augmenter  une  inflation  fiduciaire  dangereuse  pour  le 
crédit  de  la  France. 

En  même  temps,  dans  des  conférences  préliminaires, 
auxquelles  prirent  part  des  experts  financiers  anglais, 
l'introduction  du  billet  français  avait  été  envisagée. 
Mais  cette  proposition  fut  rejetée  par  le  G.  H.  O.  ;  celui- 
ci  décréta  le  cours  forcé  de  la  seule  monnaie  égyptienne  ; 
le  papier  turc,  précédemment  en  usage,  perdit  son  cours 
légal.  Le  haut  commissariat  ne  put  que  s'incliner. 

La  décision  du  G.  H.  Q.  avait  entraîné  un  fléchissement 
très  accentué  de  notre  change.  Pour  le  relever,  le  haut 
commissariat,  d'accord  avec  le  délégué  financier  anglais, 
proposa  à  l'état-major  britannique  de  fixer  officiellement 
au  pair  le  change  entre  la  livre  sterling  et  le  billet  fran- 
çais. Le  général  en  chef  refusa  cette  combinaison.  Et 
cependant,  à  ce  moment-là  même,  le  général  Allenby 
sanctionnait  l'admission  au  pair  des  billets  anglais  par 
le  Trésor  de  l'armée  britannique,  où  les  paiements 
s'effectuaient  en  monnaie  égyptienne.  Des  arrangements 
étaient  intervenus  à  cet  égard  entre  la  Banque  d'Angle- 


(i)  C'était  d'ailleurs  contrevenir  au  droit  international  dont  le  haut 
commandement  britannique  se  montrait  en  d'autres  occasions  sévère- 
ment respectueux.  En  pays  occupé,  l'armée  occupante  est  tenue  de 
laisser  en  circulation  la  monnaie  en  cours. 

(2)  En  date  du  2  octobre  1918. 


122  LA    FRANCE    EN'    SYRIE 

terre  et  certaines  banques  égyptiennes  ;  ces  dernières 
avaient  pris  l'engagement  de  recevoir  au  pair  les  billets 
anglais  présentés  par  le  Trésor  de  l'armée  britannique. 

Toutes  ces  raisons  expliquent  la  brusque  et  considé- 
rable dépréciation  de  la  monnaie  française  par  rapport 
aux  devises  anglaise  et  égyptienne  pendant  les  premiers 
temps  de  l'occupation  (i).  Toutefois,  dès  le  mois  de 
décembre  1918,  le  cours  de  notre  monnaie  se  releva  sen- 
siblement ;  un  équilibre  s'établit  entre  les  trois  devises, 
lorsque  le  haut  commissariat  se  résolut  à  accepter  au 
pair  le  billet  français  en  paiement  des  denrées  achetées 
dans  les  dépôts  de  vivres  du  ravitaillement.  Cependant 
nos  alliés  n'en  recueillaient  pas  moins  l'influence  et  le 
prestige  qui  s'attachent  à  une  monnaie  en  circulation. 

La  substitution  de  la  monnaie  égyptienne  à  la  monnaie 
turque  ne  se  fit  pas  sans  difficultés  ;  il  fallut  arrêtés  sur 
arrêtés,  avec  peines  d'amende  et  de  prison,  pour  arriver 
à  imposer  à  la  population  la  livre  égyptienne  papier  pour 
sa  valem-  nominale  de  166  P.  T.  (2)  or  (ou  la  livre  turque 
or  pour  87  P.  E.  75).  La  spéculation  et  l'agiotage,  si  en 
honneur  chez  les  Orientaux,  purent  se  donner  libre  cours 
sur  la  nouvelle  monnaie  (3).  Tout  le  papier  turc  qui  se 
trouvait  dans  les  caisses  publiques  fut  im.mobilisé  :  et 
les  choses  se  passèrent  par  conséquent  comm.e  si  ces 
caisses  étaient  vides.  Est-il  besoin  d'ajouter  qu'en  l'état 


(i)  La  dépréciation  du  billet  français  fut  au  début  maintes  fois  l'occa- 
sion de  désordres  et  même  de  rixes.  Une  dispute  à  ce  sujet  entre  bouti- 
quiers musulmans  et  légionnaires  arméniens  devint  le  prétexte  des 
troubles  qui  éclatèrent  à  Beyrouth  en  novembre  1918. 

(2)  P.  T.,  P.  E.,  L.  T.,  L.  E.  —  Abréviations  courantes  pour  piastres 
turques,  piastres  égyptiennes,  livres  turques,  livres  l'gyptiennes. 

(3)  L'adoption  de  la  monnaie  égyptienne  devait  être  plus  tard  pour 
la  France  la  source  d'embarras  sérieux,  qu'aggrava  encore  la  baisse 
ultérieure  du  franc.  Quand  on  créa  la  monnaie  syrienne  liée  au  franc, 
les  prx  qui  s'établirent  tinrent  compte  do  la  perte  au  change  par  rap- 
port à  la  ivre  égyptienne  ;  ce'.le-ci  cessant  d'être  l'étalon  monétaire 
resta  en  fait,  et  d'une  façon  occulte,  l'étalon  des  valeurs;  ce  fut  là  une 
cause  importante  de  la  persistance  de  la  vie  chère  en  S>Tie. 


LA     RÉORGAN'ISATION    ADMINISTRATIVK  I23 

de  perturbation  d'où  le  pays  n'était  pas  encore  sorti, 
iJ  ne  fallait  guère  songer  à  un  rendement  sérieux  des 
impôts  ;  les  recettes  des  trois  premiers  mois  de  l'occupa- 
tion furent  presque  nulles  ;  dans  le  vilayet  de  Beyrouth, 
il  rentra  4  846  L.  E.,  soit,  au  pair,  environ  126  000  francs  ! 
Au  Liban,  à  peu  près  rien. 


L'exercice  financier  ottoman  se  terminait  le  28  février  ; 
l'ancien  budget  turc  de  1918  continua  donc  en  principe 
à  être  exécuté  pendant  les  premiers  mois  de  l'occupation  ; 
cependant,  les  circonstances  obligèrent  d'y  apporter 
quelques  profondes  modifications.  Durant  cette  période, 
la  situation  financière  fut  franchement  mauvaise  ;  en 
face  de  besoins  considérables,  les  recettes  s'avéraient 
presque  inexistantes.  Il  fallut  recourir  au  système  des 
avances  de  fonds.  Les  premières  furent  faites  pai"  le  haut 
commissariat  ;  mais  à  la  suite  d'mie  entente  intervenue 
entre  Paris  et  Londres,  c'est  à  la  Trésorerie  de  l'armée 
britamùque  que  cette  charge  incomba  désormais.  Tou- 
tefois, le  haut  commissariat  continua  à  allouer,  sur  le 
chapitre  de  son  budget  partictilier  Subventions  aux  bud- 
gets locaux,  les  sommes  nécessaires  aux  dépenses  d'une 
portée  politique  :  ravitaillement  du  Liban,  indemnités 
aux  administrateurs,  etc. 

En  regard  de  l'œuvre  esquissée  précédemment,  dont 
une  grande  partie  fut  accomplie  pendant  les  premiers 
mois,  il  est  intéressant  d'indiquer  le  montant  des  sommes 
consacrées  à  son  exécution  :  elles  ne  dépassèrent  pas  un 
million  et  demi  par  mois.  C'est  donc  sur  la  base  d'un 
budget  annuel  de  18  millions  seulement  que  l'adminis- 
tration, tant  qu'elle  ne  put  escompter  que  des  rentrées 
locales  insuffisantes,  procéda  à  sa  réorganisation  com- 
plète et  assura  le  relèvement  du  paj's  au  sortir  d'mie  crise 
effroyable.  L'exemple  vaut  d'être  souligné. 


124  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Désormais  l'année  linar.cière,  pour  la  zone  Ouc-st  tout 
au  moins,  devait  concorder  avec  l'année  du  calendrier. 
L'administration  s'attacha  donc  à  préparer,  pour  la  fin 
de  l'exercice  turc  expirant  fin  février,  un  budget  rationnel 
applicable  aux  dix  derniers  mois  de  l'année  1919.  Pour 
plus  de  clarté,  et  surtout  pour  respecter  les  autonomies 
locales,  trois  budgets  distincts  furent  établis  :  vilayct  de 
Beyrouth,  Liban,  sandjak  d'Alexandrette.  Chacun  d'eux 
comprit  la  totalité  des  recettes  et  des  dépenses,  tant  de 
l'ancien  budget  général  voté  à  Constantinople  que  du 
budget  particulier  de  la  circonscription  à  laquelle  il  se 
rapportait.  Le  budget  du  vilayet  de  Beyrouth  et  celui  du 
Liban  furent,  conformément  à  la  loi,  préalablement 
soumis  au  vote,  le  premier  du  conseil  général  du  vilayet-, 
le  second  du  Conseil  Administratif. 

Pour  le  vilayet  de  Beyrouth,  les  recettes  de  l'exercice 
1919  furent  évaluées  approximativement  à  411  305  L.  E. 
et  les  dépenses  arrêtées  à  653  752  L.  E.  L'équilibre  bud- 
gétaire devait  être  assuré  par  une  subvention  de  la  Tré- 
sorerie britannique  de  242  447  L.  E.  Les  dépenses  furent 
celles  de  l'ancien  budget,  augmentées  des  crédits  impor- 
tants nécessités  par  les  conséquences  de  la  guerre.  Ces 
crédits  portèrent  principalement  sur  les  travaux  publics 
et  l'assistance. 

Les  recettes  prévues  comportaient,  sauf  exception,  le 
maintien  de  tous  les  impôts  et  de  toutes  les  taxes  résul- 
tant des  lois  de  l'empire  ottoman,  c'est-à-dire  l'impôt 
foncier  (wirgho),  l'impôt  personnel  et  des  patentes 
(temetiu),  les  revenus  du  cadastre  (enregistrement),  l'im- 
pôt sur  les  troupeaux,  les  dîmes,  les  droits  de  douane, 
les  recettes  postales,  les  retenues  sur  les  traitements  des 
fonctionnaires  pour  les  retraites.  La  Dette  publique  otto- 
mane continuait  toutefois  à  percevoir  pour  son  compte 
les  revenus  qui  lui  avaient  été  assignés  par  la  loi  (droits 
de  timbre,  droits  de  sel,  dîmes  avec  affectation  spéciale, 
3  pour  cent  sur  les  recettes  douanières). 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  125 

L'évaluation  des  recettes  présentait,  pour  une  première 
année,  de  grandes  difficultés.  Elle  fut  faite  avec  une 
extrême  prudence,  avec  le  désir  de  se  tenir  dans  l'esti- 
mation au-dessous  de  la  réalité  et  d'éviter  les  mécomptes. 
D'une  façon  générale,  on  prit  comme  base  la  moyenne 
des  trois  années  précédentes,  à  laquelle  on  fit  subir  une 
diminution  générale  de  lo  à  20  pour  cent,  suivant  les 
cas.  Pour  certaines  catégories  de  produits  —  les  douanes 
par  exemple  —  cette  règle  ne  put  être  appliquée  ;  les 
recettes  douanières  a\'ant  été,  pendant  les  années  de 
guerre,  réduites  à  néant  par  le  blocus  économique  des 
.\lliés  ne  purent  servir  à  l'établissement  de  prévisions 
budgétaires.  On  prit  le  quart  de  la  moyenne  des  années 
igi2  et  1913,  afin  de  tenir  compte  de  l'aléa  de  la  reprise 
du  commerce  pendant  l'année  1919.  On  ne  manqua  pas  de 
prévoir  aussi  que,  dans  le  cours  de  l'année,  le  Liban  et 
la  zone  Est  pourraient  réclamer  une  partie  des  recettes 
douanières.  L'administration  des  douanes  fut  toutefois 
longtemps  gênée  par  l'étroitesse  des  locaux  où  l'avaient 
confinée  les  services  de  l'armée  britannique,  qui  occu- 
paient la  majeure  partie  de  ses  bâtiments.  Elle  manquait 
aussi  de  techniciens,  et  dut  s'en  tenir  aux  procédés 
surannés  du  régime  turc. 

Les  impôts  furent  recouvrés  conformément  aux  règles 
et  traditions  en  vigueur  sous  l'empire  ottoman.  Poiu^  la 
perception  des  dîmes,  qui  depuis  quelques  années  était 
effectuée  en  régie,  il  fallut  revenir  à  l'ancien  système  de 
l'affermage,  malgré  ses  graves  inconvénients.  L'adminis- 
tration militaire  en  effet  manquait  de  personnel  pour 
exercer  un  contrôle  sur  les  agents  dîmiers  ;  cependant, 
afin  d'éviter  les  exactions  des  fermiers,  la  surveillance 
de  l'affermage  fut  confiée  à  la  Dette  publique  ottomane, 
dont  la  compétence  et  l'intégrité  sont  hautement  appré- 
ciées dans  les  pays  du  Levant. 

Pour  le  budget  du  Liban,  les  prévisions  de  recettes 
s'élevèrent  à  98  517  L.  E.,  tandis  que  les  dépenses  furent 


126  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

votées  pour  139  995  L.  E.  Ici,  comme  pour  Beyrouth, 
le  déficit,  s'élcvant  à  41 478  L.  E.,  devait  être  couvert  par 
la  Trésorerie  britannique.  Il  y  a  lieu  de  noter  que  ce 
déficit  eût  été  beaucoup  plus  considérable  si  le  budget 
administratif  du  Liban  avait  compris  toutes  les  dépenses 
de  la  province.  Mais  cette  année  encore,  certaines  lourdes 
dépenses  d'assistance  et  celles  des  écoles,  entretenues 
jusque-là  par  les  Puissances  protectrices,  furent  suppor- 
tées par  le  budget  du  haut  commissariat. 

Enfin  le  budget  du  sandjak  d'Alexandrette,  avec 
141  671  L.  E.  de  recettes  contre  105  142  L.  E.  de  dépenses, 
se  trouva  le  seul  à  présenter  un  excédent  de  recettes  et 
à  pouvoir  se  passer  des  subventions  de  l'autorité  mDi- 
taire. 

Dès  le  i®""  mars  191g,  l'administration  était  en  mesure 
de  faire  fonctionner  ses  services  dans  le  cadre  d'un  budget 
régulier.  De  ce  budget,  elle  surveilla  étroitement  l'exécu- 
tion. Les  ordonnateurs  durent  s'en  tenir  strictement  aux 
crédits  qui  leur  étaient  délégués;  ou  adresser  à  l'adminis- 
trateur en  chef  des  demandes  motivées  de  crédits  addi- 
tionnels. C'est  ainsi  qu'au  cours  de  l'exercice,  les  petits 
fonctionnaires  se  virent  allouer  une  augmentation  aux 
indemnités  de  cherté  de  vie  primitives,  reconnues  insuffi- 
santes. On  invita  les  comptables  à  faire  rentrer  les  impôts 
comme  par  le  passé  ;  ils  fournirent  à  la  direction  des 
finances  des  états  réguliers  rendant  compte  de  l'apurement 
des  rôles.  Quelques  sanctions  prises  contre  des  agents 
malhonnêtes,  quelques  nominations  d'hommes  jeunes  à 
des  postes  importants  indiquèrent  à  tous  les  méthodes 
nouvelles  que  l'administration  entendait  appliquer  désor- 
mais. 

Les  résultats  heureux  du  rétablissement  de  l'ordre  dans 
la  machine  financière  ne  tardèrent  pas  à  se  faire  sentir. 
Seul  le  budget  du  Liban  dut  faire  appel,  comme  il  avait 
été  d'ailleurs  prévu,  aux  subventions   de  la  Trésorerie 


/^ 


LA    RÉORGANISATION    ADMINISTRATIVE  I27 

militaire  (i).  Non  seulement  le  budget  du  sandjak 
d'Alexandrette  et  celui  du  vilayet  de  Beyrouth  s'équili- 
brèrent par  leurs  propres  ressources,  mais,  en  fin  d'exer- 
cice, la  situation  des  finances  du  vilayet  de  Beyrouth 
présentait  même  un  excédent  de  recettes,  se  montant 
à  314  971  L.  E.  Les  plus-values  des  recettes  douanières  y 
avaient  contribué.  Les  droits  de  douane,  perçus  en  Syrie 
ad  valorem,  avaient  en  effet  bénéficié  de  la  reprise  du 
commerce  et  de  la  hausse  des  prix,  trè^  notable  en  1919. 
Observons  enfin  que  l'administration  financière^  de  la 
zone  Ouest  put  être  assurée,  dans  des  conditions  en 
somme  satisfaisantes,  avec  le  personnel  local,  dirigé  et 
contrôlé  par  les  deux  seuls  techniciens  français  de  la 
direction  des  finances. 


Cet  exposé  sommaire  suffit  à  rappeler  la  patience,  la 
méthode  et  l'esprit  de  suite  des  administrateurs  français 
de  la  première  heure.  Ils  ont  assidûment  travaillé,  sans 
se  laisser  décourager  par  la  pauvreté  des  moyens  dont_  ils 
disposaient,  sans  même  se  rebuter  devant  les  mille 
difficultés  d'une  situation  fausse,  et  en  quelque  sorte 
paradoxale,  résultant  de  leur  subordination  directe  aux 
représentants  d'une  nation  alliée,  dont  les  intérêts  dans 
le  Levant  étaient  manifestement  en  opposition  avec  les 
nôtres.  Après  un  an  d'efforts,  ils  laissèrent  la  place  à  ceux 
qui,  débarrassés  de  toutes  les  incertitudes  et  dégagés  de 
toutes  les  équivoques,  allaient  pouvoir  poursuivre  et 
achever  dans  des  conditions  meilleures  l'œuvre  ébauchée. 
Ils  eurent  alors  conscience  d'avoir  préparé  le  pays  aussi 
bien  que  possible  à  la  mission  civilisatrice  de  la  France. 

(i)  Cette  subvention  se  monta  à  41  475  L.  E. 


CHAPITRE  VII 

l'administration  française 
et  le  relèvement  économique  et  intellectuel 

,  La  réfection  du  réseau  routier.  —  Les  chemins  de  fer  syriens. 

—  Dans  quel  état  les  Alliés  les  ont  trouvés.  —  I-es  grands  tra- 
vaux britanniques  en  Mésopotamie  et  en  Palestine.  —  Mainmise 
britannique  sur  nos  chemins  de  fer  et  nos  ports.  —  Entraves 
à  la  reprise  du  commerce  français.  —  L'indifférence  française 
pour  le  marché  syrien.  —  Réorganisation  du  service  postal.  — 
L'aide  donnée  à  l'agriculture  par  l'administration  française.  — 
II.  Situation  des  œuvres  d'enseignement  françaises  après  la 
guerre.  —  En  Palestine.  —  Difiicultés  opposées  par  les  autorités 
britanniques.  —  Le  service  de  l'instruction  publique  en  Syrie. 

—  L'enseignement  officiel.  —  L'enseignement  privé.  —  Les 
établissements  congréganistes  français.  —  Les  Facultés  fran- 
çaises. —  La  Faculté  de  médecine. 


II  ne  suffisait  pas  de  rendre  la  vie  au  pays  par  le  secours 
artificiel  et  provisoire  qu'était  le  ravitaillement  ;  il  fal- 
lait en  même  temps  lui  procurer  les  moyens  de  se  suffire 
au  plus  tôt  à  lui-même,  et  de  retrouver  aussi  prompte- 
ment  que  possible  la  prospérité.  La  distribution  des  vivres 
garantissait  le  présent,  mais  la  remise  en  marche  des 
services  publics  et  leur  fonctionnement  régulier  devait 
assurer  l'avenir.  A  cette  tâche  également  l'administra- 
tion militaire  française  se  consacra  dès  son  entrée  en 
fonctions  ;  elle  y  rencontra  des  difficultés  inattendues,  et 
la  plus  insurmontable  provint  du  mauvais  vouloir  de  nos 
alliés  britanniques. 


l'administration  française  129 


I 


La  réfection  des  routes  et  des  ouvrages  d'art,  laissés 
sans  entretien  ou  détruits  par  l'ennemi,  ne  souffrait  aucun 
délai.  Il  importait  avant  tout  de  faciliter  aux  camions  du 
ravitaillement,  comme  aux  transports  de  l'armée  d'occu- 
pation, l'accès  vers  l'intérieur.  Il  ne  pouvait  être  question 
de  confier  à  des  étrangers  les  travaux  importants,  et, 
d'autre  part,  aucun  règlement  n'était  encore  intervenu 
en  faveur  des  sociétés  sur  lesquelles,  avant  la  guerre,  le 
gouvernement  ottoman  se  déchargeait  du  soin  d'entre- 
tenir et  de  compléter  son  réseau  routier  (i).  Pendant 
toute  une  année  encore,  la  Société  générale  d'entreprises 
ne  fut  pas  en  mesure  de  reprendre  l'exécution  de  ses 
contrats  ;  l'administration  militaire  française  se  vit  donc 
obligée  de  se  substituer  à  elle,  et  d'organiser  de  toutes 
pièces  une  régie  directe  poiu"  effectuer  les  travaux  urgents. 
Le  service  des  travaux  publics  évita  d'ailleurs  de  se 
lancer  dans  un  programme  trop  vaste,  susceptible  d'en- 
gager des  dépenses  sur  plusieurs  exercices,  et  se  borna 
aux  réparations  provisoires  et  aux  consolidations  par- 
tielles. 

On  se  mit  immédiatement  à  l'œuvre  sur  les  principales 
artères,  dites  «  routes  d'État  »,  rayonnant  autour  de  Bey- 
routh (route  de  la  mer,  Sour-Saïda-Beyrouth- Tripoli  ; 
et  route  Beyrouth-Damas,  pour  le  tronçon  compris  dans 
la  zone  Ouest).  Entre  Chekka  et  Tripoli,  la  route  était 

(i)  Li  Société  générait-  (Vcntreprises  dans  l'empire  ottovmn  et  sa  filiale 
i.i  Société  française  d'entreprises,  spécialement  créée  pour  la  Syrie  En 
1914,  ces  compagnies  poussaient  activement  la  réfection  ou  le  percement 
des  routes  Beyrouth-Caifla,  Beyrouth-Damas  et  Alep-Alexandrette  ;  leur 
contrat  prévoyait  en  outre  817  kilomètres  de  voies  nouvelles  à  travers 
les  vilayets  d'Ourfa  et  d'Adana.  Pendant  la  guerre,  tout  leur  matériel 
fut  détruit  ou  confisqué. 


130  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

entièrement  à  refaire.  Son  tracé,  fort  long  et  sinueux, 
pouvait  être  avantageusement  raccourci  en  suivant  la 
côte  par  Enfé  ;  un  projet  détaillé  dans  ce  sens,  immédia- 
tement mis  à  l'étude,  fut  ratifié,  et  les  crédits  inscrits 
au  budget  de  1919,  après  approbation  du  conseil  général 
du  vilayet.  Au  mois  de  décembre  1918  la  nouvelle  route 
était  commencée,  et  livrée  à  la  circulation  dès  la  fin  de 
l'été  suivant  (i).  Les  moyens  d'action  réduits  dont  nous 
disposions  ne  permirent  pas  d'aménager  encore  la  piste 
Tripoli-Lattakieh.  On  se  contenta  d'en  réparer  les  parties 
devenues  impraticables,  et  d'y  effectuer  les  dérochcments 
et  dérivations  nécessaires  pour  permettre  tout  au  moins 
le  passage  des  arabas  (2)  et  des  autos  légères.  On  procéda 
de  même  sur  les  routes  provinciales  des  sandjaks,  dont  les 
services  des  ponts  et  chaussées  furent  réorganisés. 

Dans  les  villes,  où  la  voirie  était  en  général  à  l'abandon, 
d'importantes  améliorations  furent  aussi  rapidement 
apportées.  A  Beyrouth,  on  restaura  les  anciennes  artères 
principales,  et  l'on  acheva  le  déblaiement  des  rues  nou- 
velles percées  par  les  Turcs  ;  on  construisit  enfin  un  sys- 
tème d'égouts  absolument  indispensables.  Ceux  qui 
avaient  circulé  à  Beyrouth  et  dans  le  Liban  aux  premiers 
jours  de  l'occupation  purent,  trois  mois  après  seulement, 
constater  les  progrès  accomplis.  Et  cependant,  l'adminis- 
tration disposait  enccre  uniquement,  pour  la  capitale, 
d'un  rouleau  compresseur  et  d'équipes  d'ouvriers  munis 
de  dames  en  bois  ! 

Enfin,  dans  le  but  de  faire  dresser  un  tableau  d'en- 
semble et  raisonné  des  travaux  prévus  pour  les  grands 
centres  m-bains,  le  haut  commissariat  en  fit  lever  les 
plans  par  le  commandant  Veyrier,  of&cier  du  génie  spé- 
cialisé dans  cette  branche. 

(i)  M.  Georges  Picot  inaugura  cette  route  au  début  d'octobre  IQ19. 
(2)  Charrettes  légères  indigènes. 


l'administration  française  131 


Dès  avant  la  guerre,  la  Syrie  p>ossédait  un  réseau  ferré 
relativement  développé.  Des  compagnies  françaises 
exploitaient  la  ligne  Jaffa- Jérusalem  et  le  chemin  de  fer 
D.  H.  P.  (i).  Ce  dernier  mesurait  681  kilomètres,  et  com- 
portait les  lignes  Beyrouth-Rayak-Damas,  Damas-Mzérib, 
qui  desservait  le  Hauran,  et  Rayak-Alep,  par  Homs, 
d'oià  se  détachait  l'embranchement  de  Homs  à  Tripoli  (2). 

Pour  relier  Damas  à  La  Mecque,  le  gouvernement 
d'Abd-ul-Hamid  avait  construit  le  chemin  de  fer  du 
Hedjaz  destiné  au  transport  des  pèlerins.  A  cette  ligne 
se  raccorda  quelques  années  plus  tard  une  antenne  qui, 
de  Deraâ,  gagnait  Caïffa  par  la  vallée  du  Yarmouk. 

Pendant  la  guerre,  à  la  fois  pour  gêner  la  progression 
vers  l'intérieur  d'une  expédition,  dont  les  Turcs  redou- 
tèrent toujours  le  débarquement,  et  pour  récupérer  le 
matériel  nécessaire  à  la  construction  de  nouveaux  che- 
mins de  fer  stratégiques,  le  commandement  ottoman  déca- 
pita la  voie  Jafîa- Jérusalem  et  démonta  les  sections 
Alexandrette-Osmanié  (3)  et  Homs-Tripoli,  inutiles  au 
point  de  vue  stratégique,  ainsi  que  celle  de  Damas- 
Mzérib,  qui  faisait  double  emploi  avec  le  Damas-Déraâ. 
En  Palestine,  au  contraire,  les  nécessités  militaires  avaient 
mené  les  belligérants  à  compléter  le  réseau  ferré  qui 
alimentait  les  fronts.  De  sorte  qu'à  la  fin  des  hostilités, 
une  ligne  nouvelle  directe  se  trouva  construite  entre  le 

(i)  Le  D.  H.  P.  [Damas-Hamah  et  prolongements)  appartenait  à  la 
Régie  générale  des  chemins  de  fer. 

(2)  La  ligne  Beyrouth-Daïaas-Mzérib,  d'une  longueur  de  247  kilo- 
mètres, «Bt  à  voie  étroite  de  i  m.  05  d'écarteroent.  ELe  franchit  le  Liban 
,\  I  500  mètres  d'altitude  par  une  section  à  crémaillère  de  35  kilo- 
mètres. 

La  seconde  partie  du  réseau  est  à  voie  normale,  et  s'allonge,  avec  les 
lignes  Rayak-Alep  et  Homs-Tripoï,  sur  434  kilomètres. 

(3)  La  ligne  Alexandrette-Osmanié  reliait  Alexandrette  au  chemin  de 
fer  de  Bagdad. 


132  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Caire  et  Caïffa,  par  El-Kantara,  sur  le  canal  de  Suez, 
Gaza  et  Lydda,  où  elle  coupait  le  Jaffa- Jérusalem. 

Lorsque  les  Alliés  entrèrent  en  Syrie,  ils  en  trouvèrent 
les  chemins  de  fer  dans  un  état  lamentable.  Voies  fati- 
guées, ouvrages  d'art  détruits,  gares  incendiées,  matériel 
détérioré,  tel  fut  le  bilan  du  premier  inventaire.  L'ennemi, 
en  se  retirant,  avait  fait  sauter  les  principaux  ponts,  que 
le  génie  britannique  remplaça  vaille  que  vaille  par  des 
passerelles  en  bois. 

Pour  ne  parler  que  des  chemins  de  fer  français,  le 
Jafïa- Jérusalem  était  privé  de  ses  rails  sur  20  kilomètres 
entre  Jaffa  et  Lydda,  et  l'on  estimait  au  moins  à  qua- 
rante millions  les  dommages  subis  par  le  D.  H.  P.,  amputé 
des  sections  Damas-Mzérib  et  Homs-Tripoli,  respecti- 
vement d'une  longueur  de  100  et  103  kilomètres.  Les 
bâtiments  des  gares  avaient  été  livrés  aux  flammes  sur 
le  parcours  Alep-Rayak,  ainsi  qu'à  ce  dernier  croisement, 
les  grands  ateliers  de  réparations  de  machines  et  de 
wagons.  On  constata  en  outre  la  destruction  d'un  pont 
métallique  de  trente  mètres  de  portée  sur  l'Oronte,  et 
d'un  autre,  qui  enjambait  une  gorge  dans  le  Liban. 

Le  matériel  roulant  était  presque  inutilisable.  Avant  la 
guerre,  le  D.  H.  P.  disposait  de  60  locomotives,  116  wagons 
de  voyageurs  et  850  wagons  de  marchandises.  On  retrouva 
environ  60  wagons  de  voyageurs  et  300  de  marchandises  ; 
le  reste  avait  été  brûlé  ou  brisé,  et  même  à  beaucoup  de 
voitures  encore  existantes  certaines  pièces  essentielles 
manquaient;  dans  tous  les  compartiments  de  voyageurs  les 
portières  et  les  vitres  n'existaient  plus,  les  garnitures  et  le 
capitonnage  avaient  été  arrachés.  Le  pillage  en  règle  du 
magasin  complet  de  pièces  de  rechange  que  possédait  la 
compagnie  (i)  ne  permit  d'effectuer,  sur  les  17  locomotives 
qu'il  fut  possible  de  remettre  en  service,  que  des  répara- 
tions de  fortune  ;  la  puissance  de  traction  de  ces  machines 

(i)  Ce  magasin  était  évalué  à  un  million,  chiffre  d'avant  guerre. 


l'administration  française  133 

s'en  trouva  notablement  amoindrie.  Enfin,  le  mobilier 
des  gares,  les  appareils  téléphoniques  et  télégraphiques 
avaient  disparu. 


Il  paraissait  urgent  de  restituer  de  puissants  moyens 
d'action  à  un  pays  qui  ne  demandait  qu'à  renaître.  Les 
Anglais  le  comprirent,  et  n'hésitèrent  pas,  dans  les  régions 
où  leur  occupation  avait  toutes  chances  de  se  maintenir, 
à  entreprendre  des  travaux  gigantesques.  En  Mésopo- 
tamie, ils  firent  de  Bassorah  un  port  énorme,  et  trans- 
formèrent Bagdad,  au  grand  détriment  du  pittoresque 
d'ailleurs.  Ils  consacrèrent  pareillement  une  centaine  de 
millions  au  port  de  Caïffa,  à  peu  près  inexistant  avant 
leur  arrivée,  et  en  préparèrent  l'aménagement  suivant  le 
dernier  mot  du  progrès.  Sous  leur  active  impulsion,  les 
lignes  aboutissant  à  Caïfîa,  et  venant,  l'une  du  Caire, 
l'autre  de  Damas,  acquirent  chaque  jour  un  rendement 
plus  intense. 

Dans  la  zone  française,  les  autorités  britanniques 
agirent  à  l'inverse.  Sous  le  prétexte  commode  des  néces- 
sités militaires,  elles  gardèrent  la  direction  du  port  de 
Beyrouth  et  des  chemins  de  fer.  Les  Sociétés  françaises 
concessionnaires  se  virent  pratiquement  confisquer  leurs 
exploitations. 

L'état-major  britannique  refusa  de  voir  en  ce  qu 
subsistait  du  D.  H.  P.  autre  chose  qu'un  moyen  d'action 
militaire.  Dans  cette  vue,  il  conserva  la  haute  main  sur 
tous  les  chemins  de  fer  syriens,  où  rien  ne  se  fit  plus  sans 
son  autorisation.  Les  Anglais  se  bornèrent  donc  à  remettre 
provisoirement  en  état  le  matériel  strictement  indispen- 
sable à  leurs  besoins.  Ils  s'opposèrent  à  tout  programme 
un  peu  plus  large  qui  eût  embrassé  les  besoins  du  com- 
merce. Le  réseau  demeura  donc  une  ruine  ;  les  pièces  en 
mauvais  état  achevèrent  de  s'user,  et  la  situation  s'ag- 
grava de  jour  en  jour  ;  on  ne  parla  naturellement  pas  de 


134  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

rtconstruire  les  sections  démontées.  La  compagnie  fran- 
çaise ne  fut  pas  même  autorisée  à  passer  en  Europe  les 
importantes  commandes  qu'exigeait  l'urgente  réfection  de 
son  matériel,  et  dont  les  délais  de  livraison,  très  longs  à 
cette  époque,  ne  devaient  déjà  que  trop  retarder  la  récep- 
tion. 

Durant  toute  la  période  où  les  autorités  britanniques 
disposèrent  souverainement  de  nos  chemins  de  fer,  elles 
n'accordèrent  qu'avec  une  extrême  parcimonie  des 
wagons  aux  négociants  du  pays,  voire  aux  Chambres  de 
commerce.  La  famine  datait  à  peine  de  la  veDle  ;  faute 
d'être  écoulées  à  temps  vers  leurs  destinations,  les  denrées 
s'avariaient  sur  les  quais  des  gares  et  dans  les  docks  ; 
débarquées  à  Jaffa,  Beyrouth,  Tripoli  ou  Alexandrette, 
elles  ne  pouvaient  s'acheminer  vers  Jérusalem,  Damas, 
Homs  ou  Alep  qu'à  dos  de  chameaux  ou  par  d'autres 
moyens  aussi  archaïques.  Ces  villes  furent,  nonobstant, 
presque  au  lendemain  de  l'armistice,  abondaaiiraent  pour- 
vues. 

En  effet,  si,  pendant  trois  mois,  le  blocus  empêcha 
théoriquement  toute  entrée  en  Syrie,  l'expansion  com- 
merciale française  fut  seule  à  en  souffrir.  Voilà  l'unique 
raison  de  son  maintien  dans  un  paj's  ami,  si  longtemp-s 
après  la  fin  des  hostilités,  alors  qu'aucun  motif  de  stra- 
tégie ou  de  sécurité  ne  le  justifiait  plus.  L'arrière -pays 
syrien  était  devenu,  par  la  ligne  ferrée  Le  Caire-Caïffa- 
Damas,  une  dépendance  économique  de  l'Egypte,  et 
l'état-major  britannique  n'avait  garde  de  laisser  échapper 
une  si  belle  occasion  d'acquérir  sans  concurrence  un 
marché  si  important.  Une  tolérance  calculée  atténuait 
la  rigueur  du  blocus  pour  les  marchandises  venues 
d'Egypte  qui  se  glissaient  en  Sjnrie.  La  comparaison 
devenait  éloquente  entre  l'intérieur,  où  les  Anglais  lais- 
saient pénétrer  jusqu'au  superflu,  et  la  côte,  où  la  France 
paraissait  administrer,  et  qui  restait  privée  du  néces- 
saire. 


l'administration   française  1J5 

Lorsque  le  blocus  fut  enfin  levé  (24  décembre  1918), 
la  mesure  parut  illusoire,  tant  furent  sévères  les  forma- 
lités imposées  par  le  commandement  britannique  à  un 
commerce  qui  se  faisait  principalement  avec  la  France. 
Les  licences  d'importations  ou  d'exportations  et  les  permis 
de  transports  ne  favorisèrent  que  les  échanges  avec 
l'Egypte  et  l'Angleterre  ;  seuls  les  anglophiles  en  obtin- 
rent. Un  consortium,  autorisé  à  commercer  avec  Alep, 
se  composa  exclusivement  de  marchands  apparentés  à 
l'Intelligence.  Les  feuilles  d'expédition,  sans  distinction 
d'origine,  durent  être  rédigées  en  deux  langues,  et  en 
deux  langues  seulement,  l'anglais  et  l'arabe. 

Ne  pénétrèrent  par  mer  ou  par  terre  dans  les  zones 
réservées  que  les  marchandises  d'origine  anglaise.  A  celles 
qui  venaient  de  France,  on  fit  rebrousser  chemin,  tel 
ce  wagon-foudfe  plein  d'alcool  à  80"  de  provenance  fran- 
çaise, qui  fut  arrêté  au  Caire.  Un  jour  le  capitaine  anglais 
du  port  de  Jaffa  vit  le  Guadiana  débarquer  du  ciment 
marseillais  ;  il  notifia  à  l'agent  des  Messageries  maritimes 
qu'à  l'avenir  toutes  les  importations  en  Palestine  seraient 
tenues  de  porter  la  marque  britannique.  Le  commerce 
avec  la  France  fut  donc  confiné  à  une  étroite  bande  litto- 
rale, le  long  de  laquelle  un  mouvement  de  cabotage  assez 
actif  se  produisit  d'ailleurs  presque  aussitôt. 

Notre  influence  en  Syrie  aurait  gagné  à  voir  nos  indus- 
triels, nos  ingénieurs  et  nos  commerçants  rejoindre  promp- 
tement  leur  poste  ;  un  jeu  avisé  de  formalités  et  les  délais 
nécessaires  à  l'obtention  de  passeports  les  en  tint  le  plus 
longtemps  possible  éloignés.  Et  tandis  qu'ils  se  morfon- 
daient en  Egypte,  un  nombreux  personnel  anglais  pas- 
sait en  Syrie.  La  succursale  du  Crédit  lyonnais  à  Jérusa- 
lem avait  été  fermée  pendant  la  guerre  ;  sitôt  la  VUle  Sainte 
délivrée,  le  Conseil  d'administration  crut  le  moment  venu 
de  reprendre  ses  opérations  en  Palestine,  et  fit  sur-le- 
champ  repartir  l'ancien  directeur.  Ce  dernier  dut  attendre 
en  Egypte,  pendant  plus  de  six  mois,  l'autorisation  de 


136  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

franchir  la  frontière  palestinienne.  Sans  le  moindre  délai 
cependant,  l'Anglo  Egyptian  et  la  National  Bank  of  Egypt 
s'étaient  installées  à  Jérusalem,  ainsi  que  les  banques 
juives  incontinent  créées. 

Une  nuée  de  voyageurs  de  commerce  anglais  s'étaient 
abattus  sur  la  Palestine  et  la  zone  arabe  ;  les  nôtres  s'en 
virent  défendre  l'accès.  Beaucoup  de  maisons  fran- 
çaises, qui  trafiquaient  avant  la  guerre  avec  la  Syrie, 
avaient  cru  pouvoir  renouer  les  traditions  commerciales  ; 
la  censure  postale  britannique  arrêta  leurs  prospectus  et 
leurs  catalogues.  Même  lorsque  leurs  représentants  furent 
admis  en  Syrie,  la  Palestine  leur  demeura  fermée.  Entre 
cette  province  et  la  zone  Ouest,  la  complication  des  for- 
malités administratives,  sanitaires  et  douanières  britan- 
niques empêcha  à  peu  près  complètement  les  échanges. 
Il  ne  fallait  pas  moins  de  dix  jours  pour  obtenir  à  Jérusa- 
lem un  laissez-passer  à  destination  de  Beyrouth.  Les  sio- 
nistes seuls  pouvaient  voyager  et  commercer  à  leur  gré. 


Les  autorités  britanniques  agirent  pour  le  port  de  Bey- 
routh avec  la  même  désinvolture  que  pour  les  chemins 
de  fer.  Il  fallait  à  tout  prix  détourner  par  Caïffa,  où  l'on 
hâtait  les  travaux,  le  courant  commercial  sj^ien.  Une 
base  britannique  occupa  en  grande  partie  la  douane  et  le 
port  de  Beyrouth.  Lorsqu'elle  en  avait  pris  possession 
la  première,  au  début  d'octobre  1918,  la  marine  française 
s'était  bornée  à  la  réquisition  de  quelques  mahonnes  et 
barcasses,  afin  de  gêner  le  moins  possible  le  trafic  civil. 
Les  Anglais  mirent  la  main  sur  tout  le  matériel  nautique  ; 
pour  en  faire  usage,  nous  dûmes,  à  chaque  fois,  demander 
l'autorisation  à  la  base  navale  britannique.  De  véritables 
négociations  furent  nécessaires  pour  obtenir  le  droit  de 
séjour  de  nos  bâtiments  dans  les  bassins,  propriété  fran- 
çaise. 


L  ADMINISTRATION    FRANÇAISE  I37 

Les  autorités  militaires  britanniques  émirent  même  la 
prétention  de  considérer  le  commandant  de  notre  propre 
base  navale  comme  un  simple  officier  de  liaison,  soumis 
à  l'autorité  suprême  du  général  en  chef.  I.e  général  Bulfin, 
commandant  le  21^  corps  d'armée  britannique,  le  fit  savoir 
en  termes  catégoriques  au  capitaine  de  vaisseau  Duche- 
min.  Celui-ci  en  référa  à  son  chef  hiérarchique,  l'amiral 
Varney,  qui  lui  prescrivit  de  n'exécuter  que  les  ordres 
transmis  par  la  division  navale  française. 

La  Société  ottomane  des  ports,  des  quais  et  entrepôts  de 
Beyrouth  demanda  vainement  à  renouveler  et  à  perfec- 
tionner son  outillage  usé  et  démodé  ;  on  ne  lui  donna  pas 
même  la  faculté  de  déblayer  le  port  encombré  des  carcasses 
de  vaisseaux  de  guerre  turcs  coulés  en  1912  par  les  Ita- 
liens, durant  la  guerre  italo-turque.  EUe  ne  put  entre- 
prendre les  réparations  indispensables  que  sous  le  couvert 
de  l'administration  française,  qui  prit  la  direction  de  son 
personnel  et  l'aida  par  des  avances  de  fonds. 


La  gêne  qui  paralysait  les  affaires  ne  provenait  pas 
seulement  des  entraves  mises  par  les  autorisés  britan- 
niques. Une  indifférence  inexplicable  régnait  alors  en 
France  au  sujet  de  la  Syrie.  Entre  Mai'seille  et  BejTouth 
aucun  service  régulier  de  paquebots  ne  fut  rétabli,  malgré 
les  instances  répétées  du  haut  commissaire  auprès  du 
département  des  Affaires  étrangères.  Nos  bateaux  devin- 
rent légendaires  pour  la  rareté  de  leurs  apparitions.  Des 
mois  entiers  se  passaient  sans  que  le  Levant  ne  reçût  leur 
visite,  alors  que  le  commerce  syrien  escomptait  impatiem- 
ment la  reprise  des  transactions  avec  la  France.  Atten- 
dions-nous qu'il  fût  drainé  par  les  compagnies  de  navi- 
gation anglaises  ou  italiennes  qui,  bien  avant  les  nôtres, 
avaient  réorganisé  leurs  lignes? 

Les  3,  4  et  5  janvier  1919,  la  Chambre  de  commerce 


I3S  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

de  Marseille  avait  cependant  réuni  un  Congrès  français 
de  la  S3Tie,  qui  avait  eu  le  plus  grand  succès.  La  prési- 
dence en  fut  offerte  à  M.  Franklin-Bouillon,  président  de 
la  Commission  des  Affaires  étrangères  de  la  Chambre, 
assisté  de  M.  Chekri-Ganem,  président  du  Comité  central 
syrien,  et  de  M.  de  Monzie.  Beaucoup  de  Syriens  partici- 
pèrent à  ce  Congrès,  qui  réunit  154  membres  et  où  l'on 
étudia  toutes  les  questions  intéressant  la  Syrie  :  questions 
économiques,  d'enseignement  et  d'hygiène,  d'archéologie, 
d'histoire,  de  géographie  et  d'ethnographie.  Un  projet  très 
complet  de  travaux  publics  fut  également  élaboré. 

Mais  l'instabilité  de  notre  situation  en  Syrie,  les  diffi- 
cultés opposées  à  la  reprise  des  relations  économiques 
découragèrent  vite  les  grandes  maisons  françaises.  Les 
banques  surtout  ne  parurent  pas  comprendre  l'intérêt 
que  présentait  la  Syrie  au  point  de  vue  des  affaires.  Sauf 
les  banques  installées  en  Syrie  avant  la  guerre,  le  Crédit 
Lyonnais,  la  Banque  de  Salonique  et  la  Banque  Ottomane, 
qui  créa  une  filiale,  sous  le  nom  de  Banque  de  Syrie, 
aucune  autre  ne  songea,  même  lorsque  la  chose  devint 
possible,  à  essaimer  des  succursales  nouvelles.  Nos  rivaux, 
pendant  ce  temps,  prenaient  de  l'avance.  Sans  parler  de 
l'Anglo  Egyt>tian  Bank,  qui  n'était  pas  représentée  en 
Syrie  avant  la  gueiTe,  et  à  laquelle  les  autorités  britan- 
niques et  chérifiennes  firent  toutes  les  facilités  pour  créer 
d'importantes  succursales  dans  toute  la  Palestine,  à 
Damas  et  à  Alep,  sans  faire  état  de  toutes  les  banques 
étrangères  qui  travaillaient  en  Syrie  avant  1914,  et  qui 
y  romTirent  leurs  guichets  et  même  développèrent  leur 
activité,  il  faut  noter  la  concurrence  que  nous  fit  la 
Banco  di  Roma.  Cet  établissement  installa  de  nombreuses 
agences  dans  tous  les  grands  centres  de  SyTie.  Il  ne  se 
borna  pas  à  des  opérations  financières,  mais  multiplia  les 
sociétés  d'études  pour  rechercher  les  possibihtés  indus- 
trielles et  commerciales  du  pays.  L'effet  de  la  concurrence 
dont  nous  étions  l'objet  sur  ce  point,  et  de  notre  apathie 


L  ADMINISTRATION    FRANÇAISE  I39 

à  lui  tenir  tête,  était  désastreux,  il  semblait  confirmer 
les  insidieuses  médisances  qui  représentaient  la  France 
comme  épuisée  d'hommes  et  d'argent,  et  incapable  de 
concourir  au  développement  d'un  pays  où  rien  ne  se 
pouvait  faire  sans  argent. 

Fallait-il  donc  attendre  la  paix  pour  la  reprise  des 
affaires?  Toujours  est -il  que  le  commerce  français  res- 
tait sur  la  réserve  et  les  quelques  missions  d'étude  qui 
parurent  en  Syrie  ne  réussirent  pas  à  déterminer  un  cou- 
rant d'affaires.  La  plus  intéressante  et  la  plus  active  de 
ces  missions  fut  assurément  celle  qu'envoyèrent  les 
Chambres  de  commerce  de  Marseille  et  de  Lyon,  asso- 
ciées à  l'Université  de  Lyon,  sous  la  direction  de  M.  Huve- 
ILn.  Composée  de  personnalités  de  premier  ordre,  elle 
rapporta  sur  la  Syrie  une  documentation  économique  très 
complète,  et  les  conclusions  de  son  rapport  indiquaient 
nettement  aux  entreprises  françaises,  désireuses  de  s'in- 
téresser à  l'Oi-ient,  l'orientation  qu'elles  devraient  donner 
à  leur  activité. 

L'irrégularité  des  relations  postales  et  télégraphiques 
avec  l'extérieur  contribuait  encore  à  l'isolement  écono- 
mique du  pays.  La  simple  création  d'un  service  de  colis 
postaux  commerciaux  par  Tarente,  dont  l'effet  moral 
eût  été  excellent,  ne  put  même  pas  être  réalisée,  malgré 
les  effort^  du  haut  commissariat. 

L'administration  française  fît  de  son  mieu.x  pour  remé- 
dier à  la  situation,  sans  grand  succès  d'ailleurs.  Elle  orga 
nisa  au  plus  tôt  ses  services  économiques  et  les  développa. 
Ceux-ci  réglementèrent  les  relations  avec  les  différents 
pays,  édictèrcnt  les  limitations  ou  les  prohibitions  appro- 
priées pour  la  sortie  de  certaines  denrées  ;  ils  évitèrent 
ainsi  sur  le  marché  local  des  hausses  anormales,  ca  es 
superflues,  ajoutées  à  tant  d'autres,  de  la  vie  chère.  Les 
Chambres  de  commerce  furent  remaniées,  et  un  Office 
commercial  centrahsa  ks  renseignements  et  provoqua  les 
échanges.  Un  agent  de  liaison  avec  les  services  commer- 


140  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

ciaux  anglais  d'Egypte  fut  installé  à  l'Agence  diploma- 
tique de  France  au  Caire. 


Dans  l'impuissance  où  se  trouvait  notre  administra- 
tion d'assurer  le  fonctionnement  normal  et  satisfaisant 
des  transports  par  voie  ferrée  et  de  favoriser  le  commerce, 
elle  s'efforça  tout  au  moins  d'y  obvier  par  le  rétablisse- 
ment des  communications  postales  et  télégraphiques, 
tenues  au  début  par  l'armée  britannique.  Progressivement, 
sitôt  que  la  sécurité  parut  le  permettre  (fin  novembre 
1918],  l'administration  française  rouvrit  au  public  les 
birreaux  de  poste  et  de  télégraphe,  sous  le  contrôle  d'une 
censure  que  les  circonstances  permirent  ensuite  d'atté- 
nuer. Les  bureaux  principaux  de  Beyrouth,  Saïda,  Tyr, 
Tripoli,  Lattakieh  et  Alexandrette  reprirent  ainsi  d'assez 
bonne  heure  leurs  opérations  ;  puis  vint  le  tour  des  bu- 
reaux secondaires.  Au  15  janvier  1919,  26  bureaux  fonc- 
tionnaient ;  et  peu  de  temps  après,  le  service  était  repris 
dans  les  conditions  normales. 

Le  haut  commissariat  avait  envisagé  l'émission  et  le 
paiement,  dans  les  bureaux  de  poste  civils,  des  mandats 
munis  de  vignettes  françaises,  par  l'intermédiaire  de  la 
poste  militaire  des  T.  F.  L.  Le  ministère  des  Postes  et 
Télégraphes,  consulté  à  cet  effet,  ne  comprit  sans  doute 
pas  l'intérêt  de  cette  question  au  point  de  vue  de  notre 
influence,  car  il  ne  répondit  pas.  Le  service  des  mandats 
et  colis  postaux  internationaux  ne  put  être  repris  qu'à 
partir  du  15  juin  1919,  mais  il  passa  par  l'Egypte,  de 
sorte  que  les  relations  économiques  de  la  Syrie  avec  la 
France  n'en  furent  pas  améliorées. 

La  Syrie  est  par  essence  un  pays  agricole.  L'adminis- 
tration française  se  préoccupa  de  favoriser  cette  source 
de  richesses,  et,  tout  en  assurant  le  ravitaillement  immé- 
diat, d'aider  à  la  reprise  des  cultures  destinées  à  y  pour- 


l'administration  française  141 

voir  dans  l'avenir.  Elle  organisa  donc  un  système  de 
prêts  de  semences  aux  agriculteurs  nécessiteux  du  vilayet 
de  BejTOuth  et  du  Liban,  y  affecta,  dès  le  mois  de  dé- 
cembre, un  crédit  de  plus  de  800  000  francs  et  institua 
des  commissions  de  contrôle.  En  un  mois,  340  tonnes  de 
blé,  230 tonnes  d'orge.  150  de  sorgho  avaient  été  réparties 
et  distribuées. 

Une  organisation  semblable  avait  été  envisagée  en  ce 
qui  concerne  les  animaux  de  labour  dont  le  défaut  se 
faisait  gravement  sentir  et  entravait  sérieusement  la 
reprise  de  l'activité  agricole  ;  mais  on  dut  reculer  devant 
l'importance  des  capitaux  à  engager  et  les  risques  de  l'opé- 
ration ;  il  fallut  donc  se  borner  à  réglementer  l'achat  et  la 
vente  du  bétail  et  à  aider  la  Banque  agricole  dans  la 
mesure  du  possible. 

Mentionnons  par  contre  l'aide  efficace  qui  fut  apportée 
à  la  séricicultiure  en  faisant  venir  de  France,  aux  frais  de 
l'administration,  des  graines  de  vers  à  soie  remboursables 
à  longue  échéance. 

Il  eût  été  de  première  importance  de  se  préoccuper  du 
reboisement  des  montagnes  syriennes,  siu-  lesquelles  les 
besoins  militaires  et  la  péniu-ie  du  charbon  avaient  obligé 
les  Turcs  à  pratiquer  des  coupes  sombres.  Malheiu"euse- 
ment  les  autorités  britanniques  pom^suivaient  l'œuvre  de 
destruction  des  Turcs.  Elles  faisaient  abattre  le  reste  des 
forêts  syriennes  pour  fournir  des  bois  de  mines  à  l'Egypte 
et  même  à  la  métropole.  Nos  alliés  n'auraient  pas  agi 
autrement  dans  une  région  qu'il  aurait  fallu  restituer  à 
des  ennemis. 


II 


La  guerre  avait  biffé  d'un  trait  notre  œuvre  séculaire 
d'éducation  et  de  bienfaisance  en  Syrie.  La  défaite  des 
Turcs  permit  de  recouvrer  nos  établissements,  mais  à 


142  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

tel  point  pillés  et  saccagés,  qu'il  en  fallut  entreprendre 
hâtivement  la  restauration  complète.  Le  prestige  et  le 
renom  de  la  France  l'exigeaient.  Elle  se  devait  de 
reprendre  en  Orient  sa  place  traditionnelle,  et  de  réoc- 
cuper des  positions  que  d'autres  s'apprêtaient  à  lui  dis- 
puter. Pour  cela,  dans  le  pays  même,  nul  moyen  de  se 
procurer  l'indispensable.  Mobilier  et  fournitures  scj^laires, 
linge  et  literie  pour  les  hôpitaux,  spécialités  pharmaceu- 
tiques, appareils  et  instruments  de  chirurgie  et  de  labo- 
ratoire, tout  manquait.  On  les  attendit  de  France,  et 
longtemps,  car  les  transports  maritimes  d'État  ne  leur 
accordèrent  pas  la  faveur  opportune  d'un  tour  de  priorité. 
La  réouverture  de  beaucoup  de  nos  institutions  en  fut 
retardée,  d'autan c  plus  que  les  autorités  britanniques 
opposèrent  mille  difficultés  au  retour  de  nos  compatriotes. 
Tant  que  se  prolongea  le  blocus,  le  haut  commandement 
anglais  maintint  un  contrôle  sévère  sur  tous  les  débar- 
quements :  pour  se  glisser  en  Syrie,  les  sœurs  françaises 
durent  s'abriter  sous  le  qualificatif  d'infirmières. 

En  Palestine,  les  obstacles  à  la  remise  en  état  des 
œuvres  françaises  furent  moins  aisés  encore  à  surmonter. 
Les  Anglais  s'y  opposèrent  par  tous  les  moyens  â  la  ren- 
trée des  rehgieux  français  et  de  ces  sœurs  hospitalières 
dont  la  cornette  blanche  est  aussi  populaire  que  notre 
drapeau.  Les  sœurs  de  Saint- Vincent-de-Paiil  attendirent 
huit  mois  la  permission  de  reparaître  en  Palestine.  A 
Caïffa,  les  bâtiments  de  l'hôpital  français  restèrent  occupés 
par  un  état-major  britannique  jusqu'en  mai  1919,  en  dépit 
de  toutes  les  réclamations  ;  pendant  ce  temps,  les  congré- 
gations allemandes  ou  autrichiennes,  tranquillement  en 
possession  de  leurs  locaux,  continuaient,  sans  entrave 
aucune  à  leur  liberté,  à  enseigner  l'allemand  et  à  vanter 
la  puissance  germanique  (i).  Bien  mieux,  les  Anglais  con- 


(I)  Au  cours  d'une  mission  à  Jérusalem,  j'ai  logé  moi-même  dans 
un  couvent  allemand  de  Caïffa  où  les  religieuses  faisaient  la  classe  en 


L  ADMINISTRATION    FRANÇAISE  143 

sommèrent  l'œuvre  de  pillage  et  de  déprédations  de  nos 
ennemis,  menaçant  même  de  s'approprier  définitivement 
les  biens  de  plusieurs  ordres  religieux  français.  Leurs  mis- 
sions protestantes  s'étaient  installées  dans  plusieurs  de 
CCS  immeubles  et  refusaient  péremptoirement  de  les 
restituer  à  leurs  propriétaires  revenus  sur  place. 

Et  cependant,  à  mesure  que  leurs  portes  se  rouvraient, 
nos  œuvres  de  Palestine  retrouvaient  auprès  des  popu- 
lations la  faveur  d'antan.  Très  vite,  nos  établissements 
scolaires  redevinrent  prospères  ;  en  juillet  1919  ils  avaient 
regagné,  à  quelques  centaines  près,  leur  contingent 
d'avant-guerre  :  9  931  élèves  contre  10  635  en  1914.  Les 
écoles  concurrentes  anglaises  et  américaines,  auxquelles 
allaient  tous  les  privilèges,  végétaient  par  contre  dans 
la  stagnation  la  plus  complète  et  réunissaient  à  peine 
I  400  enfants  !  Chiffres  éloquents  qui  démontrent  l'ina- 
nité de  la  pression  administrative  sur  les  habitants.  Vaines 
aussi  les  traverses  rencontrées  par  nos  religieux  dans  la 
remise  en  marche  de  leurs  classes  :  réfection  des  bâti- 
ments, insuffisance  de  personnel,  absence  totale  de  maté- 
riel et  de  fournitures  scolaires.  Les  Palestiniens  faisaient 
confiance  à  leurs  éducateurs  de  jadis.  Dix-huit  mois 
d'occupation  britannique  n'avaient  pu  ébranler  la  situa- 
tion que  le  Protectorat  religieux  avait  valu  à  la  France. 


Dans  le  Liban  et  en  Syrie,  les  écoles  de  tous  genres  et 
de  tous  rites  foisonnaient  avant  1914  ;  écoles  françaises, 
anglaises,  italiennes,  allemandes  et  américaines,  aux- 
quelles s'ajoutaient  une  multitude  d'écoles  locales  entre- 
tenues par  les  conununautés  et  les  évêques,  sans  parler 
des  écoles  officielles  du  gouvernement  ottoman.  La  guerre 


iUemand.   Les  portraits  de  Guillaume  II  et  de  Fraxiçois- Joseph  figu- 
raient toujours  à  la  place  d'honneur  dans  la  salle  de  réceptions. 


144  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

en  balaya  la  plupart  ;  seules  quelques  écoles  indigènes 
subsistèrent.  Lorsque  les  Français  reparurent  dans  le 
pa3's,  il  fallut  innover  comme  si  rien  n'avait  jamais  existé. 
Le  9  octobre  1918,  un  premier  arrêté  fixa  tout  au  moins 
le  présent  : 

Article  premier.  —  Les  écoles  sont  maintenues. 

Art.  2.  —  Le  personnel  reste  en  fonctions. 

Art.  3.  —  La  langue  française  remplace  la  langue  turque. 

Immédiatement  le  service  de  l'instruction  publique 
pressa  la  réouverture  des  écoles  ofiicieUes.  Leurs  débuts 
furent  pénibles  :  pas  de  maîtres  pour  les  petites  classes, 
pas  d'élèves  pour  les  grandes  ;  pas  de  locaux,  pas  de 
matériel,  pas  de  fournitures,  pas  d'argent.  Le  haut  com- 
missariat prit  alors  ces  écoles  à  sa  charge  ;  les  troupes 
et  les  services  militaires,  qui  y  cantonnaient,  les  éva- 
cuèrent, et  quinze  jours  seulement  après  l'occupation, 
Beyrouth  comptait  quatorze  écoles  primaires  en  exercice. 
Plusieurs  d'entre  elles  appartenaient  à  l'enseignement 
privé,  dont  la  misère  ne  le  cédait  en  rien  à  l'enseignement 
officiel.  Les  écoles  privées  «  servaient  principalement 
d'hôpitaux  pour  l'armée,  de  dispensaires  pour  la  popu- 
lation civile,  de  centres  de  ravitaillement  officiel  dans  les 
villes  et  de  cuisines  populaires  dans  les  campagnes,  après 
avoir  servi  de  casernes  pour  les  Turcs  et  les  Allemands  ; 
c'est  dire  en  quel  état  tout  cela  pouvait  se  trouver  en 
1919  (i)  ». 

M.  Georges  Picot  réunit,  en  décembre  1918,  une  com- 
mission des  représentants  de  tous  les  rites  et  associations 
enseignantes,  pour  déterminer  un  ordre  d'urgence  dans 
la  réouverture  des  écoles  privées.  A  ces  écoles,  le  haut 
commissariat  assura  des  subventions,  sous  réserve  d'un 
droit  de  regard,  de  contrôle  et  de  direction  générale. 

(i)  L' Enseignement  en  Syrie  pendant  ta  période  d^ organisation.  Confé- 
rence faire  par  M.  Chevalley,  conseiller  du  haut  commissariat  pour 
l'instruction  publique,  et  publiée  dans  la  Syrie  et  le  Liban  en  1921. 


L  ADMINISTRATION    FRANÇAISE  I45 

En  très  peu  de  temps,  le  nombre  des  élèves  et  le  niveau 
des  études  permirent  d'instituer  à  Beyrouth  les  examens 
français,  qu'avant  la  guerre  les  candidats  de  tout  le 
Levant  étaient  obligés  d'aller  passer  en  Egypte.  Un  cer- 
tificat d'études  primaires  français  et  un  brevet  élémen- 
taire furent  créés  en  1919.  Ces  examens  comprenaient 
une  partie  d'arabe  et  d'enseignement  pratique  (compta- 
bilité, dactylographie,  sténographie,  enseignement  ména- 
ger, etc.)  qui  les  firent  beaucoup  apprécier.  Les  examens 
du  brevet  supérieur  et  du  baccalauréat  ne  piu^ent  être 
organisés  que  l'année  suivante. 

L'enseignement  secondaire  et  supérieur  fut  également 
l'objet  de  tous  les  soins  du  service  de  l'instruction  publique 
dirigé  d'abord  par  le  lieutenant  Petit,  puis  par  M.  Chc- 
valley.  Tour  à  tour,  le  lycée,  les  écoles  normales  d'ins- 
tituteurs et  d'institutrices,  le  collège  de  la  Mission  fran- 
çaise ouvrirent  leurs  portes,  ainsi  que  la  plupart  des  grands 
établissements  congréganistes. 

Partout  la  fréquentation  scolaire,  quoique  non  obliga- 
toire, augmentait  rapidement.  A  la  fin  de  février  1919, 
150  écoles  privées  fonctionnaient  déjà  au  Liban.  En 
décembre,  le  total  des  écoles  officielles  ou  privées  de  toute 
la  Syrie,  y  compris  celles  de  Palestine  et  de  Cilicie,  attei- 
gnait un  millier.  Sur  ce  chiffre,  on  comptait  740  établis- 
sements primaires  subventionnés  par  le  haut  commissa- 
riat, dont  plus  de  500  dans  le  Liban. 

Les  établissements  congréganistes  français  s'étaient 
relevés  plus  promptement  encore  qu'en  Palestine.  Les 
Turcs  n'en  avaient  laissé  que  les  murs,  souvent  croulants. 
A  la  fin  de  1919,  ils  se  retrouvaient  aussi  peuplés  d'élèves 
qu'en  1914.  Beaucoup  d'entre  eux,  établis  dans  les  zones 
extérieures  à  l'action  officielle  française,  nous  y  servaient 
une  fois  encore  d'avant -garde,  et  y  propageaient  silen- 
cieusement notre  influence.  Nos  religieux  fondaient  rare- 
ment une  œuvre  d'enseignement  sans  la  doubler  d'une 
œuvre  d'assistance  ;  nos  asiles,  nos  dispensaires  et  nos 


146  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

hôpitaux  s'ouvrirent  donc  pareillement  dans  toute  la 
Syrie.  En  peu  de  jours  une  clientèle  encore  accrue  de 
malades  et  d'abandonnés  leur  était  revenue. 

On  comprend  donc  mal,  à  moins  que  l'on  ne  comprenne 
trop  bien,  le  rapport  défavorable  à  nos  congrégations, 
dont  le  cardinal  Bourne,  archevêque  de  Westminster,  con- 
sentit à  se  faire  l'interprète  auprès  du  Saint-Siège.  Ce 
prélat  déclara  les  rehgieux  français  inaptes  à  s'acquitter 
de  leur  tâche  de  façon  satisfaisante  et  utile  à  la  religion. 
Ses  informations  lui  furent  sans  doute  fournies  par  l'état- 
major  britannique,  car  lui-même,  après  une  visite  en 
Palestine,  borna  son  voyage  en  Syrie  à  un  séjour  de 
quarante-huit  heures  à  Beyrouth.  11  y  déclina  même 
l'hospitalité  du  délégué  apostolique,  Mgr  Giannini,  pour 
accepter  celle  du  général  Bulfin,  commandant  le  corps 
d'année  britannique.  Le  cardinal  Dubois,  invité  par 
M.  Georges  Picot  à  inspecter  nos  œuvres  françaises 
d'Orient,  rapporta  de  son  passage  en  Syrie,  au  commen- 
cement de  1920,  une  impression  toute  différente  et  plus 
solidement  documentée. 


De  toutes  nos  grandes  institutions,  la  dernière  née,  la 
Faculté  de  droit,  reprit  la  première  ses  cours,  sous  l'active 
impulsion  de  son  chancelier,  le  père  Mouterde. 

La  Faculté  de  médecine  suivit  d'assez  près.  Le  père 
Cattin,  recteur  de  l'Université,  s'y  consacra,  tandis  que 
le  père  de  Martimprey  ravitaillait  le  Liban.  Ce  dernier 
avait  retrouvé  le  bel  établissement  dépouillé  de  toutes  ses 
riches  collections  et  de  son  outillage  ;  les  bâtiments, 
quoique  mal  entretenus,  n'avaient  pas  trop  souffert.  Le 
père  de  Martimprey  eut  la  joie  de  reconquérir  à  lui  seul 
dans  la  gare  de  Beyrouth  une  grande  partie  de  son  maté- 
riel déjà  emballé  pour  Damas.  On  retrouva  la  magnifique 
bibliothèque  de  la  Faculté,  legs  du  professeur  Dieulafoy, 


L  ADMINISTRATION    I<"RANÇAISE  I47 

à  peu  près  intacte  à  Constantinople.  Cependant  les  dégâts 
et  les  pertes  se  montaient  environ  à  400  000  francs. 

Les  cours  furent  rouverts  le  27  janvier  1919,  c'est-à- 
dire  trois  mois  et  demi  après  l'occupation.  Dès  la  fin  de 
février,  tous  les  services  d'avant-guerre  fonctionnaient, 
sauf  celui  de  gynécologie,  dont  le  professeur  était  encore 
mobilisé. 

A  la  rentrée,  120  élèves  se  présentèrent.  Leur  chiffre 
passa  très  vite  à  180,  puis  195.  Plusieurs  étaient  venus 
de  la  Faculté  américaine  voisine.  Le  résultat  était  bril- 
lant et  permettait  de  belles  espérances. 

A  la  demande  des  autorités  françaises,  la  Faculté  greffa 
sur  ses  cours  ordinaires  trois  services  spéciaux  qui 
devaient  avoir  leur  répercussion  dans  toute  la  Syrie  : 
service  antirabique,  laboratoire  d'analyses  chimiques  et 
toxicologiques,  laboratoire  d'analyses  bactériologiques. 
La  place  manque  pour  décrire  ici,  comme  il  le  mériterait, 
l'ensemble  des  œuvres  pédagogiques  groupées  par  les 
pères  jésuites  à  côté  des  Facultés  de  droit  et  de  médecine, 
sous  le  nom  d'Université  Saint-Joseph.  Rappelons  seu- 
lement que  le  service  naissant  des  beaux-arts,  qui  s'est 
depuis  si  merveilleusement  développé,  y  rencontra  une 
aide  eiïîcace  pour  soutenir  la  concurrence  des  nombreuses 
missions  anglaises  en  quête  de  fouilles  archéologiques  ou 
préhistoriques. 

Ainsi  que  l'observait  en  1912  un  écrivain,  qu'on  ne  peut 
suspecter  de  partialité  en  leur  faveur,  M.  Khaïrallah,  il 
faut  rendre  aux  jésuites  ■(  cette  justice  d'avoir  été,  en 
politique,  du  côté  de  la  liberté,  d'avoir  créé  dans  leur 
milieu  une  atmosphère  indépendante,  malgré  la  lourde 
pression  qui  s'exerçait  partout.  Même  au  point  de  vue 
de  la  liberté  sociale,  ils  ont  rendu  des  services,  et  une 
bonne  partie  du  mouvement  régénérateur  et  démocra- 
tique vient  de  leur  côté  (i)  », 

(i)  Kn.\  R.M.LAH,  la  Syrie. 


148  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Les  jésuites  n'ont  pas  changé  de  méthode  ;  leur  influence 
demeure  toujours  aussi  salutaire  à  la  Syrie,  aussi  utile 
à  la  France  ;  et  l'on  peut  ajouter  que  les  autres  ordres 
religieux  français  dans  le  Levant  méritent  à  tous  égards 
la  même  gratitude. 


CHAPITRE  VIII 

LE    SIONISME   ET    LA   QUESTION   DE    PALESTINE 

I.  Les  origines.  —  L'Amérique  et  les  juifs.  —  Déclarations  des 
gouvernements  alliés.  —  La  prise  de  Jérusalem,  —  Les  Alle- 
mands et  le  sionisme.  —  Politique  britannique  et  sionisme.  — 
Objections  que  soulève  le  sionisme.  —  Objections  morales. 
Objections  pratiques.  —  L'État  juif  théocratique  et  commu- 
niste. —  L'État  juif  quartier  général  du  panjudaïsme  internatio- 
nal.—  Les  oppositions  au  sionisme.  —  Un  article  du  professeur 
Jastrow.  —  Les  Palestiniens  et  le  sionisme.  —  II.  Le  sionisme 
invoque  les  principes  wilsoniens.  — ■  Les  revendications  sionistes 
au  Congrès  de  la  paix.  —  Le  sionisme  en  Palestine.  —  Agitation 
parmi  les  indigènes.  —  Les  différents  mouvements  d'opinion. 
—  Les  manifestations.  —  Arrestation  du  lieutenant  Durieux. 
— ■  Une  cérémonie  commémorative  à  Caïfia.  —  Les  Anglais 
préconisent  une  tutelle  américaine. 


I 


Le  Traité  de  1916  avait  ouvert  d'alléchantes  perspec- 
tives au  nationalisme  arabe  ;  mais  celui-ci  dut  encore 
attendre  son  heiu-e.  Un  autre  mouvement,  par  contre, 
et  dont,  officiellement  du  moins,  il  n'avait  pas  été  ques- 
tion lors  des  négociations  de  1915-1916,  s'intensifiait  à 
partir  de  cette  époque  :  en  quelques  mois,  il  allait  prendre 
une  ampleur  imprévue,  et,  très  vite,  acquérir  des  gages. 
Le  sionisme  passait  encore  en  1914  pour  une  utopie  ;  deux 
ans  plus  tard,  il  prétend  s'imposer  comme  une  réalité. 
Ses  promoteurs  élèvent  la  voix,  se  remuent,  s'assurent 
des  concours  puissants,  parviennent  à  circonvenir  les 
hommes  d'État.  Dès  juin  1916,  lord  Cromer  écrira  dans 


150  I.A    FRANCE    EN    SYRIE, 

le  Spectator  :  «  Le  sionisme  devient  rapidement  mie  ques- 
tion pratique,  et,  d'ici  peu,  les  politiciens  ne  pourront 
plus  le  repousser  comme  le  rêve  fantaisiste  de  quelques 
idéalistes.  » 

De  tous  temps,  le  rêve  messianique  d'une  Nouvelle  Sion 
avait  hanté  les  ghettos.  Aussi,  lorsqu'au  1896  le  docteur 
Hcrzl  publia  l'Eiat  juif,  une  émotion  profonde  souleva  les 
masses  Israélites  :  elles  y  trouvaient  concrétisées  leurs 
aspirations,  avec  une  méthode  pour  les  réaliser.  A  cette 
entreprise  où  tant  de  précurseurs  avaient  échoué,  obsti- 
nément Théodore  Herzl  se  consacra  ;  et,  incontinent,  sous 
son  impulsion  énergique;  le  sionisme  s'organisa.  «  Un 
peuple,  une  loi,  une  langue,  un  territoire.  >>  Telle  fut  la 
formule  directrice  ;  le  premier  Congrès  sioniste,  tenu  à 
Bâle  en  1897,  la  traduisit  en  termes  juridiques  :  «  Le  sio- 
nisme tend  à  la  création  en  Palestine,  pour  le  peuple 
juif,  d'une  patrie  garantie  par  le  droit  public.  »  Programme 
définitif,  rigoureusement  suivi  depuis,  et  dont  seulement 
les  modalités  d'application  ont  divisé  les  sionistes  (i). 

Aujourd'hui  le  sionisme  dissimule  volontiers  ses  attaches 
allemandes  d'avant  guerre.  Il  n'est  cependant  pas  con- 
testable qu'il  servit,  consciemment  ou  non,  d'agent  au 
pangermanisme  qui  savait  utiliser  tous  les  auxiliaires. 
Les  jeunes  colonies  juives  de  Palestine  employaient,  de 
préférence  à  l'hébreu,  langue  encore  à  peine  ressuscitée, 
le  yiddisch,  sorte  de  dialecte  judéo- allemand  en  usage  dans 

(i)  Un  historique,  même  succinct,  du  sionisme  dépasserait  largement 
le  cadre  de  cette  étude.  Pour  en  pénétrer  les  causes  et  en  étudier  le 
développement,  on  consultera  avec  intérêt  deux  ouvrages,  d'ailleurs 
conçus  à  des  points  de  vue  nettement  opposés  :  !c  Sionisme,  par  Marcel 
Beunfeld,  le  ProbUnu-  ;ui/,  par  Georges  Bai  ai  i/r.  On  y  constatera  que 
les  sionistes,  actuellement  scindés  en  deux  camps,  les  politiques  et  les 
pratiques,  visent  un  but  identique  ;  les  premiers  préconisent  les  moyens 
radicaux,  les  seconds  veulent  procéder  par  étapes  ;  méthode  plus  lente 
assurément,  plus  sûr  '  aussi  peut-être  ;  les  dirigeants  actuels  du  sionisme 
s'y  sont  ralliés.  Mais  si,  par  prudence,  ils  retardent  quelque  peu  la 
création  d'un  État  juif  intégral,  celui-ci  demeure  en  définitive  leur 
objectif. 


LE    SIONISME  151 

les  juiveries  d'Europe  centrale  ou  de  Russie.  Leurs  rela- 
tions avec  l'extérieur  se  faisaient  le  plus  souvent  en  alle- 
mand ;  on  devine  ainsi  quel  appoint  les  sionistes  appor- 
taient en  Palestine  à  la  propagande  germanique.  Tous 
ceux  qui  vécurent  en  Orient  à  cette  époque  peuvent  con- 
firmer l'assertion  de  YAl-Kihla,  organe  officiel  du  roi 
Hussein  :  «  La  Palestine  est  devenue  pJlemande,  grâce 
aux  efforts  des  sionistes  qui  ont  pris  Berlin  comme  capi- 
tale, et  qui,  s'appuyant  sur  l'empereur  d'Allemagne,  ont 
tâché  de  germaniser  le  pays  (i).  « 

Berlin  était  capitale  du  sionisme,  en  attendant  que 
Londres  le  devînt.  En  Angleterre,  en  effet,  le  sionisme 
avait  recruté  des  amis,  même  en  dehors  du  monde  juif, 
et,  si  son  journal  officiel,  Die  Welt,  se  publiait  à  Berlin, 
ia  société  financière  chargée  de  le  représenter  (2)  avait 
son  siège  à  Londres.  La  guerre  ne  prit  donc  pas  le  sio- 
nisme au  dépourvu  ;  et,  le  moment  venu,  il  troqua  tout 
naturellement  son  masque  allemand  contre  un  travestis- 
sement britannique. 

Les  sympathies  anglaises  à  l'égard  du  sionisme  pro- 
\àennent  des  affinités  étroites  qui  rapprochent  le  judaïsme 
et  le  puritanisme.  Entre  l'un  et  l'autre  existe  une  ana- 
logie, presque  une  parenté  de  conceptions  religieuses,  une 
identité  de  méthodes  économiques  telles  que  les  juifs 
purent  de  plain-pied  s'insinuer  dans  la  vie  sociale  et 
politique  du  pays  (3).  D'ailleurs,  sur  les  deux  rives  de 
l'Atlantique,  les  États  anglo-saxons  ont  été  pour  les  juifs 
des  terres  d'élection  :  les  puritains  rigides,  débarqués  en 
1620  du  Mayfiower  sur  les  côtes  de  la  Nouvelle  Angleterre, 
calquèrent  si  bien  leurs  institutions  sur  la  Bible  que  les 
juifs  ne  tardèrent  pas  à  affluer  vers  cette  terre  promise. 


(i)  Al-Kibla,  août  1916. 

(::)  La  banque  coloniale  julvo  {Jewisk  colonial  Trust). 
(3)  Wemer  Sojiijart,  Die  Juden  und  das  Wirtschaftslcben  (Les  juifs 
el  la  vie  économique). 

Georges  Batault,  le  Problème  juif. 


152  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Parce  qu'ils  avaient  «  participé  à  la  construction  »  des 
États-Unis,  selon  le  mot  du  président  Roosevelt,  et  mal- 
gré l'apport  constant  d'immigrants  étrangers,  le  sentiment 
public  américain  resta  longtemps  favorable  aux  juifs  ;  il 
n'a  que  tout  récemment  été  mis  en  éveil  contre  l'affluence 
sémite  sur  le  territoire  de  l'Union.  Rien  de  surprenant 
à  ce  que  là  aussi  le  sionisme  ait  bénéficié  de  la  poussée 
d'idéalisme  qui  remua  les  Américains  en  faveur  des 
opprimés,  individus  ou  nations. 

Parmi  les  trois  millions  de  juifs  des  États-Unis,  les  uns 
virent  dans  le  sionisme  une  réaction  contre  le  capitalisme 
juif,  les  autres  une  porte  ouverte  à  la  réalisation  de  leurs 
aspirations  mystiques.  Un  groupe  actif  de  propagandistes 
réussit  très  vite  à  donner  à  la  plèbe  juive  d'Amérique 
une  organisation  qui  pouvait  devenir  redoutable.  Pour 
les  «  grands  juifs  «  de  la  finance  et  des  affaires  qui  pré- 
tendaient à  la  direction  du  judaïsme,  le  sionisme  se  pré- 
sentait comme  une  conjuration  démagogique  qu'il  impor- 
tait d'écarter.  On  pouvait  en  détourner  la  menace,  et  la 
muer  en  sauvegarde  ;  il  suffisait  que  le  sionisme  devînt 
un  déversoir  propre,  non  seulement  à  prévenir  une  inon- 
dation d'immigrants  juifs  aux  États-Unis,  mais  encore 
à  diminuer  la  population  juive  de  l'Union  ;  ainsi  se  dis- 
siperaient certaines  méfiances  faciles  à  aigrir  jusqu'à 
l'hostilité.  M.  Sylvain  Lévy  a  clairement  résumé  la  situa- 
tion :  «  L'antisémitisme  idéal  est  l'indice  d'une  résistance 
latente  qui  peut  finir  par  une  explosion  ;  les  «  grands 
juifs  »  le  sentent  confusément  ;  ils  s'assurent  contre  un 
surplus  d'immigration  juive  en  réclamant  la  Palestine 
pour  les  juifs.  Et  l'Amérique,  qui  se  défend  contre  le 
même  danger,  adopte  avec  enthousiasme  le  même  pré- 
ventif. » 

Les  choses  en  étaient  là  quand,  en  1916-1917,  les  Alliés 
cherchèrent  à  négocier  en  Amérique  les  crédits  dont 
chaque  jour  le  besoin  se  faisait  plus  urgent.  Ils  se  virent 
aussitôt  sollicités,  et  de  façon  particulièrement  pressante, 


LE    SIONISME  153 

de  consentir  à  la  réalisation  du  sionisme  ;  il  semble  même 
acquis  que  les  grands  banquiers  juifs  américains  subor- 
donnèrent leur  concours  à  des  engagements  formels  sur 
ce  point.  Le  fougueux  intérêt  soudain  témoigné  par 
M.  Balfour  en  faveur  du  sionisme  n'était  vraisemblable- 
ment pas  simple  amusement  de  dilettante. 

De  fait,  à  partir  de  ce  moment,  les  militants  du  sio- 
nisme multiplient  leurs  démarches  ;  avec  une  facilité 
surprenante,  ils  vont  obtenir  de  tous  les  gouvernements 
des  déclarations  mieux  que  satisfaisantes. 

Dès  1916,  des  ouvertures  préliminaires  sont  faites 
auprès  du  gouvernement  de  M.  Briand,  relatives  à  l'éta- 
blissement en  Palestine  d'un  État  juif  que  protégerait 
l'Angleterre.  En  février  1917,  une  assemblée  sioniste, 
réunie  à  Londres,  reçoit  du  cabinet  britannique  des 
encouragements  très  nets.  Son  délégué,  M.  Sokolof,  se 
présente  ensuite  devant  MM.  Cambon,  de  Margerie  et 
Georges  Picot  (9  avril  1917),  et  ces  derniers  lui  certifient 
que  leur  gouvernement  ne  peut  voir  «  d'un  œil  défavo- 
rable des  revendications  tendant  à  la  libération  d'mie 
race  opprimée  ».  Le  4  juin  suivant,  une  lettre  complémen- 
taire de  M.  Jules  Cambon,  secrétaire  général  du  ministère 
des  Affaires  étrangères,  informe  M.  Sokolof  que,  «  l'in- 
dépendance des  Lieux-Saints  étant  assurée...  »,  le  gou- 
vernement français  ne  peut  éprouver  que  de  la  sym- 
pathie «  pour  la  cause  du  sionisme  dont  le  triomphe  est 
lié  à  celui  des  Alliés  ». 

A  son  tour,  le  2  novembre  1917,  M.  Balfour,  ministre 
des  Affaires  étrangères  de  Grande-Bretagne,  adresse  à 
lord  Rothschild  les  lignes  suivantes  qui  enchaînent  défi- 
nitivement la  politique  britannique  : 

J'ai  le  grand  plaisir  de  vous  adresser,  de  la  part  du  gouverne- 
ment de  Sa  Majesté,  la  déclaration  suivante  sympathique  avec 
les  aspirations  juives  sionistes,  déclaration  qui,  soumise  au  cabinet, 
a  été  approuvée  par  lui. 

Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  envisage  favorablement  l'éta- 


154  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

blissement  en  Palestine  d'un  Foyer  national  pour  le  peuple  juif, 
et  emploiera  tous  ses  efforts  pour  la  réalisation  de  cet  objectif  ; 
étant  clairement  entendu  que  rien  ne  sera  fait  qui  puisse  porter 
atteinte,  soit  aux  droits  civils  ou  religieux  des  collectivités  non 
juives  existant  en  Palestine,  soit  aux  droits  et  au  statut  politique 
dont  les  juifs  jouissent  en  tout  autre  pays. 

Quelques  jours  plus  tard,  le  17  novembre,  à  une  ques- 
tion de  M.  King,  posée  à  la  Chambre  des  Communes, 
M.  Balfour  répond  en  termes  identiques  à  ceux  de  sa 
lettre  à  lord  Rothschild  :  «Le  gouvernement  de  Sa  Majesté 
espère  que  l'établissement  en  Palestine  d'un  Foyer  natio- 
nal pour  le  peuple  juif  résultera  de  la  guerre  actuelle.  » 

Un  doute  s'élève  alors  sur  l'acquiescement  du  gouver- 
nement français  aux  vues  britanniques  si  manifestement 
contraires,  non  seulement  aux  Accords  de  1916,  mais  à 
la  législation  internationale  en  vigueur  (i).  C'est  pourquoi, 
le  13  décembre,  à  la  séance  des  Communes,  M.  Lynch  pose 
au  secrétaire  d'État  pour  les  Affaires  étrangères  les  deux 
questions  précises  que  voici  :  en  ce  qui  concerne  le  régime 
futur  de  la  Palestine  s'est-on  inspiré  des  intérêts  sécu- 
laires de  la  France  en  cette  région?  Les  dispositions  prises 
jusqu'à  présent  et  les  promesses  faites,  notamment  celle 
du  rétablissement  des  juifs  à  Jérusalem,  le  furent-elles 
en  complet  accord  avec  les  représentants  de  la  Répu- 
bhque  française?  M.  Balfour  répond  :  «  L'honorable  gentle- 
man ne  doit  éprouver  aucune  appréhension  de  ce  que, 
dans  notre  politique  en  Palestine,  nous  puissions  man- 
quer de  montrer  la  plus  complète  considération  pour  les 
opinions  de  nos  alliés.  «  M.  Lynch  insiste  :  «  Tout  en 
reconnaissant  cela,  un  accord  a-t-il  déjà  été  établi,  si 
bien  que  les  Alliés  travaillent  maintenant  pour  assurer 
la  collaboration  des  Alliés  en  cette  matière?  —  Oui,  nous 
travaillons  dans  le  plus  parfait  accord.  » 


(i)  Les  capitulations,  dont  les  Alliés  n'ont  jamais  accepté  l'abrogation, 
et  l'article  62  du  Traité  de  Berlin. 


LK    SIONISME  155 

M.  Stepheii  Pichon  se  met  bientôt  à  l'unisson  de 
M.  Balfour.  Déjà  les  déclarations  françaises  antérieures 
avaient  été  savamment  graduées  dans  le  sens  d'une  sym- 
pathie croissante.  Finalement  le  ministre  écrit  à  M.  Soko- 
lof,  le  14  février  1918,  pour  donner  consécration  officielle 
à  xme  note  ainsi  conçue,  communiquée  à  la  presse  le 
10  du  même  mois  :  «  M.  Sokolof,  représentant  des  orga- 
nisations sionistes,  a  été  reçu  ce  matin...  par  M.  Stephen 
Pichon,  qui  a  été  heureux  de  lui  confirmer  que  l'entente 
est  complète  entre  les  gouvernements  français  et  britan- 
nique, en  ce  qui  concerne  la  question  d'un  établissement 
juif  en  Palestine.  » 

Ainsi  donc,  tandis  que,  pour  la  sauvegarde  de  nos 
droits  et  de  nos  intérêts  en  Palestine,  nous  nous  conten- 
tons de  vagues  promesses,  qui  ne  seront  pas  tenues,  nous 
nous  sommes  liés  par  un  accord  au  moins  verbal,  et, 
restés  seuls  contractants  par  suite  de  la  défaillance  de 
la  Russie,  nous  accédons  sans  nous  en  émouvoir  à  la  vio- 
lation flagrante  des  stipulations  de  1916  (i).  A  cette 
époque,  les  circonstances  militaires  faisaient  de  la  Pales- 
tine l'antichambre  de  la  Syrie.  En  renonçant  si  aisément 
à  nos  droits  sur  la  première,  pensions-nous  donner  plus 
de  poids  à  nos  droits  sur  la  seconde?  L'internationalisa- 
tion de  la  Palestine  n'était  qu'une  étape,  déjà  dépassée 
en  1918,  où  l'on  parle  plus  ou  moins  clairement  d'un  pro- 
tectorat britannique   (2).  La  première  brèche  est  faite, 

(i)  Théoriquement,  l'établissement  d'un  Foyer  juif  en  Palestine  ne 
portait  pas  atteinte  au  régime  d'internationalisation  prévu.  Mais,  comme, 
dès  cette  époque,  les  sionistes  proclamaient  hautement  leur  mtention  de 
transformer,  dans  un  avenir  plus  ou  moins  proche,  le  Foyer  juif  en  un 
État,  c'était  jouer  sur  les  mots  que  d'établir  une  distinction  entre  les 
deux  genres  de  groupement. 

(2)  A  aucun  moment,  jusqu'à  l'époque  où  se  négocia  le  Traité  de 
Sèvres,  il  n'a  été  officiellement  et  publiquement  question  d'une  mutila- 
tion de  r.'Vccord  de  191O  en  ce  qui  concerne  la  Palestine.  Bien  mieu.-c,  le 
ministre  des  Affaires  étrangères  français  lui-même  aurait  ignoré  les  con- 
cessions échappées  à  M.  Clemenceau  au  cours  d'entretiens  particuliers 
avec,  M.  Lloyd  George.  C'est  ce  qui  semble  résulter  des  révélations  de 


156  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

d'autres  ne  tarderont  pas  à  être  pratiquées  dans  un  con- 
trat où  l'Angleterre  ne  voit  plus  qu'une  entrave. 

L'année  1918  apporte  au  sionisme  de  nouvelles  adhé- 
sions :  le  g  mai,  celle  de  l'ambassadeur  d'Italie  à  Londres, 
le  marquis  Impériali  ;  il  avise  M.  Sokolof  que  son  gou- 
vernement «  est  disposé  à  s'employer  avec  plaisir  en  vue 
de  faciliter  en  Palestine  l'établissement  d'un  centre  natio- 
nal juif.  »  Le  31  août  enfin,  le  président  WUson,  exprimant 
au  rabbin  Stephen  Wise,  l'un  des  chefs  sionistes  d'Amé- 
rique, sa  satisfaction  des  progrès  réalisés  par  le  sionisme, 
approuve  implicitement  la  déclaration  Balfour  dont  il 
reproduit  la  teneur. 


Depuis  le  9  décembre  précédent,  les  Anglais  sont  maîtres 
de  Jérusalem,  événement  qui  provoqua  parmi  les  sio- 
nistes une  explosion  d'enthousiasme.  La  capitale  de  la 
nation  juive  était  reconquise  !  Sous  la  pression  continue 


M.  Briand  à  la  tribune  de  la  Chambre,  le  25  juin  1920  :  «  Les  Anglais, 
dit -il,  ont  posé  la  question  de  la  Palestine  et  de  la  Syrie  dans  un  bon 
moment,  quand  ils  ont  vu  le  chef  du  gouvernement  français  aux  prises 
avec  des  préoccupations  plus  immédiates,  plus  pressantes,  au  cours  d'une 
conversation  en  décembre  igrS,  dans  le  cabinet  de  M.  Lloyd  George,  à 
Londres,  entre  les  deux  ministres,  sans  procès-verbal  et  sans  secré- 
taire, et  c'est  ce  qu'il  y  a  eu  d'effroyable  dans  la  conclusion  de  cette 
guerre. 

«  On  s'est  réuni,  on  a  parlé  cordialement  pendant  plus  d'un  an,  et  il  n'y 
avait  personne  pour  recueillir  les  paroles,  de  sorte  qu'nn  en  est  réduit 
à  des  hypothèses.  Mais,  dans  ce  cas  particulier,  l'hypothèse  ne  va  pas 
tarder  à  se  confirmer.  Quelque  temps  après,  en  février,  avait  lieu,  rue 
Nitot,  chez  M.  Lloyd  George,  une  réunion  à  laquelle  celui-ci  avait 
convoqué  M.  Wilson,  quelques  conseillers  techniques,  et  le  ministre  des 
Affaires  étrangères  français.  C«  dernier,  ayant  parlé  des  Accords  de  1916, 
M.  Lloyd  George  a  objecté  :  «  Ils  sont  modifiés  ;  on  m'a  promis  l'abandon 
de  Mossoul  et  de  la  Palestine.  »  Personne  n'a  protesté. 

Il  est  à  peine  croyable  qu'une  simple  conversation  sans  témoin,  et 
dont  il  ne  reste  aucune  trace,  ait  suffi  pour  abroger  un  traité  solennelle- 
ment signé  par  un  ministre  des  Affaires  étrangères  britannique  et  un 
ambassadeur  de  France  1  On  reste  surpris  qu'au  Parlement  aucune  voix 
ne  se  soit  élevée  pour  proposer  l'annulation  de  toutes  les  conventions 
verbales  et  le  retour  pur  et  simple  aux  textes  antérieurs. 


LH    SIONISME  157 

de  l'armée  britannique,  de  jour  en  jour  les  lignes  turques 
reculent  vers  le  nord.  Dans  les  rangs  de  cette  armée  de 
200  000  hommes,  combattent  quelques  bataillons  juifs, 
et  des  hauts  faits  de  cette  Légion  juive,  le  sionisme  se 
prévaudra  pour  proclamer  de  nouveaux  droits  sur  la 
Palestine  :  certains  sionistes  n'iront-ils  pas  jusqu'à  lui 
faire  l'honneur  d'une  grande  partie  des  succès  palesti- 
niens ! 

En  attendant  la  victoire  finale,  le  commandant  en 
chef  britannique  organise  militairement  le  pays  occupé. 
Un  statut  provisoire  est  donné  à  Jérusalem,  oià  le  général 
Allenby  a  consenti,  non  sans  mauvaise  grâce  d'ailleurs, 
à  reconnaître  le  rôle  historique  de  la  France.  Lors  de  son 
entrée  dans  la  Ville  Sainte,  le  colonel  de  Piépape,  com- 
mandant le  détachement  français  de  Palestine,  marchait  à 
sa  droite  ;  et  le  drapeau  français  fut  de  nouveau  hissé 
sur  les  nombreux  établissements  qu'il  protégeait  avant 
la  guerre.  A  des  jours  réguliers,  la  garde  des  Lieux-Saints 
est  confiée  à  un  détachement  français,  et  le  haut  commis- 
saire français,  M.  Georges  Picot,  reprend,  dans  les  céré- 
monies, et  malgré  le  général  en  chef,  la  place  tradition- 
nelle du  représentant  de  la  France.  Il  n'est  pas  sans 
intérêt  de  rappeler  à  ce  propos  l'attitude  inamicale  de 
la  Custodie  de  Terre  Sainte  envers  M.  Georges  Picot. 
Celui-ci  voulut  renouer  la  tradition  des  honneurs  rituels 
rendus  aux  représentants  de  la  France  dans  les  céré- 
monies catholiques  célébrées  aux  Lieux-Saints.  Il  se 
heurta  à  l'opposition  formelle  du  nouveau  custode,  le 
père  Diotallévi,  qui  céda  seulement  devant  un  ordre 
émané  du  Souverain  Pontife  en  personne. 

Dès  le  printemps  de  1918,  une  commission  sioniste, 
présidée  par  le  docteur  Wcizmann,  s'était  embarquée  pour 
la  Palestine.  Instituée  par  le  gouvernement  britannique, 
elle  allait  se  livrer  à  divers  travaux  préparatoires  à  l'ins- 
tauration du  sionisme,  inspecter  les  colonies  juives,  visi- 
ter les  écoles,  poser  la  première  pierre  de  l'Université 


158  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

hébraïque  de  Jérusalem.  Le  docteur  Weizmann,  préoc- 
cupé de  concilier  au  mouvement  sioniste  les  Arabes  du 
Hedjaz,  s'aboucha  avec  le  délégué  du  roi  de  La  Mecque. 
Simultanément,  il  s'efforçait  de  rallier  au  sionisme  le  rab- 
binat  de  Jérusalem,  dont  la  tendance  étroitement  con- 
servatrice avait  été  mise  en  défiance  par  les  innovations 
de  ses  coreligionnaires  d'Occident.  Impatient  de  s'y  ins- 
taller en  maître,  le  sionisme  continuait  en  Palestine  les 
méthodes  d'infiltration  d'avant-guerre  ;  les  entreprises 
de  colonisation  se  multiplièrent  :  on  s'efforçait  de  créer 
le  milieu  qui  peu  à  peu  imposerait  l'idée. 

L'évolution  du  sionisme  vers  les  Alliés  n'avait  pu 
qu'inquiéter  les  Allemands.  D'abord  ils  tentèrent  de  dis- 
suader les  juifs  allemands  de  regarder  vers  l'Entente  ; 
les  Munchener  Neueste  Nachrichten  écrivaient  le  26  no- 
vembre 1917  :  «  Les  Anglais,  par  un  usage  astucieux  des 
espérances  sionistes,  promettent  im  royaume  de  Juda 
aux  juifs  du  monde.  Aucun  juif  allemand  ne  sera  trompé 
par  ce  déguisement  d'une  politique  impérialiste.  »  Le 
professeur  Delbriick  s'employait  à  réfuter  les  déclara- 
tions de  M.  Balfour  à  lord  Rothschild  :  «  Selon  toutes  pro- 
babilités, disait-n,  les  Turcs  resteront  maîtres  de  la  Pales- 
tine. En  conséquence,  quiconque  désire  promouvoir  le 
sionisme  a  toutes  les  raisons  de  se  mettre  en  bons  termes 
avec  les  Turcs,  et,  par  conséquent,  avec  les  Allemands. 
Un  sioniste  qui  aujourd'hui  s'associe  aux  ennemis  de  la 
Turquie  commet  un  suicide.  »  Puis  les  Allemands  passent 
à  la  menace.  La  Nouvelle  Presse  libre  de  Vienne  com- 
mente ainsi  la  prise  de  Jérusalem  :  «  L'Allemagne  et 
l'Autriche  ont  en  mains  assez  de  gages  pour  faire  rendre 
à  la  Turquie  sa  propriété.  »  Toutefois,  —  et  Talaat 
Pacha  le  promet  lui-même  —  on  laisse  entendre  que  les 
Turcs  seraient  disposés  à  accorder  une  certaine  auto- 
nomie aux  juifs  de  Palestine. 

Peine  perdue,  le  sionisme  allemand  incline  de  plus  en 


LE    SIONISME  159 

plus  vers  les  Alliés.  Dans  une  dépêche  au  bureau  juif  de 
correspondance  de  la  Haye,  il  prend  acte  des  promesses 
contenues  dans  la  déclaration  Balfour  :  «  L'association 
allemande  sioniste  salue  avec  satisfaction  le  fait  que  le 
gouvernement  britannique  a  reconnu  dans  une  décla- 
ration officielle  le  droit  du  peuple  juif  à  une  existence 
nationale  en  Palestine.  «  Et,  le  13  novembre  1918,  deux 
jours  après  l'armistice,  l'assemblée  sioniste  de  Berlin 
fait  siennes  les  revendications  du  sionisme  anglais,  et 
envoie,  dans  un  geste  peut-être  un  peu  prématuré,  l'expres- 
sion de  «  sa  profonde  reconnaissance  à  l'organisation  sio- 
niste pour  les  efforts  couronnés  de  succès  entrepris  par 
elle  en  vue  de  la  réalisation  du  sionisme.  » 

Ce  que  les  événements  ont  empêché  l'Allemagne  de 
mener  à  bien,  l'Angleterre  va  tenter  de  l'accomplir.  Elle 
essaiera  de  confisquer  le  sionisme  à  son  profit  ;  le  meilleur 
moyen  d'empêcher  la  Palestine  de  tendre  vers  la  France 
n'est-il  pas  d'y  susciter  un  État  juif  sur  lequel  la  Grande- 
Bretagne  exercera  le  contrôle?  La  manœuvre  se  dessi- 
nait dès  1917  ;  un  officier  bavarois,  spécialiste  des  ques- 
tions orientales  pour  avoir  servi  en  Turquie  sous  von  der 
Goltz,  dévoilait  ainsi  les  desseins  secrets  de  l'Angleterre  : 
«  Que  des  Hottentots  ou  des  juifs  habitent  la  Palestine, 
peu  lui  importe,  pourvu  que  ce  pays  soit  un  pont  entre 
l'Egypte  et  l'Inde  (i).  »  C'est,  avec  moins  de  brutalité 
dans  le  langage,  la  même  théorie  qu'exprimait  plus  tard 
le  commandant  Wedgewood  en  présence  d'un  rédacteur 
du  Jewish  Chronide  :  «  En  ma  qualité  d'Anglais,  j^  ne 
puis  pas  considérer  la  Palestine  uniquement  du  point 
de  vue  juif,  c'est-à-dire  du  point  de  vue  seulement  idéa- 
liste, mais...  je  pense  que  l'Angleterre  conclurait  un  bon 
marché  si  elle  permettait  aux  juifs  de  se  créer  un  État 
juif  en  Palestine...  Il  est  vital  et  indispensable  que  la 

(i)  Zionismus  und  WeltfiolUik,  par  le  major  Endees. 


l6o  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Palestine  soit  érigée  en  État-tampon,  non  seulement  pour 
la  protection  des  Israélites,  mais  aussi  pour  notre  propre 
sauvegarde.  » 

Écarter  la  France  de  Palestine,  telle  est  la  préoccu- 
pation fondamentale.  Si  le  sang  répandu  a  quelque 
signification,  si  des  bienfaits  résultent  certains  droits,  il 
est  bon  de  rappeler  ici  l'évocation  des  croisades  par 
laquelle  le  Tintes  du  ii  décembre  1917  saluait  la  déli- 
vrance de  Jérusalem.  «  Nous  aussi  avons  joué  un  rôle 
brillant  dans  cette  lutte  prodigieuse  et  complexe  entre 
l'Orient  et  l'Occident...  mais,  c'est  la  France  qui  a  fourni 
le  plus  grand  nombre  de  guerriers  qui  se  distinguèrent, 
ce  sont  surtout  ses  lils  qui  fondèrent  et  maintinrent  les 
royaumes  latins  ;  c'est  elle  qui  le  plus  souvent  a  repris 
la  lutte,  et  ce  sont  ses  enfants  qui  nous  ont  laissé  les 
meilleurs  comptes-rendus  contemporains  de  ses  épisodes 
les  plus  frappants.  »  M.  Marcel  Bernfeld  oublie-t-il  donc 
le  rôle  et  la  situation  de  la  France  en  Palestine  lorsqu'il 
invoque,  poxir  établir  les  droits  des  juifs,  un  argument 
comme  celui-ci  :  «  Si  un  État  quelconque  possédait  la 
moitié  de  ce  que  les  juifs  possèdent  en  Palestine,  il  n'hé- 
siterait certainement  pas  à  émettre  des  prétentions  à  la 
possession  de  ce  pays  ou  tout  au  moins  à  réclamer  des 
privilèges  (i).  » 

Nos  établissements  d'enseignement  et  de  charité  peu- 
plent la  Palestine,  et  cela  dès  une  époque  où  il  n'était 
guère  question  des  juifs  pour  relever  ce  malheureux  pays 
et  lui  apporter,  avec  un  renouveau  de  civilisation,  les 
innombrables  bienfaits  moraux  et  matériels  dont  nous 
l'avons  comblé.  Nos  droits  sur  la  Palestine  s'imposent 
d'eux-mêmes  et  de  façon  si  catégorique,  qu'il  ne  saurait 
être  question  de  les  discuter. 

Mais  alors  à  quoi  bon  le  rêve  d'un  chemin  de  fer  Caïffa- 
Bagdad,  à  quoi  bon  les  projets  sur  l'Arabie?  Le  contrôle 

(i)  Marcel  Bek.sfeld,  le  Sionistiu. 


LE    SIONISME  l5j 

même  du  canal  de  Suez  ne  risque-t-il  pas  d'échapper  à 
l'Angleterre?  C'est  pourquoi  il  faut  de  toute  nécessité 
saper  des  droits  qu'on  ne  peut  abattre.  L'auxiliaire,  fami- 
lier aux  besognes  occultes,  est  trouvé,  et  il  semblera  d'une 
suprême  habileté  de  remettre  à  un  sionisme  soumis  et 
reconnaissant  les  clefs  des  destinées  britanniques  en 
Orient  et  aux  Indes.  Suivant  l'arrière-pensée  britannique, 
le  sionisme  doit  permettre  à  l'Angleterre  de  fermer  la 
Palestine  à  la  France,  après  quoi  la  Grande-Bretagne,  le 
reléguant  aux  accessoires,  restera  seule  en  scène.  C'est 
bien  la  théorie  du  Near  East,  qui  propose  en  1918  d'incor- 
porer la  Palestine  «  dans  cette  grande  autonomie  de  nations 
qu'est  l'empire  britannique  »  ;  le  tour  serait  joué  et  l'esca- 
motage accompli.  Mais  le  sionisme,  qui  se  sent  une  force, 
consentira-t-il  à  se  prêter  à  ce  jeu?  Aura-t-il  toujours  la 
docilité  requise?  Il  est  avéré  qu'aux  magnats  juifs  de  la 
finance  londonienne  le  nationalisme  juif  sert  tour  à  tour 
de  monnaie  d'échange  ou  de  moyen  de  pression.  Ce  n'est 
pas  d'un  vague  idéalisme  que  s'inspirent  lord  Rothschild 
et  ses  collègues,  lorsqu'Os  poussent  à  la  création  d'une 
patrie  juive  où  ils  ne  s'installeront  jamais.  Leurs  plans 
vastes,  mais  positifs,  visent  à  des  conquêtes  plus  substan- 
tielles que  la  maigre  Palestine.  Le  «  bon  marché  »  du 
commandant  Wedgewood  pourrait  bien  n'être  pour  l'An- 
gleterre qu'un  marché  de  dupeF.  «  Ce  n'est  pas  la  Grande- 
Bretagne  qui  prend  l'internationale  juive  à  son  service, 
comme  se  l'imagine  le  chef  du  gouvernement  de  Londres, 
mais  ce  sont  bien  plutôt  les  financiers  juifs  internatio- 
naux qui  tentent  de  prendre  l'empire  britannique  à  leur 
service  pour  assurer  leur  domination  sur  le  monde... 
Si  la  Grande-Bretagne  réussit  à  faire  de  la  juiverie  mon- 
diale l'instrument  indispensable  de  sa  politique,  elle 
devient  du  même  coup  l'esclave  de  son  indispensable 
mstrument  (i).  » 

(i)  Georges  Batault,  h  Problème  jmj. 


102  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


Chose  curieuse,  parmi  ses  défenseurs  les  plus  ardents 
et  les  plus  désintéressés,  le  sionisme  compta  un  Anglais 
de  race,  catholique  au  surplus,  sir  Mark  Sykes,  député 
de  Hull  et  négociateur  des  Accords  de  1916.  Ce  dernier 
s'en  fit  le  champion  avec  le  même  enthousiasme  qu'il  avait 
consacré  à  la  cause  de  l'indépendance  arabe.  Il  ne  voulut 
pas  y  voir  une  machination  politique  judéo-anglaise, 
et  s'y  attacha  comme  à  la  noble  réparation  d'une  injus- 
tice séculaire,  à  l'accomplissement  d'une  œuvre  de  libé- 
ration et  d'équité.  Son  discours  à  l'Opéra  de  Londres, 
le  2  décembre  1917,  ne  permet  aucun  doute  à  cet  égard  ; 
il  repoussait  toute  pensée  de  mainmise  par  la  race  juive 
sur  un  pays  où  vivent  déjà,  en  nom.bre  infiniment  supé- 
rieur, des  habitants  d'ime  autre  race.  Mais  il  entrevoyait 
l'éclosion  d'une  ligue  des  idéals,  à  laquelle  Israël  partici- 
perait en  toute  sécurité  comme  en  toute  indépendance  (i). 

L'idée  était  belle;  réalisable?  on  peut  en  douter.  Des 
considérations  moins  élevées  prévalurent. 

L'idée  était-elle  même  conforme  à  la  justice?  Lorsque, 
vers  le  milieu  de  la  guerre,  le  sionisme  ouvrit  sa  campagne 
de  revendications,  il  commença  par  susciter  la  pitié  en 
faveur  des  minorités  juives  maltraitées  principalement 
en  pays  slaves  ou  musulmans.  Toutes  ces  souffrances  n'au- 
raient un  terme  que  le  jour  où  Israël  se  verrait  restituer 
une  patrie  dont  il  avait  été  chassé.  Cet  argument  fit 
impression,  et  pourtant  il  n'était  qu'une  contre-vérité 
historique.  De  la  captivité  à  Babylone  deux  tribus  seu- 
lement sur  douze  avaient  regagné  le  sol  national  ;  à  cette 
époque  déjà,  la  Palestine  devait  manquer  d'attraits. 
Cette  désaffection  se  manifeste  de  nouveau  aux  pre- 
miers siècles  de  notre  ère,  où  Israël  peu  à  peu  se  dispersa. 

(i)  C'est  également  la  conception  de  lord  Robert  C«cil. 


LE    SIONISME  163 

L'expropriation  par  les  Romains  n'est  qu'une  légende  : 
«  En  général,  écrivait  le  père  Lagrange  (i),  ce  fait  qu'on 
dit  générateur  du  droit  n'a  jamais  eu  lieu.  Jamais  les 
Romains  n'ont  chassé  les  juifs  de  Palestine  ;  ils  leur 
avaient  seulement  interdit  d'entrer  dans  Jérusalem.  Cette 
interdiction  avait  cessé  d'elle-même  sous  les  empereurs 
chrétiens.  » 

Ainsi  les  juifs  sont  mal  fondés  à  réclamer  un  territoire 
que  volontairement  ils  désertèrent  en  masse,  il  y  a  dix- 
huit  siècles,  un  territoire  où,  vers  1910  encore,  aucune 
des  grandes  œuvres  de  civilisation  qu'on  y  admirait  ne 
portait  leur  marque.  «  Les  droits  historiques  et  inalié- 
nables des  juifs  >>  sont  vraiment  un  peu  légers  en  pré- 
sence d'autres,  moins  reculés  peut-être,  anciens  tout  de 
même  et  plus  continus.  Les  Hébreux  conquirent  jadis  la 
Palestine,  d'autres  vinrent  qui  les  en  dépouillèrent  :  c'est 
la  loi  du  plus  fort.  Mais,  au  lieu  de  demeurer  sur  place, 
comme  tant  d'autres  peuples  subjugués,  de  défendre  opi- 
niâtrement leurs  foyers,  leurs  usages,  leur  civilisation, 
ils  s'éloignèrent.  Quels  droits  ont-ils  aujourd'hui  sur  une 
patrie  dont  eux-mêmes  se  sont  exilés?  Est-il  besoin  de 
discussions  juridiques  en  présence  des  faits? 

Au  dire  des  sionistes,  les  juifs,  quelle  qu'ait  été  leur 
conduite  passée,  ont  au  moins,  pendant  cette  guerre, 
reconquis  ces  droits  périmés.  «  Donnant,  donnant  », 
écrit  M.  Braunstein  (2)  ;  les  services  rendus  aux  Alliés, 
affirme-t-il,  permettent  aux  juifs  de  ne  pas  recevoir  la 
Palestine  comme  un  cadeau,  mais  comme  un  dû.  Or,  la 
question  se  pose  ainsi  :  pour  avoir  fait  campagne  sous 
un  uniforme  ou  sous  un  autre,  c'est-à-dire  avoir  stricte- 
ment accompli  leur  devoir  de  citoyens  du  pays  qu'ils 
avaient  adopté,  les  juifs  méritent-ils  vm  exceptionnel 
témoignage  de  reconnaissance?  Alors  que  des  neutres  se 


(i)  Correspondant  du  lo  avril  1918. 
(a)  Le  Monde  nouveau,  août  1921. 


164  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

sont  volontairement  enrôlés  dans  des  armées  en  guerre 
sans  être  pour  ce  fait  l'objet  d'aucune  faveur  collective, 
pourquoi  les  juifs,  mobilisés  d'of&ce  comme  leurs  conci- 
toyens, se  veiTaient-ils  attribuer  une  gratification  spé- 
ciale? Dans  presque  tous  les  États  en  guerre,  les  juifs 
jouissaient  du  droit  commun,  et,  profitant  des  mêmes 
avantages  moraux  et  matériels  que  l'ensemble  des  popu- 
lations, étaient  soumis  aux  mêmes  obligations.  Lçurs 
propres  intérêts  se  plaçaient-Us  donc  en  opposition  avec 
les  intérêts  généraux  qu'ils  défendaient,  pour  qu'aujour- 
d'hui ils  demandent  comme  une  indemnité? 

Ces  considérations  toutes  morales  ne  perdent  rien  de 
leur  valeur  lorsqu'on  examine  le  côté  pratique  de  la 
question.  Le  sionisme,  comme  but  immédiat  ou  indirect, 
se  propose  la  création  d'un  État  juif.  Or  le  judaïsme  est 
spécifiquement  une  religion  qui,  à  travers  les  siècles  et 
malgré  la  dispersion,  maintint  la  race  dans  sa  pureté  primi- 
tive et  préserva  la  nation  de  toute  fusion  avec  les  gentils. 
Aussi,  au  rebours  de  tous  les  autres  États,  l'État  juif, 
même  socialiste  et  communiste,  serait  et  resterait  théocra- 
tique  (i).  La  laïcité  est  incompatible  avec  le  judaïsme. 

Les  chefs  sionistes  s'en  défendent,  car  il  y  aurait  actuel- 
lement quelque  imprudence  à  l'avouer  ;  ils  n'ignorent 
cependant  pas  que  les  masses  embrigadées  dans  le  siO' 
nisme  sont  soulevées  par  un  idéal  :  revenus  en  Palestine, 
les  juifs  entendent  restaurer  dans  tout  son  éclat  et  dans 
ses  moindres  détaOs  le  culte  antique  imposé  par  la  loi.  A 
quoi  leur  eût  servi  de  s'être  astreints  au  milieu  de  mille 
difficultés  à  la  stricte  observance  de  leurs  rites  les  plus 
minutieux  et  les  plus  compliqués   s'ils  y  renonçaient  du 


(il  Voir  la  théorie  du  Pauvre  selon  la  Bible,  très  clairement  exposée 
dans  le  Problème  juif  (M.  Georges  Batault),  pages  123  et  suivantes.  Le 
Pauvre  de  l'Ancien  Testament  était  synonyme  de  juste,  de  pieux,  d'op- 
primé, par  opposition  au  puissant  et  au  riche,  qualifié  méchant.  C'est  à 
peu  près  la  signification  que  les  socialistes  de  notre  époque  donnent 
au  mot  prolétaire. 


Le  sioNtsME  ïti5 

jour  où  ils  se  trouveraient  dans  la  complète  liberté  de 
les  pratiquer?  Le  professeur  Werner  l'a  déclaré  en  1918 
dans  le  Ménorah  de  New- York  :  «  Ils  espèrent  la  restau- 
ration du  royaume  de  David,  du  temple,  et  des  sacri- 
fices sur  le  mont  Sien.  «  Car  la  loi  de  Moïse  est  inflexible  ; 
sa  résurrection  comporte  obligatoirement  la  remise  en 
Vigueur  de  toutes  ses  prescriptions.  Le  temple  lui-même 
ne  saurait  être  reconstruit  que  selon  ses  plans  primitifs 
et  sur  le  mont  Moriah.  Il  faudrait  en  ce  cas  abattre  la 
mosquée  d'Omar,  ce  joyau  de  l'Orient,  et  l'un  des  lieux 
saints  les  plus  Vénérés  des  musulmans.  Tous  les  artistes 
du  monde  protesteraient  et  l'Islam  ne  le  tolérerait  à  aucun 
prix. 

État  théocratique,  l'État  juif  serait  apparemment  un 
État  communiste.  On  ne  s'imagine  guère  un  lord  Roths- 
child, apôtre  zélé  de  la  doctrine,  ou  quelque  autre  seigneur 
Israélite,  prêchant  d'exemple  et  consentant  pour  le  prin- 
cipe à  se  morfondre  en  quelque  retraite,  même  royale, 
de  Judée  ou  de  Galilée.  Quels  juifs  nantis  abandonne- 
raient pour  s'y  confiner  les  vastes  champs  d'activité  qu'ils 
moissonnent  dans  tous  les  pays,  où  ils  ont  acquis,  âVec 
la  fortune,  une  influence  prédominante  et  des  situations 
considérables  ?  Les  sionistes  le  reconnaissent  eux-mêrrtes  : 
l'État  juif  sera  la  patrie  des  juifs  pauvres  ;  «  les  riches 
vraisemblablement  resteront  et  ne  partiront  que  les 
pauvres  »,  prévoit  M.  Marcel  Bernfeld-  (i).  Les  faits  le 
prouvent  :  en  -^919,  seulement,  l'immigration  juive  a 
compté  30  000  individus  environ.  L'afflu.x  principal  a  été 
celui  des  sionistes  révolutionnaires  (PoaJè-Zion),  dont, 
en  septembre  1920,  le  congrès  a  voté  l'adhésion  à  la 
3«  Internationale  de  Moscou.  Ceux-ci  préconisent  l'éta- 
blissement à  Jérusalem  d'une  république  communiste 
juive  qui  fêta  table  rase  de  tous  les  monuments  et  ves- 
tiges du  christianisme  et  de  l'Islam.  Cette  perspective  d'mie 

(i)  Le  Sionisme. 


l66  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

ieconde  expérience  du  bolchevisme  n'inciterait  que  mé- 
diocrement les  juifs  fortunés  à  se  rapatrier.  D'ailleurs 
certains  sionistes,  comme  l'Américain  Jacob  Schiff,  redou- 
tent l'État  juif  comme  un  danger  ;  le  juge  Brandeis  lui- 
même,  l'un  des  dirigeants  du  sionisme  aux  États-Unis, 
ne  se  fait  aucune  illusion  sur  les  obstacles  presque  insur- 
montables auxquels  se  heurterait  la  constitution  d'un 
État  juif. 

Dans  un  État  de  cette  sorte,  l'exclusivisme  tradi- 
tionnel de  la  race  empêcherait  toute  politique  exté- 
rieure raisonnable.  On  n'imagine  pas  les  relations  de 
mauvais  voisinage  qui  pourraient  s'établir  et  durer 
avec  les  États  limitrophes  ou  environnants.  Jamais, 
en  aucun  point  du  monde,  tant  de  sources  de  conflits 
ne  se  seraient  trouvées  accumulées  :  conflits  avec  la  chré- 
tienté comme  avec  l'Islam.  Dès  maintenant  les  sionistes 
prétendent,  dans  Jérusalem  et  aux  environs,  déter- 
miner un  nombre  très  restreint  de  points  répondant  à 
la  qualification  de  Lieux-Saints.  Il  s'agit  pour  eux  de 
réduire  autant  que  possible  les  places  échappant  à  la 
souveraineté  juive  ;  que  sera-ce  lorsqu'ils  y  seront  tout 
puissants  ? 

Est-ce  à  l'aide  de  tels  éléments  de  subversion  que  le 
sionisme  compte  faire  refleurir  les  arts,  les  lettres,  les 
sciences,  toute  une  civilisation  qui  lui  soit  propre  et  que, 
dans  l'antiquité,  il  fut  impuissant  à  créer?  Par  quel 
miracle  le  peuple  juif  serait-il  soudain  capable  des  plus 
grandes  choses,  lui  qui  jadis  n'en  sut  accomplir  aucune, 
lorsque  à  ses  côtés  d'autres  peuples  sémitiques,  les  Phéni- 
ciens et  les  Assyriens,  l'un  sur  mer,  l'autre  sur  terre,  édi- 
fiaient des  empires  grandioses. 

Une  minorité  de  juifs  seulement  rentrerait  en  Pales- 
tine dans  rh}rpothèse  de  la  création  d'un  État  juif.  Il  y 
aurait  impossibilité  matérielle  à  ce  qu'il  en  fût  autre- 
ment. Le  nombre  total  des  juifs  répailis  par  le  monde 


LE    SIONISME  167 

s'élève  approximativement  à  14  ou  15  millions  (i).  Or, 
si  le  cinquième  seulement  voulait  s'établir  en  Palestine, 
il  s'y  trouverait  parqué  à  l'étroit.  Les  estimations  les  plus 
favorables  faites  par  les  sionistes  accordent  à  la  Pales- 
tine du  temps  de  David  4  millions  d'habitants  ;  elle  était 
alors  surpeuplée.  Actuellement  pareille  agglomération  ne 
pourrait  subsister  :  la  région  du  sud  est  désertique,  les 
collines  qui  entourent  Jérusalem,  pierreuses  et  arides,  ne 
sont  pas  susceptibles  d'être  fertilisées.  En  quelques  points 
mieux  abrités,  mieux  arrosés,  les  terres  du  littoral  et  la 
vallée, du  Jourdain  par  exemple,  le  rendement  agricole 
pourrait  certainement  être  amélioré.  Cependant  une  mise 
en  valeur  scientifique  et  intense  ne  permettrait  guère  à 
la  Palestine  de  nourrir  plus  de  i  500  000  à  2  millions  de 
personnes.  Comme  l'a  fait  observer  le  Morning  Post  après 
une  enquête  sévère  menée  sur  place,  «  la  Palestine  n'est 
une  terre  promise  qu'en  comparaison  des  déserts  du 
Sinaï  et  de  l'Arabie.  » 

L'État  juif,  foyer  permanent  et  intangible  de  révolu- 
tions et  de  difficultés,  pourrait  bien  être  en  outre  le  quar- 
tier général  du  panjudaïsme  international  :  «  Il  ne  s'agi- 
rait plus  de  fonder  un  État,  mais  un  petit  foyer  national, 
qui  serait  efiectivement  le  centre  d'où  seraient  dirigés 
les  mouvements  et  les  évolutions  de  l'impérialisme  juif, 
économique  et  messianique  (2)...  »  Déjà  en  1860,  dans 
un  livre  intitulé  Rome  et  Jérusalem,  Mosès  Hess,  ce  pré- 
curseur du  sionisme,  l'ami  de  Karl  Marx,  précurseur  du 
communisme,  écrivait  :  «  La  nouvelle  Judée  d'aillexurs 
n'engloberait  pas  la  totalité  des  juifs  ;  la  majorité  de 
ceux-ci  continuerait  à  séjourner  dans  leur  patrie  d'adop- 
tion, mais  ils  recevraient  du  foyer  commun  l'impulsion 
nécessaire  ;  la  création  d'un  centre  juif  leur  redonnerait 
vie  et  unité.  »  Ce  gouvernement  de  la  juiverie  à  travers 


(i)  Évaluation  de  M.  Marcel  Bernfeld,  le  Sionisme. 
2)  Geor  Mies  Batault,  le  Problème  juif. 


l68  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

le  monde  prendrait  facilement  des  allures  de  complot 
contre  les  gentils  et  contre  les  nations,  complot  qui  ne 
tarderait  pas  à  provoquer,  comme  réaction  de  défense, 
les  plus  violents  accès  d'antisémitisme  (i).  L'instauration 
en  Palestine  d'un  foyer  national  ou  d'un  État  juif  ne 
supprimerait  donc  pas  l'antisémitisme,  mais  au  contraire 
l'aggraverait. 


Faut-il  s'étonner  que  beaucoup  d'esprits  clairvoyants 
se  soient  prononcés  contre  îe  sionisme?  Parmi  les  juifs, 
im  grand  nombre,  la  majorité  probablement,  s'en  soucie 
peu  ou  le  combat.  En  1913,  les  cotisants  du  sionisme, 
ceux  qui  paient  le  chekel,  n'étaient  que  130  000  sur  13  mil- 
lions. Actuellement,  leur  nombre  s'élèverait,  paraît-il,  à 
500  000,  pour  les  deux  tiers  Américains.  Ces  chiffres 
n'autorisent  guère  le  sionisme  à  prétendre  représenter 
l'universalité  des  juifs  ;  un  si  petit  nombre  d'adhérents 
ne  caractérise  pas  un  mouvement  national.  En  Amérique 
même,  tout  un  parti  juif  est  fermement  opposé  au  sio- 
nisme et  gagne  du  terrain.  La  lettre  au  rabbin  Stephen 
Wise,  par  laquelle  le  président  Wilson  se  solidarisait  avec 
la  déclaration  Balfour  (septembre  1918),  soulevait  de 
violentes  protestations  juives,  dont  celle  du  rabbin 
Ephraïm  Frisch,  de  New- York,  fut  la  plus  remarquée. 
Dans  le  but  d'exploiter  cette  lettre,  les  sionistes  l'avaient 
affichée,  avec  cette  mention  :  «  Président  Wilson  sfeaks 
for  America  »,  affirmation  tendancieuse  dont  se  forma- 
lisèrent les  Américains  indifférents  ou  hostiles  au  sio- 
nisme. Déjà  la  presse  sioniste  avait  délibérément  tronqué 
la  déclaration  Balfour  en  taisant  la  clause  réservant  l'éga- 
lité des  droits  aux  autres  communautés  de  Palestine  : 
convaincus  de  duplicité,  les  sionistes  s'aliénèrent  ainsi 
dans  l'Union  beaucoup  de  sympathies. 

(i)  Georges  Batault,  U  Problème  juif. 


Le  slo-NiSMË  ib() 

En  France,  l'Alliance  israélite  universelle  se  refuse  à 
marcher  à  la  remorque  du  sionisme  ;  le  consistoire  de 
Paris  et  le  grand  rabbin  observent  la  même  attitude. 
M.  Sylvain  Lévy,  tout  d'abord  rallié  au  sionisme,  fait  en 
1918  un  voyage  d'études  en  Palestine  ;  il  en  revient 
franchement  antisioniste,  et  fait  connaître  ses  sentiments 
dans  une  conférence  à  la  Fédération  sioniste  de  France. 

En  Palestine  même,  les  juifs  indigènes  se  dressent  en 
adversaires  du  sionisme.  Ils  assistent  avec  déplaisir  à 
l'immigration  d'un  prolétariat  juif  qui  bouleverse  leurs 
habitudes  et  piétine  leurs  traditions.  Le  grand  rabbin  de 
Jérusalem  ne  regarde  pas  le  sionisme  d'un  œil  plus  favo- 
rable que  le  cardinal  Bournc.  Pendant  son  séjour  en  Pales- 
tine, ce  prélat  a  étudié  l'effort  anglo-sioniste  ;  de  retour 
en  Angleterre,  devant  un  congrès  national  catholique  il 
a  condamné  le  principe  du  sionisme  et  flétri  les  idées 
subversives  des  envahisseurs  de  la  Terre  Sainte.  Bien  que 
fonctionnaire  britannique,  l'évêque  anglican  de  Jérusa- 
lem, le  docteur  Mac-Innes,  s'élèvera  à  plusieurs  reprises 
contre  le  sionisme  ;  à  Londres,  dans  une  réunion,  il  affir- 
mera que  les  sionistes  se  sont  rendus  odieux  aux  anciens 
habitants  du  pays,  juifs  inclus  ;  les  émigrés  russes,  polo- 
nais, roumains,  dit-il,  professent  des  sentiments  bolche- 
vistes,  et  l'on  ne  saurait  admettre  l'expulsion  ou  l'expro- 
priation de  la  population  indigène. 

Sans  même  insister  sur  le  grand  dommage  causé  par 
le  sionisme  aux  intérêts  français  (i),  il  faut  envisager 
les  susceptibilités  chrétiennes  qui  ont  cependant  quelque 
importance.  S'il  est  périlleux  de  porter  atteinte  aux 
intransigeances  musulmanes,  il  ne  l'est  pas  moins  de 
froisser   dans   leurs   convictions   les   plus   profondes   les 


(i)  Dans  la  Palestine  internationalisée,  les  Accords  de  1916  n'avaient 
pas  fait  encore  entièrement  litière  des  droits  de  la  France.  Celle-ci 
gardait  ses  prérogatives  au  moins  morales  de  protection  des  chrétiens, 
et  pouvait  alors  d'autant  plus  compter  sur  la  prépondérance,  que  nos 
alUés  russes  avaient  insisté  pour  que  ce  privilège  lui  fût  maintenu. 


170  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

groupes  chrétiens  variés  qui  portent  aux  Lieux-Saints 
un  culte  passionné.  Le  Times  ne  s'est  pas  fait  l'écho  d'une 
voix  isolée  lorsqu'un  jour  il  insérait  cette  opinion  de 
M.  Ridder  Haggard  :  «  J'exprime  l'espérance  que,  dans 
les  arrangements  définitifs,  on  se  rappellera  que  les  chré- 
tiens aussi  bien  que  les  juifs  ont  des  intérêts  et  des  sou- 
venirs à  Jérusalem  et  en  Judée.  »  Les  souvenirs  des  juifs 
sont  respectables  ;  pas  plus  néanmoins  que  ceux  des  chré- 
tiens et  des  musulmans  ;  il  serait  inexplicable  que  l'on 
sacrifiât  ceux-ci  à  ceux-là. 


L'accomplissement  des  projets  sionistes  se  heurte,  on 
le  voit,  à  d'insolubles  difficultés  morales  et  matérielles. 
Il  n'apparaît  point  que  les  gouvernements  s'en  soient 
préoccupés.  On  s'étonnera  peut-être  aussi  qu'à  l'heure  où 
la  diffusion  des  fameux  principes  wilsoniens  remuait  le 
monde,  et  particulièrement  l'Orient,  les  Alliés  aient  déli- 
bérément foulé  aux  pieds,  en  ce  qui  concerne  la  Palestine, 
le  droit  qu'ont  les  peuples  de  disposer  d'eux-mêmes.  C'est 
le  professeur  Jastrow  qui  écrivait  en  1918  dans  le  Ménorah 
de  New-York  :  «  La  Palestine  n'appartient  pas  aux  juifs  ; 
elle  appartient  à  ceux  qui  vivent  dans  le  pays...  Nous  ne 
pouvons  ignorer  deux  mille  années  d'histoire  et  mainte- 
nir que,  puisque  les  ancêtres  des  juifs  d'aujourd'hui  furent 
pendant  quelques  centaines  d'années  en  possession  de  la 
Palestine,  les  Israélites  ont  le  droit  de  devenir  les  maîtres 
de  ce  pays.  Si  nous  reconnaissons  la  légitimité  de  la  con- 
quête juive,  alors  nous  devons  reconnaître  aussi  la  légi- 
timité de  la  reconquête  qui  enleva  la  Palestine  aux  juifs... 
Si  le  fait  d'être  les  anciens  maîtres  de  la  Palestine  donne 
une  justification  aux  revendications  présentes  des  juifs 
dans  ce  pays,  il  est  clair  que  cette  revendication  doit  se 
restreindre  à  la  partie  de  la  Palestine  qui  fut  réellement 
entre  les  mains  des  juifs.  Or,  on  sait  que  ce  n'est  qu'une 


LE    SIONISME  171 

partie  de  l'intérieur,  une  zone  de  quelque  115  à  120  kilo- 
mètres de  long  sur  40  ou  50  de  large.  Le  littoral  ne  fut 
jamais  entre  les  mains  des  juifs  :  sa  partie  méridionale  fvit 
occupée  par  les  philistins  et  le  nord  par  les  phéniciens. 
La  partie  la  plus  riche  de  la  Palestine,  à  l'est  du  Jour- 
dain, ne  fut  jamais  juive.  Ce  serait  certainement  un  acte 
de  violence  qui  soulèverait  les  plus  fortes  oppositions 
que  d'étendre  un  État  juif  moderne  à  la  Palestine  entière  ; 
d'autre  part,  ce  serait  absurde  de  créer  à  l'intérieur  de 
la  Palestine  un  État  minuscule...» 

En  Palestine  vivent  actuellement  environ  800  000  habi- 
tants, dont  la  grande  majorité  est  musulmane  (600  000 
environ)  ;  les  juifs  autochtones,  c'est-à-dire  installés  dans 
le  pays  avant  1914,  ne  comptent  dans  ces  chiffres  que 
pour  70  000.  Or,  les  populations  de  la  Palestine  se  rendent 
fort  bien  compte  que  la  fondation  d'un  État  ou  d'un 
foyer  juif  dans  leur  pays  signifie  leru"  expulsion  de  gré 
ou  de  force.  Les  sionistes  débarqués  en  Palestine  n'en 
font  au  demeurant  nullement  mystère  :  le  rédacteur  du 
Morning  Post  circulant  en  Palestine  rapporte  qu'un 
Anglais  résidant  à  Jaffa  accusa  les  sionistes  de  faire 
preuve  «  d'une  sauvage  intolérance  et  d'arrogance  à 
l'égard  des  indigènes  ». 

Parlant  à  Manchester,  le  5  décembre  1917,  sir  Mark 
Sykes,  fidèle  à  son  idéal,  jugeait  essentiel  au  succès  de 
l'entreprise  sioniste  de  se  fonder  sirr  la  base  d'une  entente 
des  juifs  et  des  Arabes.  Or,  parmi  toutes  les  impossibilités 
auxquelles  se  heurte  le  sionisme,  celle-ci  est  la  plus  radi- 
cale de  toutes.  On  connaît  la  haine  foncière  des  Arabes 
envers  les  juifs.  Depuis  son  origine,  le  sionisme  a  affecté 
des  tendances  agricoles  ;  au  5^  Congrès  sioniste,  Théodore 
Herzl  s'écriait  :  «  Nous  voulons  faire  de  nos  colons  des 
possesseurs  réels  et  indépendants  de  la  terre.  »  C'était 
décréter  la  dépossession  progressive  des  indigènes  par 
les  juifs.  L'exclusivisme  juif,  qui  persiste  intangible  depuis 
des  millénaires,  à  travers  toutes  les  destinées,  transfor- 


tfi  LA    FlUNCE    EN    SYRIE 

merait  en  parias  la  population  allogène  le  jour  où,  même 
avant  de  l'écraser  par  le  nombre,  les  juifs  tiendraient  en 
main  l'autorité.  Les  Arabes  le  savent,  et  se  révoltent 
à  l'idée  de  devenir  des  prolétaires  travaillant  leur  propre 
sol  au  compte  de  maîtres  étrangers. 

Le  sionisme  voudra-t-il  s'imposer  par  la  force  :  les 
150  miOions  de  musulmans  répandus  sur  la  surface  du 
globe  n'accepteront  pas  d'un  cœur  léger  l'humiliation  de 
voir  les  leurs  chassés  de  Jérusalem.  La  Turquie,  l'Arabie, 
l'Egypte,  les  Indes  sont  en  éveil.  Il  serait  imprudent  de 
déchaîner  une  guerre  sainte,  à  laquelle  se  ruerait  joyeu- 
sement tout  l'Islam  et  dont,  après  les  juifs,  qui  en  feraient 
les  premiers  frais,  toutes  les  nations  chrétiennes,  la  France 
et  l'Angleterre  en  tête,  éprouveraient  les  plus  terribles 
contre-coups. 

Sitôt  les  premières  manifestations  du  sionisme  en  Pales- 
tine, musulmans  et  chrétiens  vont,  fait  sans  précédent, 
se  coaliser  contre  l'ennemi  commun.  Il  faudra  la  main  de 
fer  des  autorités  militaires  britanniques,  et  la  protection 
des  régiments  anglais  poilr  que  le  sionisme  puisse  tetiter 
de  s'implanter  dans  une  Palestine  frémissante  de  colère 
et  de  mépris. 


II 


Lorsque,  pendant  la  guerre,  le  gouvernement  de 
Londres  s'engageait  envers  le  sionisme,  il  ne  prévoyait  sans 
doute  pas  cette  opposition  violente.  Pour  échapper  à  la 
domination  juive,  les  Palestiniens  chercheront  un  appui 
extérieur,  et  se  voueront  tantôt  à  la  France,  tantôt  à 
l'Amérique,  tantôt  au  chérif.  Ils  seront  à  qui  réalisera 
la  Syrie  intégrale  que  l'unanimité  réclame.  Et  c'est  pré- 
cisément contre  l'union  de  la  Palestine  à  la  Syrie  que 
la  diplomatie  britannique  avait  cru  prendre  toutes  ses 
précautions.  Dès  l'armistice,  l'Angleterre  se  heurte  en 


I.E    SIONISME  173 

Palestine  au  mouvement  arabe,  avec  lequel  elle  s'est 
depuis  longtemps  compromise.  Elle  est  d'autre  part  trop 
liée  au  sionisme  pour  l'abandonner.  Pris  entre  les  deux 
antagonistes,  ses  agents  vont,  avec  une  dextérité  remar- 
quable, profiter  des  circonstances  pour  utiliser  l'un  et 
l'autre.  On  s'explique  ainsi  l'incohérence  et  la  contradic- 
tion apparentes  de  certaines  mesures  prises  par  les  auto- 
rités britanniques.  C'est  qu'il  s'agit  par  tous  les  moyens 
d'user  les  résistances,  de  fatiguer  les  emportements,  en 
un  mot,  de  diviser  pour  régner. 

En  décembre  191S,  le  Congrès  juif  d'Amérique,  tenu 
à  Philadelphie,  se  faisait  représenter  à  la  Conférence  de 
la  paix  par  une  délégation,  dont  le  chef,  le  rabbin  Ste- 
phen  Wise,  jouissait  d'un  grand  crédit  auprès  du  prési- 
ilent  Wilson.  Les  envoyés  devaient  réclamer  «  des  condi- 
tions politiques,  administratives  et  économiques  propres 
à  assurer  -^  sous  le  protectorat  de  la  Grande-Bretagne, 
agissant  au  nom  de  la  Société  des  nations  à  créer  —  le 
développement  de  la  Palestine  en  une  république  juive 
(Jewish  commonwealth) .  »  Les  sionistes,  qui  refusaient 
aux  indigènes  de  Palestine  le  droit  de  disposer  de  leur 
pays,  ne  craignirent  point  d'invoquer  eux-mêmes  le  prin- 
cipe wilsonien.  On  lisait  en  effet  dans  l'Univers  Israélite 
du  4  octobre  1918,  sous  la  signature  d'Alsaticus  :  «  La 
thèse  de  la  paix  wilsonienne...  réclame  l'indépendance  de 
chaque  nation  pourvu  que  cette  nation  l'exige.  Pourquoi 
la  nation  juive,  si  elle  existe  ou  si  elle  veut  être,  ne  joui- 
rait-elle pas  de  mêmes  avantages  que  les  autres  nations?  » 
Il  est  vrai  que,  le  28  mars  1919,  le  même  écrivain,  dans 
la  même  revue,  laissait  échapper  quelques  réflexions 
amères  à  propos  du  principe  tant  vanté  quelques 
mois  plus  tôt  ;  «  Pauvre  principe,  si  souvent  évoqué 
depuis  un  siècle,  et  à  qui  l'on  fait  dire  tout  ce  que  l'on 
veut,  à  qui  on  intime  à  volonté  le  silence,  et  qui  est 
devenu    la    bonne   à   tout    faire    de    tous   les    impéria- 


174  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

lismes  !  »  Les  juifs  n'avaient -ils  donc  pas  reçu  satisfaction? 

Si  le  sionisme  n'obtint  pas  du  Congrès  de  la  paix  tout 
ce  qu'il  désirait,  ce  n'est  pas  faute  à  ses  avocats  d'avoir 
manqué  d'activité,  ni,  semble-t-il,  à  leurs  auditeurs 
d'avoir  manqué  de  sympathies.  Sur  l'invitation  expresse 
de  M.  Lloyd  George,  M.  Herbert  Samuel,  futur  haut  com- 
missaire britannique  en  Palestine,  et  le  docteur  Weizmann, 
président  de  la  commission  sioniste  palestinienne,  trans- 
mirent au  Premier  britannique  un  résumé  complet  des 
revendications  sionistes.  L'association  sioniste  d'Italie 
adressa  vers  le  même  temps  un  message  pressant  au  pré- 
sident Wilson,  tandis  que  la  délégation  sioniste  améri- 
caine s'entretint  successivement  avec  M.  Balfour  et 
M.  Lansing.  Enfin,  le  14  janvier  1919,  le  président  Wil- 
son promit  au  docteur  Weizmann  d'appuyer  «  la  fonda- 
tion d'une  Palestine  indépendante  et  libre  de  toute  entrave 
dans  son  développement  national  (i).  » 

Les  démarches  sionistes  furent  donc  accueillies  avec 
une  toute  spéciale  bienveillance,  alors  que  le  Conseil  des 
Dix  et  le  Conseil  des  Quatre  se  refusèrent  à  examiner 
beaucoup  de  questions  d'une  importance  bien  supérieure, 
celles  d'Egypte,  des  Indes  et  d'Irlande,  ainsi  que  le  pro- 
blème noir,  pourtsmt  vital  pour  les  États-Unis.  Les  inté- 
rêts juifs  au  contraire  firent  l'objet  d'une  étude  appro- 
fondie, dès  l'ouverture  du  Congrès.  Faut-il  attribuer  ce 
succès  aux  nombreux  juifs  qui,  officiellement  ou  dans 
la  coulisse,  prirent  part  aux  travaux  de  la  Conférence? 

Le  27  février  1919,  le  Conseil  des  Dix,  abordant  offi- 
ciellement la  question  sioniste,  appela  les  notabilités  juives 
en  consultation.  Au  nom  de  l'organisation  sioniste,  le 
docteur  Weizmann  et  M.  Sokolof  fii-ent  l'exposé  de  la 
doctrine  sioniste.  Furent  ensuite  entendus  M.  André 
Spiro,  délégué  de  l'organisation  sioniste  française,  M.  Syl- 
vain Lévy,  professeur  au  Collège  de  France,  membre  de 

(i)tUHiv6rs  israétite,  13  fé\Tier  1919. 


LE    SIONISME  175 

la  commission  de  Palestine,  M.  Oussischkine,  représen- 
tant les  juifs  russes.  Ce  dernier  prit  la  parole  en  hébreu  : 
aucune  protestation  ne  s'éleva  contre  cette  irruption 
subreptice  d'une  nouvelle  langue  diplomatique.  M.  Syl- 
vain Lévy,  s'autorisant  de  l'enquête  impartiale  menée 
par  lui  dans  le  pays  même,  formula  seul  les  plus  expresses 
réserves  sur  les  possibilités  ou  l'utilité  de  constituer  un 
«  État  juif  séant  en  Palestine  »  :  tous  les  autres  orateurs 
demandèrent  la  création  d'une  république  sioniste,  sous 
la  tutelle  d'un  mandataire  désigné  par  la  Société  des 
nations. 


A  peine  les  Turcs  avaient-ils  évacué  la  Palestine  que  le 
sionisme  s'y  était  de  nouveau  installé.  Il  pouvait  compter 
sur  les  autorités  militaires  britanniques  pour  faciliter 
l'immigration  des  juifs  et  le  développement  de  leurs  colo- 
nies et  de  leurs  institutions.  Après  l'armistice  et  dans 
l'année  qui  suivra,  le  sionisme  va  compléter  sa  mainmise 
sur  la  Palestine.  Rouvert  en  novembre  1918,  l'hôpital 
Meyer  de  Rothschild,  que  subventionnait  précédemment 
l'Alliance  Israélite  universelle,  est  cédé  par  le  major  de 
Rothschild  à  V American  Sionist  Médical  Unit  for  Pales- 
tine, et  passe  sous  le  protectorat  américain.  La  Banque 
coloniale  juive  (Jewish  Colonial  Trust)  redouble  d'acti- 
vité. A  partir  de  décembre  1918,  la  police  en  Palestine 
est  en  grande  partie  juive  ;  à  la  même  époque,  sur  les 
cinq  juges  supérieurs,  trois  sont  juifs.  L'hébreu  ressuscité 
devient  langue  semi-officieUe,  en  attendant  de  devenir 
langue  officielle,  avec  l'anglais  et  l'arabe  (i).  Enfin  les 
commerçants  juifs  sont  l'objet  de  traitements  de  faveur. 
Les  banques  anglo-juives,  ouvertes  à  leur  intention,  leur 
consentent  des  crédits  et  des  prêts  au  taux  de  3  pour 

(i)  Après  le  retour  de  Babylone  (cinq  siècles  avant  J.-C),  l'hébreu 
avait  peu  à  peu  cédé  la  place  à  l'araméen  ;  il  ne  subsistait  pins  au  temps 
du  Christ  que  comme  langue  littéraire  ou  liturgique. 


176  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

cent,  tandis  que  les  non-juifs,  même  présentant  les  plus 
solides  garanties,  ne  peuvent  emprunter  qu'à  10  ou 
12  pour  cent.  Dorénavant  enfin,  tous  les  actes,  tous  les 
discours  des  sionistes  font  de  Jérusalem  le  centre  reli- 
gieux, politique  et  national  des  juifs. 

Avant  la  guerre,  musulmans  et  juifs  s'accommodaient 
tant  bien  que  mal  du  régime  turc  ;  que  les  Anglais  fus- 
sent moins  tolérants,  et  que  leur  victoire  dût  ouvrir  en 
Palestine  une  ère  de  troubles  et  de  difficultés,  un  tel 
paradoxe  ne  venait  à  l'esprit  de  personne.  Et  pour- 
tant, l'administration  anglaise  —  au  mépris  des  réserves 
contenues  dans  la  déclaration  Balfour,  suivant  laquelle 
il  ne  devait  être  porté  aucune  atteinte  «  aux  droits  civils 
et  religieux  des  collectivités  non  juives  existant  en  Pales- 
tine »  —  y  consacre  une  suprématie  juive  odieuse  aux 
chrétiens  comme  aux  musulmans.  Ceux-ci  de  longtemps 
ne  pardonneront  pas  l'himiiliation  de  se  voir  faire  la  loi 
par  les  juifs. 

Le  prestige,  l'honneur  aussi  de  la  France  ont  grave- 
ment souffert  que  Jérusalem,  soustraite  à  la  domination 
turque,  tombât  sous  le  joug  plus  ou  moins  déguisé  d'un 
judaïsme  provocant. 

On  conçoit  l'effroi  qui  s'empara  des  indigènes  de  Pales- 
tine à  l'aspect  de  l'organisation  financière  du  sionisme 
mise  au  service  de  l'enthousiasme  religieux  le  plus  exalté 
et  du  nationalisme  le  plus  exclusif,  le  tout  appuyé  sur 
la  force  britannique.  Se  refusant  à  émigrcr.  ne  pouvant 
opposer  capitaux  à  capitaux,  ils  ne  pouvaient  réagir  que 
par  la  violence. 

Novembre  1918  ouvre  l'ère  des  troubles  antisionistes  : 
il  en  éclate  à  Jaffa,  puis  à  Jérusalem,  011  un  meeting  sio- 
niste est  annoncé  pour  le  3  novembre  :  les  chefs  de  la 
contre-manifestation  sont  arrêtés  et  condamnés.  Les 
islamo-chrétiens  protestent  auprès  de  M.  Georges  Picot 
et  du  colonel  Storrs,  gouverneur  de  Jérusalem  :  «  Dus- 


LE    SIONISME  177 

sions-nous  verser  notre  sang,  nous  nous  opposerons  à  ce 
que  les  juifs  se  rendent  maîtres  de  la  Palestine  et  domi- 
nent à  Jérusalem.  »  D'emblée,  l'hostilité  des  mahométans 
et  des  chrétiens  à  l'égard  des  juifs  est  portée  à  l'état  aigu. 
Les  musulmans  eussent  accepté  sans  plaisir  l'autorité 
chrétienne  des  Européens  ;  ils  déclarent  refuser  toute 
soumission  à  un  gouvernement  Israélite.  Leur  irritation 
se  répercute  jusqu'à  Damas,  où  les  déportés  et  les  réfu- 
giés de  Palestine  vitupèrent  contre  le  sionisme  et  reçoi- 
vent les  encouragements  de  la  population. 

La  gravité  de  ces  événements  reste  incomprise  en 
Europe  ;  il  est  vrai  qu'à  son  retour  de  Palestine,  M.  Ja- 
cobus  H.  Kann,  sioniste  militant,  donne  une  interview 
rassurante  au  bureau  juif  de  correspondance  de  la  Haye, 
précisément  en  ce  mois  de  décembre  1918  où  la  Pales- 
tine bouillonne.  Se  plaisant  à  noter  les  excellentes  rela- 
tions du  gouvernement  anglais  et  de  l'organisation  sio- 
niste, M.  Kann  affirme  à  l'encontre  de  toute  exactitude  : 
«  Je  suis  convaincu  que  les  Arabes,  qui  ont  supporté  le 
régime  turc,  seront  heureux  d'être  gouvernés  par  des 
fonctionnaires  juifs.  La  difficulté  de  la  question  arabe 
a  été  fortement  exagérée...  Beaucoup  de  juifs  s'établis- 
sent en  Palestine,  surtout  ceux  des  bataillons  juifs  aux- 
quels revient  une  grande  partie  des  succès  palestiniens.  » 
L'optimisme  de  M.  Kann  semble  un  reflet  de  l'arrogante 
fatuité  qu'affectent  les  sionistes  envers  les  Palestiniens. 
Minorité  en  présence  des  vieux  juifs  de  Palestine  précé- 
demment fixés  dans  le  pays,  qui  trouvent  exorbitantes 
les  prétentions  des  nouveaux  venus  plus  ou  moins  forte- 
ment teintés  de  bolchevisme  (i),  les  sionistes  font  étalage 
de  leur  mépris  pour  les  véritables  propriétaires  du  pays. 
Une  brochure  menaçante  éditée  à  Jaffa  et  publiée  par 
M.  Eberlin,  avocat  à  Paris,  met  alors  le  comble  à  l'effer- 


(i)  Les  juifs  de  là  communauté  askénazi,  en  majorité  parmi  les  60  000 
juifs  de  Jérusalem,  étaient  antisionistes. 


178  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

vescence  :  ce  factum  invite  la  population  à  reconnaître 
la  situation  acquise,  sous  peine  d'y  être  contrainte  par 
la  force  et  d'être  privée  de  ses  droits.  Les  indigènes  y 
voient  un  défi.  Leur  conviction  s'enracine  que  l'égoïsme 
juif  n'emploiera  son  activité  et  ses  moyens  d'action  qu'à 
leur  détriment.  Le  silence  des  autorités  britanniques,  qui 
refusent  toute  indication  au  sujet  de  l'avenir  du  pays, 
est  de  mauvais  augure.  En  décembre  1918  une  procla- 
mation du  général  Money,  administrateur  en  chef  des 
T.  E.  O.  Sud,  interdit  aux  particuliers  les  transactions 
immobilières  entre  eux.  Mais,  l'administration  conservant 
tous  ses  droits  à  cet  égard,  cette  mesure  passe,  et  à  juste 
titre,  pour  un  moyen  détourné  de  céder  aux  juifs  les 
domaines  impériaux  du  sultan  en  terre  palestinienne. 
Aussi  chrétiens  et  musulmans  resserrent-ils  leur  union 
pour  faire  front  à  l'immigration  juive  intense  à  cette 
époque  et  à  tout  essai  de  gouvernement  sioniste.  Le 
comité  musulman  formule  une  protestation  écrite.  Sans 
arrêt  les  motions  antisionistes  se  succèdent.  Et  les 
mesures  de  police  dirigées  contre  les  islamo-chrétiens 
accroissent  les  colères. 


La  surexcitation  générale  offre  aux  agitateurs  chéri- 
lîens  un  merveilleux  terrain  de  propagande.  Ils  n'ont 
garde  de  négliger  pareille  aubaine.  L'émir  Faïçal,  avant 
son  premier  départ  pour  la  France,  a  lancé  une  procla- 
mation en  Palestine,  et  le  commandement  britannique 
n'ose  pas  interdire  une  conférence  où  le  fanatisme  arabe 
est  dûment  surchauffé.  L'horreur  du  sionisme  jette  les 
musulmans  dans  les  bras  du  chérif.  Plus  révoltés  encore 
que  les  chrétiens,  ils  étendent  leur  rancune  à  l'Angle- 
teiTe,  accusée  d'imposer  la  domination  juive.  De  jour  en 
jour  le  mouvement  arabe  recrute  des  partisans,  tandis  que 
les  agents  britanniques,  pourtant  actifs  et  persévérants, 
constatent  à  leur  égard  -une  désaffection  qui  s'accentue. 


LE   SIONISME  179 

Les  chrétiens,  se  souvenant  du  rôle  traditionnel  de  la 
France,  regardent  vers  elle.  Dès  le  mois  de  novembre,  ils 
se  sont  ralliés  à  une  tutelle  française  ou  à  un  régime  inter- 
national. Malgré  les  tentatives  anglaises  d'intimidation, 
un  congrès  de  catholiques  palestiniens  de  tous  rites 
assemblé  à  Jérusalem,  du  30  janvier  au  12  février  1919, 
vote,  par  trente  voix  sur  trente-six,  la  réunion  de  la 
Palestine  à  la  Syrie  française. 

Enfin,  les  populations  de  TransJordanie  et  du  pays 
ne  Moab  restent  pour  la  plupart  inébranlablement  atta- 
chées à  la  France.  Les  chrétiens  et  beaucoup  de  musul- 
mans redoutent  un  pouvoir  arabe,  synonyme  d'insécurité 
et  de  désordres.  Le  péril  sioniste  étant  moins  proche, 
l'assistance  chérifienne  offre  aussi  moins  d'attraits.  Plu- 
sieurs tribus  bédouines  même  témoignent  d'un  penchant 
médiocre  pour  la  domination  du  chérif  ;  les  Bani  Saker, 
par  exemple,  refusent  de  signer  une  pétition  en  faveur 
du  gouvernement  arabe  :  «  Un  sabre  et  une  abâ  (i),  dit 
leur  chef,  ne  constituent  pas  un  gouvernement  ;  nous 
avons  tous  un  sabre  et  une  abâ.  » 

Sous  le  coup  de  l'inquiétude  générale  que  fait  naître 
la  divulgation  progressive  des  projets  sionistes,  chacun 
se  prépare  à  défendre  son  bien  et  s'arme.  Le  comité 
islamo-chrétien  réclame  avec  toujours  plus  d'insistance 
l'unité  syrienne  qui  devient  dorénavant  la  revendication 
essentielle  et  quasi  unanime.  Le  i^r  février  1919,  les 
délégués  islamo-chrétiens  de  la  Palestine  entière  votent, 
par  seize  voix  contre  quatre,  le  rattachement  pur  et 
simple  de  la  Palestine  à  la  Sjn-ic.  Quelques  jours  après,  les 
intrigues  britanniques  leiu:  arrachent  un  vœu  défavo- 
rable à  la  France,  bientôt  rétracté  d'ailleurs,  mais  sont 
impuissantes  à  faire  supprimer  un  autre  vœu  demandant 
l'éviction  du  sionisme  et  le  rattachement  de  la  Pales- 
tine à  la  Syrie  arabe.  En  terminant  ses  travaux,  le  con- 

(i)  Abd,  uiuuteau  bédouin. 


l80  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

grès  de  Jérusalem  renouvelle  ses  précédentes  résolutions, 
et  décide  que,  sous  la  dénomination  de  Syrie  du  Sud,  la 
Palestine  sera  jointe  à  la  Syrie  pour  constituer  ainsi  une 
grande  Syrie  indivisible,  dotée  d'un  gouvernement  arabe 
indépendant.  Une  adresse  dans  ce  sens  est  envoyée  au 
Congrès  de  la  paix.  De  plus,  une  commission  est  chargée 
de  s'aboucher  dès  ce  moment  avec  les  dirigeants  du  gou- 
vernement arabe  de  Damas.  La  crainte  du  sionisme  a 
rendu  les  délégués  palestiniens  défiants  vis-à-vis  de  tous 
les  étrangers.  Le  pouvoir  chérifien  leur  paraît  en  défini- 
tive la  plus  sûre  garantie  contre  l'intrusion  juive. 

D'autres  évolutions  s'opéreront  encore  à  la  recherche 
du  protecteur  efficace.  Les  Palestiniens  souhaiteront  tour 
à  tour  l'appui  des  grands  peuples,  les  Anglais  exceptés, 
.dont  l'impopularité  grandit.  Les  indigènes  s'exaspèrent 
devant  les  procédés  brutaux  des  agents  britanniques  pour 
étouffer  toute  propagande  francophile  ou  anglophobe, 
pour  empêcher,  sans  même  y  réussir,  les  pétitions  anti- 
sionistes de  circuler.  Celles-ci,  de  plus  en  plus  véhémentes, 
se  couvrent  de  signatures  ;  l'opinion  regarde  maintenant 
les  Anglais  et  les  Américains  comme  les  fourriers  du 
sionisme,  et  peu  à  peu,  hormis  quelques  chrétiens-ortho- 
doxes inféodés  aux  Anglais,  un  grand  courant  de  sym- 
pathies se  développe  en  faveur  de  la  France.  On  espère 
en  elle  comme  en  la  planche  suprême  de  salut.  En  dépit 
d'une  censure  sévère,  .les  événements  d'Egypte  ont  été 
vite  connus  en  Palestine.  Cette  fois,  le  prestige  même  de 
l'Angleterre  est  atteint.  Jugeant  l'heure  propice. le  Comité 
islamo-chrétien  prépare  pour  le  30  mars  une  manifesta- 
tion antisioniste  considérable.  Les  organisateurs  se  pro- 
posent d'attirer  l'attention  des  Puissances.  Le  général 
Money,  administrateur  en  chef,  dont  il  faut  solliciter 
l'autorisation,  pose  alors  des  conditions  très  dures,  et 
refuse  absolument  de  se  charger  du  service  d'ordre  pour 
en  laisser  la  complète  responsabilité  au  Comité.  Celui-ci, 


LE    SIONISME  l8l 

dans  ces  conditions,  préfère  renoncer  à  son  projet.  Cepen- 
dant, alors  que  toute  raison  de  désordres  paraît  écartée, 
les  autorités  militaires  britanniques  imaginent  de  prendre 
des  mesures  de  sécurité  qui  ressemblent  fort  à  une  pro- 
vocation. Autour  de  Jérusalem  des  troupes  sont  massées, 
des  patrouilles  sillonnent  les  rues,  des  régiments  y  défi- 
lent. Le  jour  primitivement  fixé  pour  la  manifestation, 
toujours  contremandée  cependant,  les  remparts  et  les 
terrasses  des  établissements  dominant  la  ville  se  hérissent 
de  fusils  et  de  mitrailleuses,  et,  sur  les  collines  avoisi- 
nantes,  l'artillerie  prend  position.  Cet  appareil  militaire 
forme  un  contraste  saisissant  avec  le  calme  absolu  qui 
règne  dans  Jérusalem.  S'apercevant  un  peu  tard  du  ridi- 
cule de  si  extraordinaires  précautions,  les  autorités  bri- 
tanniques ont  inventé  le  lendemain  la  fable  d'une 
manœuvre  dont  le  simulacre  nécessitait  ce  déploiement 
de  forces.  L'argument  ne  donna  le  change  à  personne  ; 
mais,  parmi  la  population,  l'effet  produit  fut  déplorable. 
Il  sautait  aux  yeux  que  les  Anglais  avaient  partie  liée 
avec  les  sionistes. 

Un  revirement  très  curieux  s'ensuivit  en  faveur  des 
Turcs.  Les  anciens  députés  à  la  Chambre  ottomane 
venaient  d'être  rapatriés.  Ils  patronnèrent  une  campagne 
de  propagande  turque  qui  agita  les  masses  musulmanes 
de  Palestine  contre  l'idée  arabe.  On  accusa  l'émir  Faïçal, 
«  fils  unique  du  roi  d'Angleterre  »,  de  livrer  la  Palestine 
aux  sionistes  «  poirr  une  poignée  d'or  ». 

L'inimitié  de  la  population  à  leur  égard  n'échappait 
point  aux  Anglais.  Sans  doute  l'auraient-ils  dédaignée . 
s'ils  n'avaient  craint  de  voir  la  France  bénéficier  de  sym- 
pathies qu'ils  avaient  perdues.  Leurs  méfiances  à  notre 
égard  redoublèrent  jusqu'à  leur  faire  commettre  envers 
le  délégué  du  haut  commissaire  à  Jérusalem  ime  odieuse 
maladresse,  dont,  en  d'autres  temps,  ils  ne  se  seraient 
pas  tirés  à  si  peu  de  frais  ! 


l82  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


Au  début  de  mai  1919,  le  lieutenant  Durieux  s'était 
rendu  à  Naplouse  pour  remettre  à  un  notable  musulman 
les  insignes  de  chevalier  de  la  Légion  d'honneur.,  hom- 
mage posthume  rendu  par  le  gouvernement  français  à 
la  mémoire  d'une  victime  des  Turcs,  mise  à  mort  pour 
son  attachement  à  la  France.  Comme  notre  représentant 
sortait  de  la  maison  de  son  hôte,  il  fut  appréhendé  par 
un  gendarme  et  un  policier  indigènes,  malgré  l'immu- 
nité qu'aurait  dû  lui  conférer  son  uniforme.  En  dépit 
de  ses  protestations,  le  lieutenant  Durieux,  conduit  auprès 
du  gouvetneur  britannique  de  la  ville,  qui  l'avait  fait 
arrêter,  demeura  plusieurs  heures  prisonnier,  avant  d'être 
relâché  avec  les  excuses  qui  lui  étaient  dues.  Les  récla- 
mations du  haut  commissaire  n'obtinrent  aucune  sanc- 
tion publique  contre  l'auteur  d'une  offense  qui  n'avait 
pas  même  de  prétexte.  La  population  de  Naplouse  n'ou- 
bliera pas  de  longtemps  l'humiliant  spectacle  d'un  officier 
français  en  tenue,  traversant  la  ville  entre  deux  policiers 
comme  un  malfaiteur,  par  ordre  d'un  officier  britannique. 
Cet  incident  ne  fut  pas  connu  en  France,  oii,  à  son  habi- 
tude, la  presse  n'en  souffla  mot. 

Un  autre  incident,  bien  moins  grave,  mais  tout  de 
même  pénible,  se  produisit  encore  deux  mois  plus  tard 
à  Caiffa. 

Sur  le  sommet  du  mont  Carmel  s'élève  un  couvent  de 
Carmes,  où  une  centaine  de  soldats  de  Bonaparte,  faits 
prisonniers  au  cours  du  siège  de  Saint-Jean-d'Acre, 
avaient  pu  se  réfugier.  Beaucoup  d'entre  eux,  blessés  ou 
malades,  y  moururent.  Les  religieux  leur  creusèrent  une 
tombe  dans  la  roche,  face  à  la  France,  et  leur  élevèrent  un 
monument. 

En  1915,  le  consul  d'Allemagne  à  Caïffa  fit  détruire 
la  pierre  commémorative  et  disperser  les  ossements.  Une 


I.E   SIONISME  183 

partie  de  ceux-ci,  retrouvés  par  nos  officiers  après  la 
libération  de  la  Palestine,  furent  pieusement  rassemblés 
et  de  nouveau  ensevelis  dans  le  même  lieu.  M.  Georges 
Picot  décida  la  réédification  du  mausolée  détruit,  et  en 
fixa  l'inauguration  officielle  aux  premiers  jours  de  juillet. 
Le  haut  commandement  britannique,  avisé,  fit  savoir 
que,  tenant  à  s'associer  à  cette  commémoration,  il  enver- 
rait une  section  d'infanterie  rendre  les  honneius  devant 
la  tombe  française. 

Pour  accompagner  l'officier  représentant  le  haut  com- 
missaire, un  détachement  de  zouaves  partit  de  Bey- 
routh. Mais  les  Anglais  virent  avec  déplaisir  nos  soldats 
débarquer  à  Caïffa,  fief  britannique  par  excellence  ;  leur 
mécontentement  s'accrut  devant  la  magnifiqiife  ovation 
populaire  qui  accueillit  nos  hommes.  Aussi,  à  peine 
ceux-ci  ont-ils  franchi  le  seuil  du  casernement  qui  leur 
est  assigné,  qu'ils  reçoivent  l'interdiction  formelle  d'en 
sortir.  Le  lendemain  les  portes  du  local  où  ils  sont 
enfermés  restent  closes  ;  l'officier  qui  les  commande  s'en 
inquiète  ;  l'heure  de  la  cérémonie  approche.  On  l'informe 
que  des  camions  emporteront  tout  à  l'heure  ses  hommes 
jusqu'au  monastère.  Le  temps  passe  ;  aucun  camion 
ne  survient.  L'officier  réussit  finalement,  et  non  sans 
peine,  à  faire  ouvrir  les  portes,  et,  à  pied,  sous  mie  cha- 
leur torride,  gravit  la  côte  du  Carmel  avec  sa  section. 

Pendant  ce  temps,  au  Carmel,  la  cérémonie  se  déroule. 
Nul  ne  s'explique  le  retard  incompréhensible  de  nos  sol- 
dats. La  section  britannique  est  seule  présente  :  seule  elle 
rend  les  honneurs  devant  le  monument  que  bénit  l'arche- 
vêque grec-catholique  de  Caïffa.  Enfin,  nos  zouaves  pa- 
raissent, harassés,  au  milieu  des  acclamations  de  la  foule. 
La  cérémonie  est  depuis  longtemps  terminée  ;  il  ne  sera  pas 
dit  cependant  que  les  soldats  de  Bonaparte  n'auront  pas 
reçu  le  salut  de  leurs  frères,  revenus  en  vainqueurs  sur  le 
sol  syrien.  Nos  hommes  défilent  donc  autour  du  monu- 
ment, et  portent  les  armes  devant  la  glorieuse  sépulture. 


104  LA    FRANCE    EN    SY^UE 

Les  Anglais  prétextèrent  ensuite,  en  manière  d'excuse, 
un  sabotage  commis  au  dernier  moment  sur  leurs  camions. 
Voulue  ou  non,  cette  malfaçon  arrivait  en  tout  cas  fort 
à  propos  pour  faire  échouer  la  manifestation  française. 
Que  celle-ci  eût  été  désagréable  à  nos  alliés,  leur  attitude 
boudeuse  et  malveillante  à  l'égard  de  notre  détachement 
l'avait  surabondamment  démontré. 


Lorsqu'on  apprit  en  Palestine  la  venue  d'une  com- 
mission d'enquête,  les  Anglais  modifièrent  subitement 
leur  attitude.  L'impopularité  qu'ils  s'étaient  attirée  ne 
leur  perjnettait  aucune  illusion  quant  au  résultat  de  la 
prochaine  consultation,  en  ce  qui  les  concernait  tout  au 
moins.  Ils  lancèrent  donc  eux-mêmes  l'idée  d'une  tutelle 
américaine.  .Leurs  officiers,  dont  le  gouverneur  de  Na- 
plouse,  posèrent  même  officiellement  la  candidature  de 
l'Amérique  comme  Puissance  mandataire.  Aussitôt  beau- 
coup de  musulmans  et  d'orthodoxes  de  se  rallier  au 
protectorat  des  États-Unis,  qui  joignaient  au  mérite  de 
la  nouveauté  et  au  prestige  de  la  richesse  l'avantage  de 
n'être  liés  par  aucun  engagement.  Les  indigènes  com- 
mentaient avec  passion  les  récents  discours  de  l'émir 
Faïçal  à  Beyrouth  et  à  Damas  (i),  dont  ils  exagéraient 
encore  la  signification  et  la  portée.  Les  délégués  de  la 
Palestine  se  préparèrent  à  prendre  part  au  Congrès  géné- 
ral syrien  que  le  gouvernement  arabe  convoquait  à 
Damas.  Ce  Congrès  marquerait  la  première  manifestation 
de  l'unité  syrienne,  à  laquelle  le  désistement  de  l'Angle- 
terre en  faveur  des  États-Unis  semblait  ouvrir  la  voie. 

(i)  A  son  retour  de  France  (mai  1919). 


CHAPITRE  IX 

LA     PROPAGANDE     ANTIFRANÇAISE 
ET   l'anarchie  CHÉRIFIENNE 

I.  Dispositions  des  officiers  anglais.  —  Ceux-ci  prennent  part  à 
la  propagande  antifrançaise.  —  Les  Syriens  d'Egypte  et  d'Amé- 
rique. —  Départ  de  l'émir  Faïçal  pour  le  Congrès  de  la  paix.  — 
Le  colonel  Lawrence.  —  Accueil  fait  à  l'émir  en  France.  —  Il 
expose  les  revendications  arabes  devant  la  Conférence.  — 
IL  L'agitation  en  Syrie.  —  Le  Nadi  cl  Arab.  —  La  conspiration 
turco-arabc.  —  L'affaire  du  conseiller  financier  à  Damas.  — 
Procédés  du  gouvernement  arabe  à  Damas.  —  III.  Déclarations 
de  M.  Pichon  du  29  décembre  191 8.  —  La  campagne  de  pro- 
testations contre  les  paroles  du  ministre  français.  —  La  pro- 
pagande chérifienne.  —  Manifestation  à  Damas.  —  L'opinion 
publique.  —  Fragilité  du  pouvoir  du  roi  Hussein  au  Hedjaz. 
—  Les  Anglais  favorisent  le  mouvement  chérifien.  —  IV.  Les 
massacres  d'Alep.  —  Complicité  des  autorités  chérifiennes.  — 
V.  La  propagande  chérifienne  se  poursuit.  —  Effervescence  à 
Damas.  — •  Danger  du  mouvement  arabe  pouv  l'Angleterre.  — 
Le  bolchevisme  en  Syrie. 


I 


A  peine  installés  à  Beyrouth,  nous  avions  paré  au  plus 
pressé  :  la  lutte  contre  la  famine  et  les  misères  atroces 
dont  le  Liban  se  mourait.  Tout  de  suite,  notre  action 
se  trouva  contrebattue  par  une  violente  campagne  de 
propagande  arabe,  à  laquelle  il  faut  constater  que  nos 
alliés  britanniques  ne  laissèrent  pas  de  prêter  la  main. 
Cette  campagne  tendait  en  eiïet  à  développer  dans  les 
mUieux  syriens  une  hostilité  nationaliste  qui  rendît  aux 
Français  la  position  intenable.  Ce  serait  au  demeurant 


l85  I,A    FRANCE    EN    SYRIE 

peine  perdue  de  faire  le  départ  entre  le  travail  des  mili- 
tants chérifiens  et  celui  de  leurs  auxiliaires  britanniques. 
Ces  derniers  cependant  ne  dédaignaient  pas  d'opérer  eux- 
mêmes  à  l'occasion  :  à  Mardine,  par  exemple,  en  pleine 
zone  Bleue,  le  commandement  militaire  anglais  fit  défense 
d'enseigner  le  français.  Par  des  suggestions  venues  de 
haut,  on  tenta  d'enlever  à  la  France  de  très  anciennes 
amitiés  et  de  lui  disputer,  dans  sa  propre  zone,  la  clien- 
tèle des  orthodoxes  russes.  Enfin,  l'état-major  britannique 
accorda  sa  faveur  officielle  aux  missions  protestantes 
anglaises  et  américaines,  nos  adversaires  déclarées. 

Les  agissements  de  certains  officiers  anglais  de  l'armée 
d'Egypte  ont  d'ailleurs  été  trop  persévérants  et  trop  ré- 
pétés pour  qu'on  puisse  croire  à  des  excès  de  zèle  indi- 
viduels. Ils  s'y  adonnaient  sans  doute  avec  d'autant  plus 
d'entrain  que  leurs  antipathies  y  trouvaient  leur  compte  : 
peu  d'entre  eux  avaient,  sur  le  front  d'Occident,  frater- 
nisé avec  les  nôtres  et  rivalisé  d'héroïsme  sur  les  champs 
de  bataille,  et  la  plupart  nourrissaient  encore  envers  la 
France  les  préjugés  franchement  hostiles  du  lendemain 
de  Fachoda.  Ils  interprétaient  l'alliance  comme  un  con- 
trat temporaire,  restreint  aux  seules  affaires  d'Europe,  et 
dont  le  terme  était  échu  ;  en  Orient,  elle  leur  paraissait 
un  mot  vide  de  sens,  dont  les  manifestations  devaient 
se  borner  à  la  courtoisie  des  relations  personnelles.  Ils 
l'estimaient  inconciliable  avec  l'antagonisme  des  intérêts, 
que  l'imminence  d'une  solution  rendait  plus  aigu.  Or, 
avant  que  cette  solution  intervînt,  il  importait  de  mar- 
quer des  points. 

Le  réseau  serré,  dont  les  troupes  britanniques  couvraient 
le  pays,  permettait  de  surveiller  les  moindi-es  démarches 
de  nos  agents.  Si,  pour  nous  rallier  les  timides,  ils  outre- 
passaient leur  rôle  d'administrateurs,  sévèrement  on  leur 
rappelait  le  droit  promis  aux  peuples  de  disposer  d'eux- 
mêmes.  Sous  leurs  yeux  néanmoins  se  poursuivait  impu- 
nément la  diffusion  de  tracts  et  de  brochures  où  la  France 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  187 

était  vilipendée.  Parfois  des  officiers  anglais  présidaient 
à  ces  distributions  et  aux  libéralités  dont  elles  s'accom- 
pagnaient, comme  cela  se  vit  dans  le  Liban  à  la  suite 
de  la  première  tournée  qu'y  fit  M.  Georges  Picot. 

En  novembre  1918,  l'émir  Faïçal  vint  à  Maallaka. 
Devant  un  groupe  de  Libanais,  il  salua  dans  le  mont 
Liban  «  la  pierre  précieu.se  de  l'empire  arabe  »,  et  exhortai 
ses  partisans  à  «  battre  en  brèche  toute  influence  contraire 
à  cette  conception,  sans  se  soucier  de  vaines  formules 
diplomatiques  ni  des  sentiments  populaires.  »  Dans  les 
jours  qui  suivirent,  le  secrétaire  particulier  de  l'émir 
essaya  de  recruter  des  soldats  dans  la  région  de  Bikfaya  ; 
il  parut  ensuite  à  Biskinta,  cette  fois  en  compagnie  d'un 
officier  anglais,  et  promit  aux  Maronites,  désireux  de  s'en- 
rôler, une  prime  d'engagement  de  7  livres  (i).  AMezraat  et 
à  Meïrouba  on  se  procurait  pour  quatre  ou  cinq  piastres  (2) 
les  armes  volées  au  dépôt  de  Rayak.  Le  long  de  la  côte, 
à  Djebaïl,  Ghazir,  Djounieli,  les  hommes  du  chérif,  par 
des  distributions  de  blé,  cherchaient  à  contrc-balancer 
l'effet  du  ravitaillement  français.  Enfin,  les  soldats  anglais 
de  passage  à  Becherré  et  à  Ehden  laissaient  entrevoir 
l'établissement  du  gouvernement  chérifien  dans  la  région. 

Cette  campagne  gallophobc  datait  de  loin.  Les  parti- 
sans du  mouvement  arabe  en  firent  seulement  un  instru- 
ment perfectionné  d'agitation.  Les  calomnies  de  la  presse 
chérifienne  à  l'égard  de  la  France  «  pour  avoir  colonisé 
l'Algérie  »  étaient  de  vieilles  antiennes  colportées  avant 
la  guerre  par  les  Allemands.  Par  le  truchement  de  deux 
officines  indigènes,  la  Fraternité  musulmane  et  l'Instruc- 
tion islamique,  le  pangermanisme  essayait  alors  d'api- 
toyer les  Syriens  sur  «  la  triste  situation  des  Algériens  », 
et  à  soulever  leur  indignation  contre  le  «  despotisme  de 
la  France  et  sa  cruauté  dans  sa  colonie  de  l'Afrique  du 


(i)  A  cette  époque  près  de  200  franc 
(2)   I  fr.  50  à  2  francs. 


l88  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Nord...  les  actes  arbitraires  que  ses  représentants  com- 
mettent en  Tunisie...  son  usurpation  des  droits  sacrés  de 
la  dynastie  qui  règne  sur  le  Maroc.  » 

Berceau  du  mouvement  de  la  renaissance  arabe, 
l'Egypte  devint  pareillement  le  foyer  de  la  propagande 
chérifiennc.  Certaines  feuilles  égyptiennes,  connues  pour 
eurs  attaches  avec  le  protectorat  britannique,  s'en  firent 
les  organes.  Des  Syriens  au  service  du  gouvernement 
jégyptien  avaient  fondé  des  associations  actives,  dont  les 
principales,  l'Alliance  libanaise  du  Caire  et  l'Union 
syrienne  d'Egypte  combattirent  ardemment  les  théories 
du  Comité  central  syrien  de  Paris.  Leurs  circulaires  récla- 
maient l'indépendance  absolue  :  «  Le  gouvernement  du 
pays  aura  recours  à  la  Société  des  nations  pour  le  choix 
de  spéciaUstes  qui  occuperont.le  poste  de  hauts-conseil- 
lers, et  dont  le  besoin  se  ferait  sentir.  » 

Dans  le  même  temps  le  mouvement  arabe  recevait 
d'Amérique  les  plus  sympathiques  encouragements.  Les 
Syriens  émigrés  en  Amérique  se  comptent  par  centaines 
de  mille  ;  très  unis,  riches  et  entreprenants,  ils  suivent  de 
près,  dans  leurs  clubs,  leurs  revues  et  leurs  journaux, 
les  événements  de  cet  Orient  où  leur  cœur  a  laissé  bien 
des  attaches.  Ils  avaient  salué  la  victoire  des  Alliés 
comme  l'aube  de  son  indépendance.  On  devine  en  consé- 
quence l'accueil  enthousiasme  des  émigrés  syriens  au 
fameux  Credo  du  président  Wilson.  Sur-le-champ,  les 
maximes  wilsoniennes  furent  mises  en  opposition  avec 
la  politique  extérieure  de  la  France  et  de  l'Angleterre. 
Or,  voilà  qu'à  leur  tour,  ces  deux  Puissances,  en  franchis- 
sant le  seuil  de  la  Syrie,  se  réclamaient  de  ces  mêmes 
grands  principes  (i). 

A  la  faveur  du  désordre  et  de  l'anarchie  des  derniers 
temps  de  la  domination  turque,  des  Bédouins  s'étaient 

(i)  Déclaration  du  9  novembre  191S. 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  I«9 

glissés  en  Syrie  ;  ils  formèrent  dans  les  principales  villes, 
à  Damas  et  à  Alep  notamment,  un  noyau  d'exaltés  qui 
terroriseront  bientôt  la  Syrie  au  nom  du  nationalisme 
arabe.  A  cette  poignée  d'Hedjaziens  se  joignirent  cer- 
taines notabOités  swiennes,  ralliées  au  chérif  par  intérêt 
personnel.  Plusieurs  chrétiens,  jadis  francophiles,  furent 
du  nombre  ;  parmi  eux  l'avocat  Yasbek,  ancien  président 
de  l'Alliance  libanaise  ;  Iskander  Ammoun,  M.  Maklouf, 
l'un  des  premiers  recruteurs  des  volontaires  sjnriens,  le 
docteur  Tabet,  qui  devint  médecin  particulier  de  l'émir 
Faïçal,  avec  le  grade  de  général  de  division.  A  Damas, 
l'exemple  de  la  puissante  famille  des  Békri  fut  conta- 
gieux et  plusieurs  musulmans  influents  offrirent  avec 
empressement  leurs  services  à  l'émir.  Une  cour  se  grou- 
pait autour  de  lui.  La  tentation  était  grande  de  jouer  au 
souverain.  Aussi,  dès  ce  moment,  l'administration  arabe 
installée  à  Damas  prit-eUe  les  allures  d'un  véritable  gou- 
vernement. D'après  les  «  Instructions  Bols  »  du  22  octobre 
1918,  cette  administration  relevait  de  l'état-m.ajor  de 
Caïffa  au  même  titre  que  l'administration  française  de  la 
zone  voisine.  En  fait,  les  Arabes  agirent  en  maîtres  :  ils 
gouvernèrent,  non  pas  au  nom  des  Alliés,  ainsi  qu'il 
était  prescrit,  mais  au  nom  du  roi  du  Hedjaz,  par  délé- 
gation duquel  se  firent  toutes  les  nominations  de  fonc- 
tionnaires civils. 

Dans  la  zone  Ouest,  le  service  des  postes  et  la  censure 
étaient,  comme  toute  l'administration,  sous  le  contrôle 
britannique,  et  le  timbre  en  usage,  celui  de  l'E.  E.  F. 
Dans  la  zone  Est,  à  côté  de  la  poste  militaire  anglaise, 
il  y  eut  pour  la  population  civile  une  poste  arabe  qui 
exerça  sur  les  correspondances  une  surveillance  arbitraire. 

Et  voilà  qu'au  lieu  de  calmer  l'imagination  surexcitée 
des  Arabes,  la  Conférence  de  la  paix  accueille  l'émir 
Faïçal.  Tout  l'Orient  allait  interpréter  ce  geste  comme 
la  promesse  de  reconnaître  aux  Bédouins  les  plus  pri- 
mitifs le  droit  à  l'indépendance. 


igO  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Naguère  une  Anglaise,  fort  au  courant  des  questions 
orientales,  faisait  à  ce  propos  des  réflexions  que  sa  con- 
version postérieure  à  l'arabisme  intégral  rend  particu- 
lièrement savoureuses.  Miss  Bell  témoignait  alors  aux 
Syriens  une  considération  fort  modérée  ;  ses  sympathies 
allaient  aux  Turcs,  jugés  par  elle  seuls  capables  de  faire 
obéir  les  races  multiples  de  leur  empire.  «  Que  valent, 
écrivait-elle,  les  associations  panarabiques  ou  les  pam- 
phlets enflammés  qu'elles  font  lancer  par  les  imprimeries 
étrangères?  La  réponse  est  ceci  :  elles  ne  valent  rien  du 
tout.  Il  n'y  a  pas  une  nation  des  Arabes  !  Le  marchand 
syrien  est  séparé  par  un  abîme  plus  profond  du  Bédouin 
que  de  l'Ojmanli.  Le  pays  syrien  est  habité  par  des  races 
de  langue  arabe,  toutes  désireuses  de  se  sauter  à  la  gorge, 
et  retenues  de  céder  à  ce  désir  par  les  soldats  déguenillés 
et  à  moitié  nourris  qui  reçoivent  à  de  rares  intervalles 
la  paye  du  sultan  (i).  » 

Le  22  novembre  1918,  l'émir  Faïçal  s'embarquait  à 
destination  de  la  France.  Avant  de  passer  à  bord  du  croi- 
seur Gloucesier,  mis  à  sa  disposition  par  les  Anglais,  il 
fut,  trois  jours  durant,  à  Beyrouth  l'hôte  du  général 
Bulfin,  commandant  le  21®  corps  britannique.  Ses  par- 
tisans lui  avaient  réservé  une  réception  triomphale  ;  ils 
couvrirent  sa  voiture  de  fleurs  et  la  dételèrent  pour  la 
traîner  eux-mêmes  à  travers  la  ville.  La  froideur  des 
chrétiens  fit  contraste  avec  cet  enthousiasme  ;  l'autorité 
militaire  française  avait  du  reste  interdit  toute  manifes- 
tation. En  l'absence  du  haut  commissaire,  retenu  à 
Caïffa  auprès  du  général  en  chef,  ses  collaborateurs 
s'abstinrent  de  rendre  visite  à  l'émir.  Le  général  Hamelin 
fit  de  même  ;  cependant  il  ne  crut  ensuite  pouvoir  se 
dispenser  d'assister  au  banquet  où  son  supérieur  hiérar- 
chique, le  général  Bulfin,  porta  son  toast  au  «  roi  du 
Hedjaz  ». 

(i)  Gertrudc  Lowthiaii  Iîi-:li.,  Syrta. 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  I9I 

Avant  de  prendre  la  mer,  dans  une  dernière  procla- 
mation aux  Syriens,  l'émir  Faïçal  souhaitait  l'indépen- 
dance aux  régions  libérées  des  Turcs  avec  l'aide  des 
Alliés  ;  c'était  dans  l'espoir  de  l'obtenir  qu'il  se  rendait 
à  la  Conférence  de  la  paix.  Le  lieutenant-colonel  Lawrence 
l'accompagnait.  Très  jeune  encore,  cet  officier  est  par 
excellence  l'homme  du  plan  impérial  anglais.  Il  appartient 
à  la  lignée  des  Gordon,  des  Luggard,  des  Cecil  Rhodes 
et  des  Jameson,  gens  d'avant-garde,  que  l'on  désavoue 
s'ils  échouent,  que  l'on  soutient  et  l'on  récompense  s'Us 
réussissent. 

Le  lieutenant-colonel  Lawrence  était  venu  en  Orient 
pour  y  effectuer,  dit-on,  des  recherches  archéologiques  (i). 
Il  réussit  en  outre  à  devenir  l'un  des  inspirateurs  du  mou- 
vement arabe,  et  à  en  diriger  les  premiers  pas.  L'émir 
Faïçal  avait  appris  lui-même  à  Stamboul  bien  des  res- 
sorts de  la  politique  internationale  ;  il  apprécia  les  avis 
de  Lawrence,  dont  il  partageait  la  haine  contre  la  France, 
et  en  fit  son  confident  intime. 


Sans  consulter  le  gouvernement  français,  les  Anglais 
avaient  organisé  le  voyage  de  l'émir  Faïçal  en  France  et 
en  Angleterre.  Ils  s'étaient  faits  fort  de  nous  le  présenter 
au  Congrès  de  la  paix  comme  le  délégué  de  son  père,  le 
roi  du  Hedjaz  et  des  Arabes.  Le  gouvernement  français 
lui  refusa  cette  qualité,  et  reçut  seulement  l'émir  comme 
le  chef  d'une  armée  alliée.  Faïçal  n'en  fut  pas  moins 
l'objet  d'un  accueil  chaleureux.  Les  municipalités  de 
Lyon  et  de  Paris  lui  firent  fête  ;  on  lui  décerna  la  plaque 
de  grand-officier  de  la  Légion  d'honneur,  et  à  son  aide 
de  camp,  le  général  Noury  Saïd,  la  croix  d'officier  avec 


(i)  Le  lieutenant -colonel  Lawrence  n'avait  pas  trente  ans.  Orientaliste 
de  valeur,  il  était  déjà  pourvu  d'une  ciiaire  à  0.\ford. 


192  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

une  citation  prestigieuse  à  l'ordre  de  l'armée.  Ce  fut 
toutefois  une  erreur  de  cueillir  pour  ainsi  dire  l'émir  à 
son  débarquement  et  de  le  promener  au  front,  sans  même 
le  faire  assister  à  l'entrée  triomphale  de  nos  troupes 
à  Strasbourg  et  à  Metz  reconquises,  de  l'isoler  ensuite 
à  Paris,  parmi  les  distractions  mondaines,  et  de  reculer 
indéfiniment  l'heure  des  entretiens  sérieux.  Il  eût  peut- 
être  été  bon  de  l'impressionner  et  de  causer  ensuite  avec 
lui  pour  le  soustraire  peu  à  peu  à  l'emprise  britannique. 
Mais  il  valait  mieux  persévérer  dans  l'attitude  première, 
et  ne  pas  nous  déjuger.  Toute  condescendance  de 
notre  part  serait  interprétée  par  Faïçal  comme  une 
faiblesse,  et  nous  diminuerait  à  ses  yeux.  Et  pourtant 
c'est  à  ce  dernier  parti  que  peu  à  peu  nous  amenèrent 
les  instances  de  M.  Lloyd  George  ;  finalement  l'émir 
fut  admis  à  prendre  place  à  une  table  à  laquelle  on  ne 
l'avait  pas  convié,  et  à  se  glisser  en  tiers  dans  les  con- 
versations entamées  entre  Paris  et  Londres.  En  discu- 
tant avec  lui,  les  Alliés  lui  conféraient  des  droits  qu'il 
n'eut  jamais  en  réalité,  puisqu'il  n'était  en  Syrie  que  de 
leur  aveu. 

L'émir  avait  signé  le  i^'  janvier  1919  un  mémorandum 
destiné  à  la  Conférence  de  la  paix.  Ce  document  envisa- 
geait successivement  l'avenir  de  six  pays  :  la  Syrie,  pour 
laquelle  il  demandait  pleine  liberté  intérieure  et  le  con- 
cours de  techniciens  étrangers,  mais  en  termes  tels  que 
Syrie  et  Hedjaz  ne  devaient  former  qu'un  seul  et  même 
État  au  point  de  vue  international  ;  l'Irak  et  le  Djezireh, 
c'est-à-dire  la  Mésopotamie,  où  le  gouvernement  arabe 
aurait  recours  aux  directions  d'iine  grande  Puissance 
étrangère  ;  le  Hedjaz  dont  l'indépendance  ne  pouvait  être 
mise  en  discussion  ;  le  Yémen  et  le  Ncdjd  qui  régleraient 
leurs  affaires  par  une  négociation  directe  avec  le  Hedjaz  ; 
la  Palestine  enfin,  pour  laquelle  on  acceptait,  à  l'instar 
de  la  Mésopotamie,  le  concours  d'une  grande  Puissance. 
Lorsque  après  deux  mois  d'attente,  le  6  février  1919, 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  I93 

Faïçal  fut  reçu  à  la  Conférence  de  la  paix,  il  développa 
un  programme  à  peu  près  identique  :  il  revendiquait 
tous  les  pays  où  domine  la  langue  arabe  (Mésopotamie, 
SjTie,  Palestine,  Arabie),  au  sud  d'une  ligne  Alexandrette- 
Diarbékir.  Dans  son  rêve,  l'émir  fondait  en  un  seul  bloc 
l'ancien  empire  des  Abbassides  et  celui  des  Omméiades.  Le 
nouveau  royaume,  déclaré  indépendant,  jouirait  de  la  ga- 
rantie delà  Société  des  nations,  dont  l'émir  bornait  d'ail- 
leurs le  rôle  à  cette  platonique  intervention  ;  il  lui  refusait 
en  effet  tout  droit  d'immixtion  dans  les  questions  intéres- 
sant le  Hedjaz  et  La  Mecque.  Il  admettait  pourtant  qu'un 
régime  spécial  fût  nécessaire  à  la  Palestine,  à  cause  de 
la  complexité  des  intérêts  religieux,  et  même  que  le 
Liban  réclamât  son  autonomie  avec  le  concours  de  la 
France. 

Tout  le  parti  colonial  britannique  soutenait  les  pré- 
tentions de  l'émir  Faïçal.  L'un  de  ses  organes,  le  Near 
Easf,  les  prenait  à  son  compte  dans  un  article  du  14  fé- 
vrier. Les  Arabes,  disait-il,  «  ne  sont  pas  les  rêveurs  que 
nous  croyons...  les  habitants  du  désert  sont  bel  et  bien 
des  réalistes...  »  et  la  revue  britannique  proposait  une 
confédération  arabe  comprenant  la  Syrie,  l'Irak,  le 
Djezireh,  le  Hedjaz,  le  Nedjd  et  le  Yémen,  sous  l'égide 
d'une  seule  grande  Puissance,  choisie  à  cet  effet.  On 
devine  laquelle. 

La  réception  ménagée  en  France  à  l'émir  Faïçal  et  les 
honneurs  qu'il  y  reçut  avaient  singulièrement  grandi  sa 
figure  en  Orient.  Il  comprit  le  parti  qu'O  pourrait  tirer 
de  cet  accroissement  de  prestige,  et  conçut  l'idée  de  jouer 
un  double  rôle  ;  devant  le  Congrès  de  la  paix,  il  s'était 
posé  en  représentant  d'un  syro-arabisme  résolu  à  vivre 
libre  ou  à  mourir  ;  aux  populations  syriennes  U  se  pré- 
sentait désormais  comme  le  mandataire  des  Puissances. 
A  ce  jeu,  il  trompa  tout  le  monde. 


13 


194  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


La  Conférence  de  la  paix  avait  entendu  l'émir  Faïçal. 
Elle  ne  jugea  cependant  pas  encore  l'heure  venue  de  se 
prononcer.  Indifférente  aux  difficultés  qui  s'accumulaient 
en  Orient,  aveugle  sur  leturs  conséquences,  elle  remit  ses 
décisions  à  plus  tard. 

Entre  temps,  des  comités  révoluionnaires,  presque  tous 
xénophobes,  s'étaient  partout  formés. 

La  plupart  des  anciens  officiers  ou  fonctionnaires  turcs, 
passés  à  l'arabisme  au  cours  des  hostilités,  s'étaient  jadis 
plus  ou  moins  inféodés  au  Comité  Union  et  Progrès. 
Devenus  les  chefs  du  parti  de  l'indépendance  arabe,  ils 
renouèrent,  sitôt  l'armistice,  des  intelligences  étroites 
avec  le  Comité.  L'émir  Faïçal  avait  déserté  le  camp  turc 
en  1915.  Lui-même  ne  cessa  jamais  pourtant  de  corres- 
pondre secrètement  avec  Djemal  Pacha,  auprès  duquel, 
en  sa  quahté  de  député  du  Hedjaz  à  la  Chambre  otto- 
mane, ses  amis  Jeunes-Turcs  l'avaient  placé. 

Aussi,  lorsque,  à  la  fin  des  hostilités,  se  fonda  le  Nadi  el 
Arab,  ou  Club  Arabe,  cette  société  secrète,  aux  tendances 
violemment  xénophobes,  subit-elle  l'influence  du  Comité 
Union  et  Progrès,  dont  elle  n'était,  à  vrai  dire,  qu'une 
émanation.  Parmi  ses  fondateurs,  y  compris  son  prési- 
dent, Ali  Riza  Pacha  Rekab,  administrateur  en  chef  de 
Damas,  on  compta  tous  les  fonctionnaires  importants  du 
gouvernement  arabe,  transfuges  de  l'armée  turque. 
L'extraordinaire  activité  que,  dès  sa  naissance,  le  Nadi  el 
Arab  manifesta  dans  tout  l'Orient,  de  Bassorah  à  Jéru- 
salem, prouve  que  son  organisation  n'était  pas  impro- 
visée. Le  siège  central  de  Damas  essaima,  dans  toutes 
les  agglomérations  importantes,  des  succursales  qui  agi- 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  I95 

tèrent  les  campagnes  d'alentour  ;  celle  d'AIep  fut  la  plus 
redoutable. 

Le  Club  arabe  s'était  théoriquement  assigné  pour  but 
la  constitution  d'une  Grande  Arabie,  du  Hedjaz  au  golfe 
Pcrsique,  englobant,  bien  entendu,  la  S3Tie  et  la  Méso- 
potamie. Mais  ses  efforts  se  concentrèrent  tout  d'abord 
presque  uniquement  sur  la  Syrie,  c'est-à-dire  contre  la 
France.  Dès  la  fin  de  igi8,  nous  avions  saisi  sur  place 
les  fils  qui  reliaient  au  mouvement  chérifien  les  troubles 
provoqués  en  Cilicie  et  dans  le  Kurdistan  par  le  Comité 
Union  et  Progrès.  Celui-ci  tenta  de  soulever  les  chefs 
kurdes  de  la  région  Mardine-Diarbékir  au  nom  de  «  l'in- 
dépendance kurde  »  ;  se  réclamant  du  programme  de 
la  «  Turquie  aux  Turcs  »,  le  comité  d'Aïntab  propagea  la 
rumeur  de  massacres  des  musulmans  par  les  chrétiens, 
répandit  des  manifestes,  et  prêcha  l'insurrection.  A  Alep, 
les  Jeimes- Turcs  s'appuyaient  sur  le  Club  de  l'Indépen- 
dance arabe,  et  faisaient  circuler  des  libelles  invitant  la 
nation  arabe  à  combattre  pour  ses  droits  sacrifiés  avec 
ses  voisins  et  ses  amis,  les  Turcs  et  les  Allemands.  On 
lut  plus  tard  dans  le  journal  Ach-Cha'b  de  Hamah 
(2  décembre  1919),  la  confirmation  de  cette  entente 
offensive  du  pantouranisme,  du  panarabisme  et  du  panis- 
lamisme contre  les  Alliés. 

Lorsque,  refoulée  siu-  le  Taurus,  l'armée  turque  avait 
été  licenciée,  un  désordre  indescriptible  s'était  produit 
dans  le  nord  de  la  Syrie.  Retardataires,  démobilisés  et 
déserteurs  encombraient  les  routes  et  les  voies  ferrées. 
Un  grand  nombre  se  muèrent  soudainement  en  gendarmes 
par  la  grâce  d'un  simple  écusson  rouge  apposé  à  leur 
col  ;  les  uns  se  prétendirent  chargés  de  la  police  urbaine 
ou  rurale,  les  autres  s'employèrent  à  la  garde  du  Bag- 
dad ou  dans  ses  services  d'exploitation.  Ces  soi-disant 
gendarmes  étaient  déjà  3  600  le  22  décembre  1918,  et 
leur  nombre  s'augmentait  sans  cesse.  La  conspiration 
turco-arabc  ne  pouvait  rêver  meilleurs  agents  de  pertur- 


196  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

bation.  Ils  travaillaient  en  effet  les  populations  contre 
les  Alliés,  et  distribuaient  les  armes  pillées  dans  les  dépôts 
laissés  en  Cilicie  par  la  2^  armée  turque  ;  notre  pénurie 
d'effectifs  nous  empêchait  alors  de  rechercher  et  de  faire 
surveiller  ces  dépôts  clandestins.  Le  personnel  supérieur 
du  Bagdad,  encore  en  grande  partie  allemand,  encoura- 
geait de  son  mieux  les  résistances.  Le  premier  voyage 
de  M.  Georges  Picot  d'Alep  à  Adana  fut  marqué  par  un 
incident  symptomatique.  Faute  de  charbon,  le  train  fait 
halte  à  une  station  intermédiaire.  La  gare  possède  de 
nombreux  employés  ;  tous  refusent  leurs  services,  et 
regardent  d'un  œil  narquois,  au  grand  plaisir  d'ingénieurs 
allemands  présents  à  la  scène,  sir  Mark  Sykes,  compagnon 
de  voyage  de  M.  Georges  Picot,  obligé  de  faire  lui-même 
le  plein  du  tender. 

Peu  à  peu,  une  partie  des  pseudo-gendarmes  de  Cilicie 
regagnèrent  l'Anatolie,  où  ils  passèrent  dans  les  bandes 
de  Moustapha  Kemal  et  de  ses  lieutenants.  Ils  consti- 
tueront le  noyau  de  cette  armée  nationaliste  qui  tiendra 
plus  tard  avec  succès  la  campagne  contre  nos  troupes 
et  leur  fera  tant  de  mal.  Les  autres  refluèrent  sur  Alep. 

La  reddition  de  Médine  offrit  aux  Arabes  et  aux  Turcs 
une  nouvelle  occasion  de  rapprochement.  Les  Turcs  dési- 
raient laisser  dans  la  ville  la  garnison  qui  l'avait  défendue 
pour  garder  le  tombeau  du  Prophète.  Une  négociation 
s'engagea  et  des  relations  s'établirent  plus  fréquentes,  trop 
mystérieuses  néanmoins  pour  que  les  Alliés  en  pussent 
découvrir  les  preuves.  Elles  se  poursuivirent  jusqu'au 
jour  (i)  où  le  gouvernement  arabe  nomma  Ali  bey  Tra- 
belsi  haut  commissaire  à  Constantinople,  sous  couleur  de 
protéger  les  intérêts  des  Arabes  dans  les  régions  turques. 
Tout  porte  à  croire  que  cet  ambassadeur  eut  plutôt  pour 
mission  de  faire  concorder  l'action  des  chérifiens  et  celle 
des  nationalistes  tiu"cs.  La  connivence  des  uns  avec  les 

(i)  31  août  1919. 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  iqj 

autres  ne  devait  plus  tarder  alors  à  paraître  :  aux  pre- 
mières escarmouches  de  Cilicie,  au  début  de  1920,  nos 
soldats  trouvèrent  des  officiers  chérifiens  parmi  les  cada- 
vres et  les  prisonniers. 

Le  plan  britaimique  de  scinder  l'Islam  avait  donc 
échoué.  Les  deux  nationalismes  se  donnaient  la  main,  et  la 
suite  des  événements  montrerait,  qu'à  tout  prendre,  cette 
force  menaçait  l'Angleterre  encore  plus  que  la  France. 

Les  Alliés  s'étaient  en  effet  étrangement  abusés  en 
n'accordant  au  mouvement  arabe  que  l'importance  d'une 
agitation  locale.  C'était  négliger  la  vérité  d'expérience 
qu'est  l'unité  de  l'Islam.  Celui-ci  peut,  en  effet,  se  déchirer 
en  guerres  intestines  et  en  schismes  ;  il  fait  bloc  contre 
l'infidèle.  Les  pèlerinages  à  La  Mecque  resserrent  cons- 
tamment entre  musulmans  les  liens  rehgieux  et  les  rela- 
tions politiques. 


Un  geste  des  autorités  britanniques,  qui  ont  la  force, 
suffirait  pour  étouffer  l'anarchie  grandissante.  Il  semble 
au  contraire  que  l'on  s'ingénie  à  la  favoriser. 

Dans  la  zone  Est,  dite  d'influence  française,  le  seul 
souci  de  l'état-major  de  Caïfîa  paraît  être  d'empêcher  la 
France  d'y  exercer  cette  influence.  A  la  tête  des  prin- 
cipaux services  les  autorités  arabes  ont  nommé  des 
Syriens  d'Égyptè,  anciens  fonctionnaires  britanniques, 
que  doublent  des  officiers  anglais.  Nos  seuls  représentants 
autorisés  sont  les  officiers  de  liaison  à  Damas  et  à  Alep, 
ainsi  que  le  conseiller  ffiiancier  français.  L'iiistoire  des 
relations  de  ce  dernier  avec  l'administration  arabe  vaut 
d'ailleurs  d'être  contée.  Appelé  à  remplacer  le  major 
Graves  dans  ses  fonctions  de  conseiller  financier  pour 
la  zone  Est,  le  payeur  principal  Moulin  se  présente  à 
l'administrateur  en  chef,  Riza  Pacha  Rekab.  Celui-ci 
refuse  péremptoirement  de  le  reconnaître,  n'ayant,  dit-il, 
reçu  à  son  sujet  aucune  communication  du  G.  H.  Q.  Pcn- 


igo  LA   FRANCE    EN    SYRIE 

dant  un  mois  les  réclamations  du  haut  commissaire  auprès 
de  l'état-major  britannique  et  ses  remontrances  directes 
à  Riza  Pacha  restent  vaines.  Enfin,  en  janvier  1919, 
M.  Georges  Picot  et  le  général  Allenby  se  rencontrent  à 
Damas.  Le  général  en  chef  reconnaît  la  nécessité  de 
mettre  un  terme  à  la  situation  faite  au  conseiller  fran- 
çais. Dans  une  de  ces  algarades  violentes,  dont  il  a  Je 
secret,  il  somme  Riza  Pacha  de  procurer  à  son  nouveau 
conseiller  financier  toutes  facilités  de  contrôle  et  de 
s'éclairer  de  ses  avis.  Riza  Pacha  se  soumet  en  apparence. 

Le  payeur  principal  Moulin  est  maintenant  dûment 
accrédité.  Mais  lorsqu'il  voudra  examiner  les  comptes, 
il  se  heurtera  de  nouveau  au  mauvais  vouloir  obstiné  de 
Riza  Pacha,  qui  refusera  de  lui  communiquer  les  éléments 
nécessaires  à  son  travail.  De  guerre  lasse,  l'administrateur 
en  chef  poussera  le  cynisme  jusqu'à  faire  présenter  des 
registres  falsifiés.  Si  bien  que,  le  général  Allenb}'  n'ayant 
plus  renouvelé  son  intervention,  le  conseiller  financier 
français  ne  sera  jamais  à  même  d'étudier  à  fond  les 
finances  du  gouvernement  arabe,  et  de  dresser  un  projet 
de  budget  sur  des  bases  raisonnables  et  des  données  pré- 
cises. 

Peut-être  la  curiosité  du  conseiller  financier  français 
est-elle  indiscrète.  Le  gouvernement  arabe  reçoit  en  effet 
des  Alliés  une  subvention  mensuelle  de  quatre  miUions, 
dans  lesquels  la  France  est  de  moitié.  Or,  la  propagande 
chérifienije  antifrançaise  en  absorbe  chaque  mois  à  peu 
près  trois.  La  somme  dépen.sée  à  ce  titre  pour  la  seule 
ville  de  BejTouth,  au  i^""  janvier  1919,  c'est-à-dire  deux 
mois  et  demi  après  l'occupation,  atteint  21  000  livres 
égyptiennes  (i).  A  Damas  paraissent  une  dizaine  de 
feuilles  arabes,  dont  l'existence  ne  s'explique  que  par  une 
subvention  officielle.  Riza  Pacha  les  surveille  avec  une  par- 
ticulière attention  ;  tout  écart  est  sévèrement  réprimé;  par 

(i)  Soit  plus  de  600  000  francs  au  cours  du  change  à  cette  époque. 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISË  I^Q 

exemple,  le  journal  Es-Salam  sera  saisi  pour  s'être  permis 
un  article  francophUe.  Débonnaire,  la  censure  britannique 
ferme  les  yeux  sur  les  injures  violentes  et  grossières  que  les 
journaux  prodiguent  à  l'adresse  de  la  France.  Quant  au 
gouvernement  arabe,  il  couvre  ces  outrages,  lorsque  même 
il  ne  les  inspire  pas  ;  singulière  conception  de  l'alliance  ! 

En  novembre-décembre  1918,  de  très  longues  listes  de 
généraux,  officiers  et  employés  chéri  fiens  ont  paru  dans 
le  journal  officiel  du  roi  Hussein,  V Al-Kihla.  En  réalité, 
cependant,  dans  la  zone  Est,  un  grand  nombre  d'anciens 
fonctionnaires  ottomans  ont  conservé  leur  emploi.  L'armée 
chérifiennc  pour  sa  part  ne  comptera  encore,  pendant  de 
longs  mois,  que  4  000  hommes  ;  mais  ses  i  300  officiers 
sont  presque  tous  des  agitateurs  et  des  agents  de  propa- 
gande. On  comprend  pourquoi  le  gouvernement  arabe 
préfère  éluder  notre  contrôle  et  tenir  à  l'écart  le  conseiller 
financier  que  nous  lui  avons  adjoint. 

Le  conseiller  financier  français  n'est  pas  seul  l'objet  de  la 
malveillance  de  Riza  Pacha.  Le  haut  commissaire  ou  ses 
représentants  ne  rencontrent  chez  l'administrateur  en 
chef  de  la  zone  Est,  et  même  à  propos  des  questions  les  plus 
banales,  que  mauvaise  volonté  manifeste,  se  traduisant 
tantôt  par  la  force  d'inertie,  agrémentée  de  politesse,  et 
tantôt  par  des  insolences.  Sa  correspondance  avec  le  colo- 
nel Cousse  en  fait  foi. 


III 


Dans  le  courant  de  janvier  1919,  on  connut  en  Syrie 
les  paroles  prononcées  à  la  Chambre  le  29  décembre  par 
M.  Pichon,  ministre  des  Affaires  étrangères. 

Nous  avons,  dans  l'empire  des  Turcs,  des  droits  incontestables  à 
sauvegarder  ;  nous  en  avons  en  Syrie,  dans  le  Liban,  en  Cilicie, 
en  Palestine.  Ils  sont  fondés  sur  des  titres  historiques,  sur  des 
accords,  sur  des  contrats...  Ils  sont  fondés  aussi  sur  les  aspirations 


200  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

et  les  vœux  des  populations,  qui,  depuis  longtemps,  sont  nos 
clientes.  Nous  nous  attacherons  de  la  façon  la  plus  ferme  à  les 
faire  valoir...  Mais  nous  considérons  que  ces  accords,  établis  avec 
l'Angleterre,  continuent  à  lier  l'Angleterre  et  nous,  et  que  les 
droits  qui  nous  ont  été  reconnus,  et  dont  nous  demanderons 
l'extension  à  la  Conférence,  sont  des  droits  dès  à  présent  acquis. 

Pour  répondre  à  cette  déclaration,  le  Nadi  el  Arab 
déchaîna  une  violente  campagne  de  protestations  dans  les 
régions  où  la  propagande  chèrifienne  pouvait  se  donner 
libre  cours.  L'occasion  parut  unique  de  provoquer  une 
espèce  de  consultation  populaire.  Il  fallait,  cependant, 
de  toute  nécessité,  que  les  résultats  en  fussent  défavorables 
à  la  France.  Une  pression  officielle  éhontée  contraignit 
donc  les  autorités  locales  à  prêter  leur  concours  le  plus 
absolu  aux  envoyés  du  Club.  Des  pétitions  furent  partout 
ouvertes  en  faveur  de  l'indépendance  arabe,  et,  pour  obte- 
nir des  signatures,  l'on  recourut  aux  procédés  les  plus 
variés  et  les  plus  tyranniques  :  réunions  publiques  ou 
sermons  dans  les  mosquées,  distributions  de  brochures 
et  de  journaux  ;  on  exhuma,  pour  les  répandre  parmi  les 
musulmans,  d'anciens  tracts  allemands  outrageants  pour 
la  France  ;  dans  les  cafés,  des  propagandistes  ardents 
excitèrent  la  populace  contre  toute  ingérence  étrangère. 

Des  «  missionnaires  »  du  Nadi  sillonnèrent  le  pays  ;  il 
suffit  de  suivre  l'un  d'eux  pour  imaginer  le  régime  de 
terreur  auquel  fut  soumise  la  zone  Est.  Le  délégué  du 
Club  arabe  visite  le  district  de  Katana  entouré  de  trente 
cavaliers  armés  ;  dans  tous  les  villages  où  il  paraît,  les 
récalcitrants  présumés  sont  emprisonnés  préventivement. 
Les  mêmes  scènes  se  reproduisent  à  Amman,  Sait  et 
Karakil  ;  là  toutefois,  il  ne  s'agit  plus  d'une  simple  pro- 
testation, mais  d'un  véritable  vote  en  faveur  de  l'in- 
dépendance arabe  absolue.  A  Amman,  l'un  des  chefs  des 
colonies  circassiennes  des  environs,  Chemn  el  Dine  bey, 
est  brutalement  pris  à  partie  par  le  caïmakam  et  l'officier 
de  liaison  anglais,  le  major  Davemport,  pour  son  indif- 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  201 

férence  ou  plutôt  son  hostilité  envers  le  gouvernement 
arabe.  A  Naouf,  le  moukhtar  Ismaïl  est  incarcéré  jusqu'à 
ce  qu'il  consente  à  signer.  Partout  les  gens  suspects  de 
tiédeur  sont  l'objet  d'une  étroite  surveillance  et  molestés 
à  la  moindre^  occasion  ;  les  personnages  les  plus  notables 
et  auparavant  les  plus  respectés  n'échappent  pas  à  la 
délation  et  aux  sévices. 

Là  où  la  violence  n'intimide  pas,  on  use  de  supercherie. 
Dans  les  villages  druses  et  chrétiens,  le  factum,  dont  il 
n'est  pas  donné  lecture,  est  présenté  aux  habitants  comme 
une  pétition  contre  un  projet  modifiant  la  perception  de 
la  dîme,  et  qui  aggraverait  les  charges  du  paysan.  Aux 
musulmans,  on  persuade  qu'il  s'agit  de  choisir  entre  un 
gouvernement  français,  chrétien  et  fanatique,  et  un  gou- 
vernement arabe,  musulman  et  tolérant.  Enfin,  dans  les 
localités  jugées  douteuses  et  hostiles  par  le  Club,  les 
menaces,  fréquemment  suivies  d'effets,  obligent  les  gens 
à  signer  sur  feuilles  en  blanc.  Presque  partout  au  surplus, 
la  présence  des  autorités,  dûment  escortées  de  gendarmes, 
suffit  largement  à  déterminer  les  adhésions. 

A  Damas  même,  le  Club  arabe  traite,  par  un  comité 
exécutif  de  quinze  membres,  avec  les  autorités  déjà  tout 
acquises,  et  dispose  à  son  gré  de  la  gendarmerie  et  de 
la  police.  Il  envoie  ses  ordres  aux  moukhtars  des  divers 
quartiers,  organise  ouvertement,  et  par  la  presse  même, 
des  manifestations  publiques,  désigne  d'office  les  orateurs 
et  leur  prépare  au  besoin  leurs  chscours.  Dans  les  assem- 
blées réunies  par  le  Club,  il  est  donné  lecture  de  lettres 
ou  de  télégrammes  vrais  ou  faux,  reçus  de  l'émir  Faïçal, 
qui  déclarent  la  France  entièrement  écartée  de  la  Syrie  ; 
il  n'est  même  plus  question  d'appui  anglais  ou  américain. 
Ces  dépêches  reçoivent  la  plus  large  publicité. 

On  voit  jusqu'à  quel  point  l'interdiction  formelle  faite 
aux  administrations  des  T.  E.  0.  d'entreprendre  aucune 
propagande  politique  était  violée  en  zone  Est.  Pour 
ramener  le  calme,  ou  tout  au  moins  la  décence,  quelques 


202  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

exemples  s'imposaient.  Sm-  le  conseil  de  beaucoup  d'offi- 
ciers anglais  partisans  de  la  non-intervention,  le  G.  H.  Q. 
de  Caïffa  ne  bougea  pas.  Partageait-il  l'opinion  du  lieu- 
tenant-colonel Cornwallis  alors  à  Damas  ?  «  On  a  toléré, 
répétait  ce  dernier,  dans  la  zone  Est,  qui  devrait  être 
d'occupation  puremenî  militaire,  la  création  d'un  gou- 
vernement arabe  de  fait  ;  il  est  trop  tard  maintenant  pour 
réagir.  On  n'a  plus  qu'à  laisser  faire,  quel  que  puisse  être 
le  résultat,  tant  qu'une  décision  ferme  n'aura  pas  été 
prise  en  Europe  touchant  les  territoires  occupés.  »  En  s'ap- 
propriant  une  aussi  dangereuse  conception,  le  haut  com- 
mandement britannique  faisait  preuve  d'une  singulière 
myopie  politique.  L'intérêt  ni  la  prudence  ne  justifiaient 
une  conduite  que  condamnait  si  évidemment  la  bonne  foi. 
Les  événements  d'Egypte  illustrent  l'importance  de  cette 
méprise  :  les  Égyptiens,  très  ouverts  aux  idées  actuelles, 
possèdent  une  élite  élevée  le  plus  souvent  en  Europe, 
instruite  et  cultivée.  Les  fonctionnaires  britanniques 
avaient  systématiquement  organisé,  poursuivi  et  sub- 
ventionné en  Orient  une  propagande  en  faveur  de  l'au- 
tonomie de  peuples  beaucoup  moins  avancés  en  civili- 
sation que  le  peuple-  égyptien.  Celui-ci  devait  fatalement 
faire  des  comparaisons  entre  la  liberté  promise  à  des  tribus 
pauvres  et  inorganisées,  et  le  protectorat  qu'à  lui-même 
on  infligeait  d'une  manière  définitive.  Le  «  pourquoi  pas 
moi?  »  des  Égjqjtiens  était  parfaitement  logique.  Mais, 
vérité  en  deçà  de  Suez,  erreur  au  delà. 

Pour  couronner  la  campagne  de  protestations  contre 
le  discours  de  M.  Pichon,  une  grande  manifestation  eut 
lieu  à  Damas  le  20  février.  Depuis  trois  semaines  les  mOi- 
tants  du  Club  arabe,  encom^agés  par  les  pouvoirs  publics, 
l'avaient  préparée.  Les  Arabes,  proclamait  un  manifeste 
chérifien,  sauront  autant  se  conduire  que  les  Serbes, 
Bulgares,  Monténégrins  ou  Roumains.  L'abstention  des 
notables  de  Damas  priva  cependant  la  manifestation  r'. 
son  lustre. 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISIi  203 

Quelle  valeur  attribuer  aux  pétitions  ainsi  recueillies? 
Est-il  besoin  de  dire  qu'elles  ne  représentaient  en  rien 
l'opinion  vraie  du  pays.  Si  les  groupes  panarabes  repous- 
saient, avec  mie  intransigeance  chaque  jour  accrue,  toute 
collaboration  européenne,  si  désintéressée  fût-elle,  la 
masse  du  peuple  désirait  avant  tout  un  gouvernement 
stable,  soucieux  de  ses  intérêts,  capable  de  garantir  la 
sécurité  et  le  progrès  matériel.  Au  printemps  de  1919, 
notre  service  de  renseignements  intercepta  un  document 
démonstratif  de  l'état  général  des  esprits  à  Damas.  C'était 
une  lettre  adressée  par  un  olficicr  chérifien  à  im  notable 
musulman  du  Caire,  et  ce  témoignage  n'était  pas  isolé  : 
'(  La  majorité  des  membres  du  conseil  militaire  sont  des 
imposteurs  ;  aucun  n'est  désintéressé  ;  presque  tous  ont 
été  nommés  par  faveur...  Le  seul  homme  vraiment  grand 
et  patriote  est  Abdel  Kader  bey  el  Mouyad  el  Azem  qui 
a  déjà  eu  à  défendre  les  droits  de  bien  nombreux  parti- 
culiers. Il  serait  à  souhaiter  qu'il  y  eût  beaucoup  de  bons 
citoyens  comme  lui. 

«  Quant  à  Nessib  el  Bekri  et  consorts...  ils  ont  tra- 
vaillé à  corrompre  le  gouvernement  par  leur  ingérence 
constante  et  leur  intervention  en  faveur  de  leurs  créatures, 
de  leurs  parents  et  de  leurs  amis,  à  qui  ils  font  donner 
places  et  pensions.  Leur  influence  sur  l'émir  Zéïd  a  été 
néfaste.  Avec  lui  ils  s'adonnent  continuellement  à  la 
galanterie,  à  la  boisson,  au  plaisir  ;  et  ce  ostensiblement, 
sans  crainte  d'encourir  la  réprobation  des  honnêtes  gens... 

«  A  Damas...,  une  grande  partie  de  la  population,  sur- 
tout dans  la  classe  éclairée,  est  mécontente  de  l'adminis- 
tration actuelle  ;  on  s'indigne  de  voir  le  favoritisme  par- 
tout. Les  vols,  les  agressions  et  même  les  meurtres  se 
multiplient  à  Damas  et  dans  toute  la  région,  tandis  que 
les  fonctionnaires  insouciants  ou  uniquement  préoccupés 
de  leurs  plaisirs  négligent  entièrement  leurs  devoirs. 

«  Aucune  action  coordonnée  n'a  été  entreprise  ici  pour 
réaliser   l'idée.    Nous    en    sommes    réduits    à    attendre 


204  ^-^    FRANCE    EN    SYRIE 

demain  ou  après-demain,  on  ne  sait  trop  pourquoi...  » 
Déjà  personne  en  SjTie  n'admettait  plus  une  union 
quelconque  avec  le  Hedjaz  ;  même  les  partisans  de  l'in- 
dépendance arabe  se  prenaient  à  douter  de  la  possibilité 
de  réaliser  un  gouvernement  purement  arabe.  Les  fan- 
taisies vexatoircs  et  scandaleuses  de  l'administration 
chérifienne,  la  mauvaise  organisation,  le  gaspillage  des 
deniers  publics,  la  cherté  de  la  vie  amenaient  une  sourde 
irritation  ;  et,  devant  le  désordre  toujours  grandissant, 
beaucoup  regrettaient  ouvertement  le  régime  turc  et  ses 
abus  ;  un  certain  parti  musulman  travaillait  même  au 
retour  des  Turcs. 


Le  roi  Hussein  témoignait  certes  de  quelque  présomp- 
tion en  prétendant  régner  ailleurs,  quand  lui-même  fai- 
sait chez  lui  figure  d'assiégé.  Il  était  en  1919,  autant  qu'en 
1915,  et  au  même  titre  que  chacun  des  émirs  ses  voisins, 
peut-être  seulement  avec  moins  de  puissance,  un  simple 
chef  féodal  ;  son  autorité  ne  s'exerçait  entière  que  sur 
le  Belad  el  Haram,  territoire  sacré  englobant  les  villes 
saintes  de  La  Mecque  et  de  Médine.  Les  tribus  hostiles 
des  Ouahabites  et  des  Chammars  l'avaient  battu  à  l'est 
et  au  sud  à  Khosma  (17  novembre)  et  à  Taïf  (28  décembre). 
Plus  au  sud  encore,  les  Arabes  turcophiles  et  les  Turcs  de 
Moheddin  tenaient  un  certain  nombre  de  places.  Au  nord, 
dans  le  Nedjd,  l'émir  Ibn  es  Seoud,  vainqueur  de  l'émir 
Abdallah,  et,  dans  l'Arabie  centrale,  les  émirs  Ibn  el 
Rechid  et  Ibn  Sabah,  que  les  Turcs  eux-mêmes  n'avaient 
jamais  soumis,  se  montraient  irréductibles.  Lorsqu'cn 
mai  1919  Hussein  se  proclama  «  Commandeur  des 
croyants  »,  c'est-à-dire  Khalife,  grand  chef  religieux  de 
l'Islam,  l'émir  Ibn  es  Seoud  jura  que  lui-même  et  «  ses 
deux  frères  en  Dieu  »  ne  cesseraient  la  lutte  contre  l'usur- 
pateur :  «  Tous  les  sultans  d'Arabie  sont  des  seigneurs 
et  des    chérifs,   observait-il,  dont   la    noble    origine  est 


I.A    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  205 

plus   authentique  que  celje  de  l'émir  de  La  Mecque.  » 

Ainsi  donc,  au  Yémen,  dans  l'Assyr  et  l'Hadramaout, 
les  tribus  refusaient  de  reconnaître  à  Hussein  le  titre 
pontifical  de  Khadim  ul  Haramein  ech  cherijeïen,  réservé 
au  seul  Khalife. 

La  couronne  d'Hussein  avait  donc  une  solidité  toute 
relative.  EUe  ne  tenait  sur  sa  tête  qu'avec  l'appui  moral 
et  matériel  des  Alliés.  L'erreur  du  gouvernement  français 
fut  de  croire,  malgré  des  avertissements  autorisés,  à  la 
réalité  du  pouvoir  du  chérif,  alors  que  ce  pouvoir  n'était 
qu'une  fiction  diplomatique  inventée  pour  impressionner 
nos  négociateurs./ Hussein  et  Faïçal  n'existaient  que  par  ' 
la  volonté  de  Londres,  et  pour  couvrir  devant  l'opinion 
mondiale  la  politique  impérialiste  de  l'Angleterre. 

Tous  les  Syriens,  dont  l'ambition  ou  le  fanatisme  ne 
troublaient  pas  le  jugement,  regardaient  les  princes  hed- 
jaziens  comme  des  fantoches  dangereux.  Ils  déniaient  à 
l'émir  Faïçal,.  avec  lequel  ils  ne  se  reconnaissaient  rien 
de  commun,  toute  raison  d'être  en  Syrie,  et  par  consé- 
quent tout  droit  de  la  gouverner.  Était-ce  donc  à  la 
France,  qui  se  présentait  au  nom  de  la  liberté,  liberté  des 
croyances,  liberté  des  opinions  politiques,  de  contraindre 
les  Syriens  vraiment  patriotes  à  subir  un  prince  étranger? 

Cependant  l'influence  du  Hcdjaz  dominait  à  Damas. 
Quotidiennement  l'administrateur  en  chef,  Ali  Riza 
Pacha,  correspondait  télégraphiquement  avec  le  roi  Hus- 
sein, qui  lui  faisait  parvenir  ses  instructions. 

La  zone  Ouest  subissait  les  répercussions  de  l'agitation 
de  la  zone  arabe.  D'ailleurs  la  propagande  chérifienne  ne 
l'épargnait  pas.  Elle  s'y  faisait  seulement  plus  occulte, 
quoique  aussi  persévérante. 

Un  certain  nombre  de  membres  de  la  municipalité  de 
Beyrouth,  Mokhtar  Beyhoum,  Omar  Daouk,  la  diri- 
geaient, sous  l'inspiration  de  Djemil  bey  Oulchy,  ofiicier 
de  liaison  chérifien  à  Beyrouth.  Le  succès  ne  répondait 
pas  d'ailleurs  aux  sacrifices  consentis,  si  l'on  en  croit  un 


206  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

rapport  arabe  de  janvier  1919,  tombé  entre  nos  mains. 
On  y  enregistrait  les  progrès  de  la  France  à  Beyrouth, 
même  parmi  les  musulmans,  et  l'on  demandait  de  l'ar- 
gent pour  continuer  la  lutte.  Et  cependant,  autant  qu'en 
zone  arabe,  la  propagande  chérifienne  s'appuyait  stu-  l'ar- 
mée britannique.  Le  général  Bulfin,  puis  le  général  Fane, 
qui  lui  succéda  au  commandement  du  21^  corps,  sou- 
tenaient officiellement  les  musulmans  de  Beyrouth,  dont 
les  chefs  s'assemblaient  quotidiennement  chez  eux.  Dès 
notre  arrivée  dans  les  territoires  dont  l'administration 
nous  était  confiée  par  le  général  AUenby,  les  agents  bri- 
tanniques nous  avaient  représentés  comme  les  fervents 
et  dévoués  protecteurs  des  chrétiens  et  notamment  des 
Maronites  ;  l'on  sous-entendait  ainsi  que  les  musulmans 
n'avaient  rien  de  bon  à  attendre  de  nous. 


IV 


La  campagne  de  protestations  contre  le  discours  de 
M.  Pichon  avait  gagné  le  nord  de  la  Syrie.  En  dépit  des 
conventions  formelles,  la  censure  s'exerçait  à  Alep,  comme 
à  Damas,  en  dehors  du  représentant  du  haut  commis- 
saire. Là  aussi,  la  liberté  de  la  presse  était  supprimée  ; 
s'il  arrivait  aux  journaux  de  s'occuper  de  la  France 
autrement  que  pour  la  calomnier,  les  vexations  ne  se 
faisaient  pas  attendre.  Pour  étouffer  le  revirement  très 
net  qui,  parmi  les  notabilités  musulmanes,  se  produisait 
alors  en  faveur  de  la  France,  on  lança  des  nouvelles  ten- 
dancieuses ou  fausses  ;  des  harangues,  des  sermons  incen- 
diaires firent  écho  aux  paroles  du  ministre  français.  Et 
auprès  de  DjeVdet  bey,  gouvernevu  d'Alep,  l'officier  de 
liaison  français,  le  capitaine  Pichon,  se  heurtait  à  la 
même  inertie  que  le  colonel  Gousse  à  Damas. 

A  l'instar  de  Damas,  une   grande  manifestation   fut 


LA    PROPAGANDE    ANTIFEAlvÇAISE  207 

résolue.  Le  Nadi  el  Arab  présida  aux  préparatifs.  L'un 
de  ses  agents,  Ahmed  Sami  Saradj,  rédactem'  du  journal 
Al-Arab,  revenait  de  Constantinople.  Il  se  rendit  à  Damas 
pour  y  prendre  les  instructions  des  chefs  du  Nadi. 

Au  lendemain  de  son  retour,  une  âpre  campagne  s'Ou- 
vrait, principalement  par  l'organe  de  feuilles  très  répan- 
dues comme  VAl-Arah  et  le  Hukouk  el  Bachar.  La  cen- 
sure laissait  dire.  Les  prédicateurs  du  Nadi  péroraient 
partout,  fanatisant  la  foule.  Une  dizaine  de  meneurs, 
endoctrinés  par  Sami  Saradj,  répandaient  le  bruit  de 
massacres  commis  en  Cilicie  sur  les  Arabes  par  les  soldats 
de  la  Légion  arménienne  ;  les  désordres  que  celle-ci  avait 
provoqués  revenaient  démesurément  amplifiés.  L'émeute 
était  prête.  Elle  éclata  le  28  février.  Après  des  vociféra- 
tions contre  la  France,  la  populace  musulmane  tourna 
sa  rage  contre  les  Arméniens.  Le  gouverneur  d'Alep  avait 
tout  d'abord  autorisé  la  manifestation  ;  il  l'avait  même 
encouragée.  Cédant  aux  remontrances  du  capitaine 
Pichon,  il  la  contremanda  sans  prendre  aucune  mesure 
pour  assurer  l'exécution  de  ses  ordres.  De  leur  côté,  lé 
gouverneur  de  la  province,  les  chefs  de  la  gendarmerie 
et  de  la  police  fermèrent  délibérément  les  yeux  sur  les 
préparatifs  trop  visibles  du  soulèvement.  Par  incapacité, 
ou  mieux  par  mauvais  vouloir,  ils  abandonnèrent  à  elleâ- 
mêmes  les  forces  dont  ils  avaient  la  responsabilité.  Aussi, 
l'armée  chérifienne,  la  gendarmerie  et  la  police,  mêlées  à 
la  plèbe,  loin  de  prévenir  le  mouvement  ou  de  le  réprimer, 
prirent-elles  une  part  active  aux  crimes.  On  reconnut 
certains  officiers  à  la  tête  des  massacreurs.  L'examen  des 
cadavres  força  la  conviction  de  ceux  que  le  crépitement 
des  mitrailleuses  laissait  encore  sceptiques  ;  les  blessxures 
provenaient  bien  de  balles  Mauser,  projectiles  de  gueiTe 
en  usage  dans  l'armée  chérifienne. 

Les  massacres  avaient  éclaté  simultanément  vers  six 
heiu-es  du  matin  dans  différents  quartiers,  parmi  la  popu- 
lation  arménienne,  sans  qu'aucune  cause  apparente  ait 


208  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

paru  les  provoquer.  Le  nombre  des  victimes  s'éleva  à 
43  tués  et  75  blessés.  Les  troupes  britanniques,  pourtant 
cantonnées  dans  la  ville,  intervinrent  seulement  trois 
heures  plus  tard.  Il  suffit  qu'elles  parussent  pour  que 
l'ordre  se  rétablît  aussitôt. 

A  la  suite  de  ces  événements,  le  général  commandant 
les  troupes  britanniques  à  Alep  convoqua  une  commission 
d'enquête.  Elle  fut  composée  d'un  membre  français,  le 
commandant  Malinjoud,  de  deux  Anglais,  les  colonels 
Djedd  et  Enfield,  de  deux  Arméniens  et  de  trois  Arabes. 
On  fit  à  l'un  de  ces  derniers  l'honneur  de  présider  la 
commission.  Cependant  les  membres  arabes  refusèrent 
de  signer  le  rapport  d'ensemble  adopté  par  l'unanimité 
de  leurs  collègues  ;  ils  établirent  un  rapport  séparé, 
absolument  tendancieux,  où  se  trouvaient  niés  et  con- 
testés jusqu'aux  faits  les  mieux  confirmés.  Ce  fut  une 
apologie  de  l'hospitalité  arabe  et  une  affirmation  des 
aspirations  de  la  race  arabe  vers  l'indépendance.  Les 
Arabes  se  bornèrent  à  avouer  «  la  grande  négligence  » 
des  troupes  arabes  et  de  la  police  dans  l'accomplissement 
de  leurs  devoirs. 

Le  5  mars,  M.  Georges  Picot,  accouru  sur  les  Ueux, 
réclama  des  sanctions.  A  plusieurs  reprises,  le  haut 
commissaire  insista  par  télégramme  auprès  du  comman- 
dant en  chef  pour  les  hâter.  Le  châtiment,  pour  être 
effectif,  devait  être  aussi  prompt  que  possible.  Le  14  avril 
seulement,  le  G.  H.  Q.  adressait  au  haut  commissaire 
la  réponse  dilatoire  suivante  :  «  Les  témoignages  foimiis 
devant  le  tribunal  ne  semblent  pas  prouver  que  les  dix 
notables  arrêtés  aient  réellement  trempé  dans  l'attentat. 
Les  notables  ont  été  relâchés,  mais  seulement  après  avoir 
signé  des  papiers,  où  ils  s'engageaient  à  ne  plus  s'occuper 
de  politique,  et  sous  la  responsabilité  personnelle  de 
l'émir  Zéïd,  d'Ali  Riza  Pacha  et  de  Geafar  Pacha.  »  Le 
général  en  chef  n'avait  pas  estimé  le  mouvement  suffi- 
samment général  pour  motiver  une  plus  ample  punition 


LA    PROPAGANDE    ANTIFRANÇAISE  209 

Il  se  contenta  d'adresser  une  admonestation  au  gouver- 
nement central  de  Damas  disant  «  que  de  pareils  atten- 
tats ne  peuvent  être  tolérés  et  qu'ils  ne  le  seront  pas  ». 
Aucun  des  fonctionnaires  chérifiens  ne  fut  révoqué,  ni 
même  déplacé.  L'officier  de  liaison  français  à  Alep,  le 
capitaine  Pichon,  se  refusant  à  rester  plus  longtemps 
spectateur  impuissant  d'une  telle  anarchie,  demanda  à 
être  relevé  de  ses  fonctions.  Et  ce  fut  l'unique  sanction 
à  ce  drame. 


Dans  la  mansuétude  britannique  après  les  massacres 
d'Alep,  les  chérifiens  virent  un  encouragement.  Et  la  pro- 
pagande antifrançaise  se  poursuivit. 

Les  militants  du  Club  arabe  se  savaient  couverts  par 
le  gouvernement  local.  Au  mépris  des  ordres  du  général 
en  chef,  enregistrés  et  publiés  par  Riza  Pacha,  les  réunions 
politiques  plus  ou  moins  secrètes  se  multiplièrent.  Une 
<i  mission  »  du  Club  arabe,  avec  Sami  bey  el  Azem,  par- 
courut la  province,  fondant  ou  réorganisant  les  filiales, 
et  faisant  partout  signer  des  mazbatas  (i).  A  la  mosquée 
même  des  Omméiades,  Cheikh  Khaled  Nakchbendi, 
récemment  revenu  d'Égjrpte,  invita  les  musulmans  à 
s'enrôler  en  masse  dans  l'armée  et  à  défendre  par  tous 
les  moyens  le  pays  contre  l'occupation  étrangère.  Les 
Arméniens  étaient  encore  nombreux  dans  la  gendarmerie 
et  dans  la  police  ;  on  réclama  leur  désarmement.  Sous 
l'afflux  des  acheteurs,  le  prix  des  annes  et  des  munitions, 
dont  on  faisait  ouvertement  commerce  à  Damas,  subit 
une  hausse  très  sensible.  La  moindre  provocation  ou  la 
rixe  la  plus  futile  pouvaient  déterminer  les  plus  fâcheux 
incidents. 

(i)  Pétitions  politiques. 

14 


210  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Quotidiennement  les  fausses  nouvelles  enfiévraient  la 
plèbe,  et  les  journaux  entretenaient  les  ambitions  les 
plus  folles  ;  ainsi  le  Belagh  assignait  à  l'empire  arabe  les 
limites  qu'il  eut  à  la  plus  belle  époque  de  la  dynastie 
abbasside.  Le  Hakika  de  Beyrouth  jugeait  les  spécia- 
listes étrangers  superflus  ;  les  Syriens,  disait-il,  n'occu- 
pent-ils pas  les  premières  places  en  Egypte,  et,  en  Amé- 
rique, ne  comptent-ils  pas  parmi  les  commerçants  les 
plus  habiles?  Des  tracts  annonçaient  que  «  l'Angleterre 
et  la  France  ont,  de  leur  plein  gré,  donné  l'indépendance 
à  la  Syrie.  »  Enfin,  la  presse  insérait  des  extraits  de  jour- 
naux français  volontairement  déformés. 

Il  eût  été  facile  au  haut  commandement  britannique 
de  rappeler  le  gouvernement  chérifien  à  ses  devoirs. 
D'autant  qu'il  suffisait  d'agir  sur  une  toute  petite  bande, 
à  laquelle  l'administrateur  en  chef  était  acquis.  Celui-ci, 
par  principe,  semblait  tout  ignorer  ;  or  non  seulement  il 
laissait  tout  faire,  mais  en  réalité  lui-même  menait  tout. 
Il  se  fût  tenu  coi  s'il  avait  eu  l'impression  nette  que  la 
première  désobéissance  eût  instantanément  entraîné  des 
coercitions.  On  allait  en  avoir  la  preuve  quelques  jours 
plus  tard.  Cependant  les  coloniaux  britanniques  croyaient 
servir  l'intérêt  de  l'Angleterre  en  prolongeant  l'anarchie. 
Ils  guettaient  l'heure  où,  découragée,  la  France  passe- 
rait la  main. 

L'effervescence  devenait  inquiétante  à  Damas.  Malgré 
les  dénégations  de  Riza  Pacha,  qui  affectait  la  surprise 
devant  les  démarches  en  commun  du  major  Barkcr  et 
du  colonel  Cousse,  malgré  ses  assurances  formelles  qu'au- 
cune réunion  politique  ne  serait  plus  tolérée,  une  manifes- 
tation importante  se  préparait  pour  le  vendredi  28  mar.', 
à  l'heure  de  la  sortie  des  mosquées.  Les  mazbatas  cir- 
culaient de  façon  toujours  aussi  officielle,  et  le  gouver- 
nement lui-même  prêtait  la  main  à  leur  diffusion.  Des 
troubles  graves  étaient  à  prévoir  ;  publiquement  on 
avait  lancé  des  excitations  à  la  révolte.  Dès  le  début  de 


LA    PROPAGANDE    ANTIKRANÇAISE  211 

la  semaine,  des  précautions  militaires  avaient  été  prises 
par  le  commandant  anglais,  entièrement  d'accord  avec 
le  colonel  Cousse.  Le  28  mars  au  matin,  devant  l'urgence 
d'une  intervention,  le  major  Clayton,  remplaçant  le 
colonel  Cornwallis,  se  décidait  à  une  nouvelle  démarche, 
cette  fois  extrêmement  énergique,  auprès  de  Riza  Pacha. 
Et  celui-ci  daignait  enfin  donner  à  la  gendarmerie  les 
ordres  nécessaires  pour  interdire  tout  rassemblement. 
Momentanément  l'agitation  se  calma. 


Outre  les  symptômes  nombreux  de  mécontentemen 
que  l'on  pouvait  observer  parmi  les  populations  de  la 
zone  arabe,  certaines  manifestations  courageuses  expri- 
maient clairement  l'écœurement  et  la  lassitude  de  tous. 
Lorsque  Mgr  Cadi,  évêque  grec-catholique,  fut  élu  au 
siège  de  Damas,  on  attendit  avec  fièvre  son  discours 
d'intronisation.  Les  paroles  du  prélat  furent  entièrement 
favorables  à  la  France  et,  tombant  de  lèvres  si  auto- 
risées et  si  unanimement  respectées,  produisirent  une 
grande  impression,  même  parmi  les  orthodoxes. 

Parmi  les  musulmans  d'Alep,  le  mépris  croissait  pour 
la  servilité  et  l'incapacité  des  chérifiens.  L'aristocratie 
alépine  supportait  avec  impatience  ce  gouvernement  - 
bédouin,  qu'elle  jugeait  de  race  inférieure  et  devenu 
la  proie  des  énergumènes.  Les  sympathies  envers  la 
France  se  traduisaient  chaque  jour  plus  nettes  :  elles 
allaient,  deux  mois  plus  tard,  s'affirmer  de  façon  écla- 
tante. 

On  s'explique  difficilement  l'obstination  des  agents 
britanniques  à  mettre  ainsi  en  mouvement  des  forces 
dangereuses  pour  l'Angleterre  elle-même.  Le  .spectacle 
des  discordes  et  des  rivalités  étalées  entre  agents  français 
et  britanniques  encourageait  l'effervescence  dans  tous 
les  milieux  musulmans  de  l'Asie  occidentale.  Le  panis- 


212  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

lamisme,  dont  la  politique  anglaise  s'était  flattée  de  se 
faire  une  arme  contre  nous,  se  retournait  contre  elle. 
Les  Anglais  allaient  avoir  à  faire  face  partout  à  la  fois  : 
insurrections  en  Mésopotamie,  révoltes  dans  l'Inde, 
intransigeance  des  aspirations  égyptiennes,  renaissance 
du  pantouranisme. 

Le  haut  commandement  britannique  n'ignorait  pas 
d'autre  part  de  quel  esprit  étaient  alors  animées  ses 
troupes  hindoues  et  métropolitaines,  les  unes  touchées 
par  la  propagande  arabe  et  profondément  remuées  par 
les  idées  d'indépendance,  les  autres  parmi  lesquelles  de 
nombreux  symptômes  d'indiscipline  décelaient  l'influence 
bolchevique. 

Le  bolchevisme  en  effet  s'infiltrait  alors  en  Orient  ; 
non  content  de  désagréger  les  forces  militaires  britan- 
niques, car  il  n'effleura  même  pas  le  contingent  français, 
il  travaillait  également  l'Islam  sous  un  déguisement 
nationaliste  et  xénophobe.  Propagé  en  Syrie  par  des 
Turcs  et  des  Russes,  il  se  montra  promptement  très 
actif  à  Alep  et  à  Damas,  où  il  recruta  des  adhérents  en 
nombre  appréciable.  Le  parti  arabe  essaya  de  le  con- 
fisquer à  son  profit  ;  à  Beyrouth,  Djemil  bey  Oulchy 
patronnait  la  nouvelle  organisation  soi-disant  pour  favo- 
riser un  parti  ouvrier  arabe,  dont  l'existence  n'était 
qu'un  mythe.  Cependant  le  bolchevisme  dédaignait  en 
Syrie  ce  patronage  officiel  ;  même,  en  avril  1919,  il  afii- 
chait  à  Damas  une  proclamation  pleine  de  menaces 
contre  l'administrateur  en  chef  Riza  Pacha  Rekab. 

Le  gouvernement  français  pouvait  être  tenté  d'exploiter 
les  embarras  que  l'Angleterre  s'était  eUe-même  suscités 
en  Orient.  Fidèles  à  l'alliance,  nous  avons  au  contraire 
tenu  à  l'honneur  d'éviter  aux  Anglais  tout  surcroît  de 
difficultés.  Pareille  loyauté  nous  donnait  le  droit  d'es- 
pérer de  nos  alliés  des  dispositions  plus  conciliantes.  Il 
n'en  a  rien  été  et  le  fait  mérite  d'être  souligné. 


CHAPITRE  X 

l'administration  française  en  cilicie 

L'administration  de  la  Cilicie  confiée  aux  autorités  françaises.  — 
La  zone  Nord.  —  Pacification  du  pays.  —  L'administration  du 
colonel  Brémond.  —  Sympathies  des  habitants. 

Les  mutineries,  dont  la  Légion  arménienne  avait  donné 
le  triste  exemple,  et  les  regrettables  incidents  qui  s'en 
étaient  suivis  avaient  servi  de  prétexte  au  G.  H.  Q.  pour 
envoyer  en  Cilicie  la  ig"  brigade  anglaise,  commandée 
par  le  général  Leslie  (i).  En  même  temps  le  commande- 
ment britannique  faisait  reprendre  dans  les  tunnels  de 
l'Amanus  et  du  Taurus,  par  6  ooo  travailleurs  hindous, 
militairement  embrigadés,  les  travaux  suspendus  par  la 
retraite  turco-allemande.  Au  nom  des  autorités  alliées,  le 
colonel  Newcombe  et  des  ingénieurs  anglais  prenaient  le 
contrôle  du  Bagdad  et  installaient  dans  toutes  les  gares 
un  nombreux  personnel  d'officiers  britanniques.  Cepen- 
dant les  Turcs  avaient  laissé  à  Adana  un  vali  intéri- 
maire, Nazim  bey.  Tous  les  fonctionnaires  ottomans 
demeuraient  en  place,  et  le  colonel  Romieu  ne  pouvait 
exercer  sur  eux  qu'un  contrôle  des  plus  vagues,  à  cause 
de  la  pénurie  des  cadres  français  dont  il  disposait. 

La  pacification  de  la  Cilicie  ne  pouvait  s'accomplir 
que  par  le  retour  aux  institutions  normales  et  le  fonc- 
tionnement régulier  des  services  essentiels.  C'est  pour- 
quoi, le  20  janvier  1919,  rendant  effective  une  détermi- 

• 

(i)  Le  général  I.eslie,  appelé  en  mai  1919  aux  fonctions  de  chef  d'état- 
major  à  Caïffa,  fut  alors  remplacé  par  le  général  Mudge. 


214  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

nation  des  gouvernements  de  Paris  et  de  Londres,  le 
général  AUenby  prescrivit  la  création  d'une  nouvelle 
zone  Nord,  dans  les  limites  approximatives  du  vilayet 
d'Adana.  Cette  zone  reçut  un  statut  provisoire,  qu'un 
administrateur  en  chef  serait  chargé  d'appliquer,  sous 
le  contrôle  de  l'état-major  britannique.  Le  colonel  Bré- 
mond,  ancien  chef  de  la  mission  militaire  française  au 
Hedjaz,  désigné  depuis  le  25  décembre  précédent  par  le 
gouvernement  français  pour  diriger  l'administration  de 
Cilicie,  fut  confirmé  dans  ces  fonctions  par  le  général 
AUenby,  le  19  janvier  1919. 

La  stricte  application  des  Accords  de  1916  eût  voulu 
que  fût  encore  remise  entre  des  mains  françaises  une 
zone  supplémentaire,  comprenant  les  régions  situées  à 
l'est  de  l'Amanus  et  au  nord  de  la  zone  chérifienne. 
Examina-t-on  les  possibilités  de  le  faire?  C'est  peu  pro- 
bable. En  tout  cas,  l'état-major  invoqua,  pour  passer 
outre,  le  nombre  déjà  trop  réduit  des  administrateurs 
français  dans  les  autres  zones.  Et  ce  fut  le  général  anglais, 
commandant  le  corps  monté  du  Désert,  qui,  de  son  quar- 
tier général  d'Alep,  exerça  le  contrôle  administratif  et  mili- 
taire sur  toute  la  région  kurde  et  arménienne,  pourtant 
inscrite  dans  la  zone  Bleue.  M.  Georges  Picot  protesta  à 
Paris  et  au  Caire  contre  ce  règlement  contraire  à  l'Accord 
de  igi6  et  à  la  Convention  du  30  septembre  1918.  On  ne 
lui  reconnut  pas  même  le  droit  de  se  faire  représenter 
dans  cette  zone  par  un  officier  de  liaison,  si  bien  que  des 
centres  importants,  comme  Ourfa,  Mardine,  Marach,  et, 
plus  au  nord,  Diarbékir  et  Kharpout,  demeurèrent  com- 
plètement en  marge  de  notre  action  même  indirecte. 

Le  colonel  Brémond  débarqua  à  Beyrouth  le  19  jan- 
vier 1919.  Il  y  conféra  longuement  avec  M.  Georges 
Picot,  puis  se  rendit  à  Caïffa  pour  recevoir  les  instruc- 
tions du  général  AUenby.  Aussitôt  après,  il  partit  pour 
la  CUicie,  accompagné  seulement  de  six  collaborateurs. 

A    ce    moment,    la    région    cihcienne    était    encore 


I.  ADMINISTRATION    FRANÇAISE    EN    CIL'CIE        215 

en  pleine  fermentation.  Les  troubles  d'Alexandrette 
n'avaient  pas  contribué  à  ramener  l'apaisement,  et  les 
massacres  d'Alep,  survenus  peu  après,  réveillaient  les 
haines  de  races.  A  Adana,  les  Turcs  demandaient  raison 
pour  les  victimes  d'Alexandrette  et  les  Arméniens 
criaient  vengeance  pour  celles  d'Alep.  Mutuellement  les 
deux  partis  s'accusaient  de  crimes  réels  ou  inventés, 
et  dénonçaient  les  complots  de  leurs  adversaires.  La 
crédulité  publique  aidant,  les  plus  sombres  rumeurs  cir- 
culaient et  les  imaginations  surchauffées  s'attendaient 
aux  pires  hécatombes. 

Un  régiment  de  gendarmerie  turque  de  3  000  hommes 
stationnait  encore  en  Cilicie.  Il  comprenait  des  unités 
actives  sous  le  commandement  du  lieutenant-colonel 
Hachim  bey.  Plusieurs  compagnies  d'infanterie  étaient 
en  outre  demeurées  le  long  du  Bagdad,  sous  prétexte 
d'assurer  la  garde  de  la  voie  ferrée.  Enfin  un  major 
Tewfik,  de  l'état-major  de  Konia,  résidait  à  Adana  ; 
muni  de  fonds  importants,  il  était  officiellement  chargé  de 
la  liaison  avec  le  colonel  Romieu  et  de  rapatrier  les  prison- 
niers de  guerre  rendus  et  les  soldats  turcs  démobilisés. 

On  eut  bientôt  la  preuve  que  le  lieutenant-colonel 
Hachim  bey  conspirait  contre  nous  et  ahmentait  l'effer- 
vescence. Il  correspondait  secrètement  avec  tout  le 
\'ilayet  par  un  réseau  téléphonique  très  complet,  qu'il 
ne  nous  fut  possible  de  découvrir  que  peu  à  peu.  Le  vaU, 
de  son  côté,  était  relié  à  Constantinople  par  un  fil  spé- 
cial, qui,  pendant  plusieurs  semaines,  nous  demeura 
dissimulé.  A  plusieurs  reprises  déjà  des  émeutes  avaient 
agité  Adana  :  les  boutiques  se  fermaient,  Turcs  et 
Arméniens  se  mesuraient  de  l'œU,  les  premiers  étant 
armés,  les  seconds  ne  l'étant  pas.  En  retraitant  à  travers 
la  Cilicie,  les  troupes  turques  avaient  en  effet  vendu 
beaucoup  d'armes  et  de  matériel.  On  estimait  que 
25  000  fusils  environ  étaient  ainsi  restés  entre  les  mains 
des  musulmans  d'Adana  et  des  villages  voisins.  Un  geste 


2l6  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

de  Hachim  bey  pouvait  déchaîner  un  massacre.  Il  n'eut 
pas  l'audace  ou  le  temps  de  le  faire.  Le  21  février,  tout 
était   prêt   pour   un   soulèvement.    Celui-ci   devait   être 
général  et  s'étendre  à  la  Cilicie  et  au  nord  de  la  Syrie. 
11  n'eut  pas  lieu  ;  Alep  seul  s'insurgea  quelques  jours 
plus  tard.  Cependant  Hachim  bey  ne  pouvait  être  laissé 
en  liberté.  Sa  présence  entretenait  la  surexcitation  dans 
tout  le  pays.  Il  était  le  chef  de  la  résistance  aux  Alhés, 
résistance   passive,   qui,   pour  un  rien,   risquait  à  tout 
moment    de    dégénérer    en    révolte.    Le    général    Leslie 
donna  donc  l'ordre  d'arrêter  Hachim  bey.  L'opération, 
effectuée  le  3  mars,  le  fut  avec  une  célérité  et  une  discré- 
tion telles  que  la  nouvelle  n'en  transpira  que  quarante- 
huit  heures  après.  Nos  agents  utilisèrent  activement  ce 
délai   pour  mettre  la  main    sur  les  dépôts  clandestins 
d'armes  et  de  munitions,  et  saisir  les  registres  où  l'on 
avait  consigné  les  armes  distribuées  aux  paysans.  L'ar- 
restation d'Hachim  bey  intimida  les  agitateurs  et  rendit  le 
calme  à  la  région. 


Il  ne  pouvait  être  question  d'entreprendre  une  admi- 
nistration directe  en  Cilicie  ;  les  quelques  officiers  mis  à 
la  disposition  du  colonel  Brémond  n'y  eussent  pas  suffi. 
Celui-ci  se  contenta  d'adjoindre  un  officier  au  mutes- 
sarif  de  chaque  sandjak  (i).  Cette  façon  de  procéder 

(i)  Le  colonel  Brémond  répartit  comme  il  suit  entre  ses  principaux 
collaborateurs  la  tache  qui  lui  était  confiée  : 

Secrétaire  général  :  lieutenant  Escande. 

Chef  du  cabinet  militaire  :  capitaine  Coulet. 

Gouverneur  militaire  du  sandjakd'Adana  ;  lieutenant-colonel  Normand. 

Gouverneur  militaire   du  sandjak  de   Kozan  :  capitaine  Taillardat. 

Gouverneur  militaire  du  sandjak  du  Djebel  Bereket  (Osmanié)  :  capi- 
taine André. 

Gouverneur  militaire  du  sandjak  de  Mersine  :  conunandant  Anfré. 

Gouverneur  militaire  du  caza  autonome  de  Tarsous  :  commandant 
Coustillière. 

Ces  officiers  surent  accomplir  leur  mission  dans  des  conditions  assez 


L  ADMINISTRATION    FRANÇAISE    EN    CILICIE        217 

donna  les  meilleurs  résultats.  Les  fonctionnaires  otto- 
mans, confirmés  dans  leur  emploi,  continuèrent  donc 
d'administrer  la  province  ;  on  pourvut  simplement  aux 
postes  laissés  vacants  par  la  fuite  ou  la  destitution  de 
leurs  titulaires.  Quelques  cas  exceptés,  les  nominations 
nouvelles  se  firent  conformément  à  la  loi  ottomane,  et  leur 
ratification  fut  demandée  à  Constantinople,  autant  que  le 
permirent  la  situation  et  les  moyens  de  communiquer. 

Le  colonel  Brémond  s'attacha  tout  d'abord  à  remonter 
la  machine  administrative  ottomane.  Il  s'assura  de  la 
fidélité  de  ses  agents  indigènes.  Seuls  furent  conservés 
ceux  dont  les  sentiments  favorables  aux  Alliés  parurent 
notoires,  et  dont  le  passé  n'était  entaché  ni  de  prévari- 
cation ni  de  complicité  dans  les  massacres  antérieurs. 
Les  fonctionnaires  maintenus  durent  se  soumettre  au 
contrôle  des  officiers  français,  indispensable  à  la  sécu- 
rité de  troupes  d'occupation  aussi  bien  qu'à  la  surveil- 
lance de  la  gestion  financière.  Les  désordres  précédents 
avaient  démontré  l'urgente  nécessité  de  réorganiser  la 
police  et  la  gendarmerie.  Celle-ci  se  trouva  ramenée  à 
la  fin  de  l'année  à  quatre  bataillons,  un  par  sandjak, 
soit  un  effectif  de  2  700  hommes,  dont  500  chrétiens, 
bien  encadrés  et  disciplinés. 

La  plaie  du  fonctionnarisme  sévissait  tout  particu- 
lièrement en  Cihcie.  Les  employés  étaient  légion  ;  mal 
payés,  ils  se  montraient  peu  assidus  et  accessibles  à  la 
vénahté.  On  en  réduisit  sensiblement  le  nombre,  et, 
grâce  aux  économies  réalisées  de  ce  fait,  on  put  relever 
les  traitements  de  ceux  que  l'on  maintint,  et  dont  on 
exigea  dorénavant  plus  de  travail  et  de  conscience.  Cette 
réforme  s'étendit  à  la  magistrature  qui  fut  scrupuleuse- 
ment épurée.  Les  tribunaux  reconstitués  reprirent  alors 
leurs  sessions  régulières. 

différentes  de  celles  où  se  trouvèrent  leurs  camarades  de  la  zone  Ouest, 
mais  les  difficultés  ne  leur  furent  pas  davantage  épargnées,  d'autant  que, 
pour  y  faire  face,  ils  disposaient  de  moyens  encore  plus  restreints. 


2l8  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Les  Jeunes-Turcs  avaient  supprimé  les  tribunaux  de 
commerce  de  Mersine  et  d'Adana.  Ces  tribunaux  furent 
rétablis  avec  un  personnel  de  juges  indigènes.  D'après 
les  ordres  du  haut  commandement  anglais,  ces  tribu- 
naux devaient  connaître  des  affaires  concernant  les 
nationaux  étrangers.  Toutefois,  le  haut  commissariat 
de  France  insista  pour  que  ces  dispositions  ne  fussent 
pas  appliquées  aux  ressortissants  français,  qui  demeu- 
rèrent jusqu'à  nouvel  ordre  justiciables  des  tribunaux 
militaires.  D'ailleurs  les  capitulations  avaient  été  remises 
en  vigueur  en  Cilicie,  ce  qui  laissait  prévoir  qu'à  l'aboli- 
tion du  régime  mihtaire,  nos  compatriotes  devraient 
s'adresser,  comme  par  le  passé,  aux  organes  judiciaires 
compétents  avant  1914. 

Tous  les  éléments  de  la  population  furent  mis  sur  le 
pied  d'une  absolue  égalité  ;  il  y  eut  des  mécontents, 
comme  on  pouvait  s'y  attendre  :  les  unionistes  (i),  dont 
on  sait  le  mépris  à  l'égard  des  Arméniens,  et  les  Armé- 
niens indignés  qu'on  traitât  pareillement  les  alliés  et 
les  ennemis.  Cette  mesure,  que  nous  imposait  notre  rôle 
de  médiateurs,  était  pourtant  indispensable  ;  bientôt, 
une  fois  calmées  les  susceptibilités  de  la  première  heure, 
les  heureux  résultats  devaient  s'en  faire  sentir. 

L'administration  de  la  zone  Nord  favorisa  dès  le  début, 
et  dans  toute  la  mesure  du  possible,  le  développement 
économique  de  la  contrée.  La  description  de  la  richesse 
latente  de  la  Cilicie  n'est  plus  à  faire  ;  on  a  fort  juste- 
ment comparé  cette  province  au  delta  du  Nil.  Pour 
l'exploiter,  tout  manquait,  matériel  et  main-d'œuvre. 
Peu  à  peu  on  se  procura  l'outillage  essentiel  ;  il  ne  fut 
pas  possible  de  remédier  au  défaut  de  main-d'œuvre. 
Les  400  000  habitants  de  la  Cilicie  ne  sauraient  mettre 
en  valeur  un  pays  qui  peut  en  nourrir  six  fois  plus. 
Fidèle  à  la  tradition  française  en  Orient,  le  colonel 

(l)  Parti  du  Comité  Uniou  et  Progrès. 


l'administration  française  en  cilicie     219 

Brémond  prit  à  cœur  la  réorganisation  de  l'instruction 
publique.  Il  fit  rouvrir  les  écoles  turques  ;  l'École  nor- 
male de  filles  reprit  ses  travaux  sous  l'inspiration  de 
Mme  Brémond,  et  l'École  des  arts  et  métiers,  sous  la 
direction  du  colonel  Normand.  Certaines  communautés 
musulmanes,  les  Arabes  Ansariehs,  les  Tcherkesses,  lès 
Kurdes,  avaient  été  très  négligées  par  les  Turcs.  Avec 
des  moyens  de  fortune  on  les  dota  d'une  centaine  d'écoles, 
oii  ils  apprirent  leur  langue  et  le  français  et  qui  rencon- 
trèrent aussitôt  un  vif  succès  auprès  des  populations. 

De  leur  côté,  les  établissements  français,  comme  le 
collège  des  jésuites  d'Adana,  et  les  œuvres  des  sœurs 
de  Saint-Joseph  ne  tardèrent  pas  à  retrouver  la  faveur 
de  la  population.  Enfin,  l'appui  des  services  adminis- 
tratifs permit  aux  écoles  chrétiennes  indigènes  de  fonc- 
tionner à  nouveau  ;  les  écoles  grecques  n'avaient  pas 
été  fermées  pendant  la  guerre  ;  elles  continuèrent  à  se 
développer. 

Cette  remise  en  train  et  ces  réformes  s'effectuèrent 
très  promptement  malgré  les  obstacles  quotidiens  aux- 
quels, là  comme  en  zone  Ouest,  l'administration  fran- 
çaise se  heurta.  La  plus  grave  difficulté  résidait  dans  la 
moins-value  des  impôts.  En  1919,  la  livre  turque  papier 
était  dépréciée  au  point  de  valoir  le  quart  de  la  livre 
turque  or.  Les  impôts  perçus  l'étaient  donc  sur  un  taux 
quatre  fois  plus  faible  qu'avant  la  guerre.  Pour  pallier 
au  déficit  des  rentrées,  l'administration  française  eût 
souhaité  doubler  les  impôts  directs  ;  le  G.  H.  Q.  s'y 
refusa,  s'appuyant  sur  les  lois  internationales  qui  dé- 
fendent la  création  d'impôts  nouveaux  en  territoire 
ennemi  occupé. 


Les  étapes  de  la  sympathie  croissante  des  habitants 
de  la  Cilicie  à  notre  égard  ont  été  marquées  par  les 
visites  successives  de  personnalités  françaises  pendant 


220  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

l'année  1919-  M.  Georges  Picot  parcourut  la  Cilicie  en 
novembre  1918,  en  mars,  avril  et  décembre  1919.  A 
chacun  de  ses  voyages,  il  put  constater  l'attachement 
de  plus  en  plus  vif  envers  la  France  que  lui  manifestaient 
les  populations.  En  mai  1919,  le  cuirassé  Paris  vint 
mouiller  devant  Mersine.  Son  équipage  fut  reçu  à  Adana, 
où  l'amiral  Sagot-Duvauroux  et  ses  marins  furent 
acclamés  de  toute  la  ville.  L'arrivée  du  5"  chasseurs 
d'Afrique  (6  juin  1919),  un  mois  plus  tard  celle  du 
412''  d'infanterie  furent  l'objet  de  magnifiques  ovations. 
Enfin,  le  14  juillet  1919  fut  fêté  avec  une  particulière 
solennité.  Jusqu'à  cette  date,  aucun  drapeau  n'avait 
été  toléré  en  Cilicie.  Mais  ce  jour-là,  dans  Adana  auto- 
risée à  pavoiser,  le  drapeau  français  dominait  nettement 
parmi  les  pavillons  britanniques,  grecs  et  arméniens  qui 
flottaient  aux  fenêtres. 

L'effervescence  des  premiers  mois  calmée,  pendant 
tout  le  reste  de  l'année  1919,  la  Cilicie  goûta  une  ère 
de  tranquillité.  La  sécurité  y  était  complète,  le  relève- 
ment du  pays  s'accélérait  de  mois  en  mois.  Vers  août, 
quelques  tentatives  isolées  de  brigandage  furent  assez 
vite  réprimées  dans  l'Amanus.  En  octobre,  une  petite 
troupe  de  brigands  poussa  une  pointe  en  Cilicie,  assas- 
sinant des  chrétiens  sur  son  passage  ;  mais,  traquée  par 
la  gendarmerie  avec  le  concours  des  paysans,  elle  fut 
à  peu  près  anéantie  avant  d'avoir  pu  regagner  ses  mon- 
tagnes. 

Le  5  mai  1919,  le  colonel  de  Piépape  fut  envoyé  à 
Adana  avec  le  titre  de  «  commandant  des  troupes  fran- 
çaises en  CiUcie  ».  Il  précédait  les  effectifs  destinés  à 
relever  les  Anglais  dans  cette  région.  Cependant  le 
général  Mudge  restait  le  chef  hiérarchique  du  colonel  de 
Piépape.  Il  faut  reconnaître  que  le  général  anglais  sut 
ménager  les  susceptibilités  françaises,  et  que  les  rela- 
tions franco-britanniques  en  Cilicie  gardèrent  constam- 
ment un  caractère  de  cordiahté  et  d'entr'aide  mutuelle, 


L  ADMINISTRATION    FRANÇAISE    EN    CILICIE       221 

dont    malheureusement    elles    étaient    trop    dépourvues 
ailleurs. 

Il  est  vrq,i  qu'en  cette  région  notre  présence  ne  por- 
tait aucun  ombrage  à  la  politique  anglo-indienne.  Adana 
dépendait  en  effet  de  Constantinople  où  les  Anglais 
étaient  maîtres.  Tenant  la  capitale,  ils  comptaient  bien 
alors  étendre  peu  à  peu  leur  domination  plus  ou  moins 
déguisée  sur  tous  les  pays  de  langue  turque.  La  Cilicie 
eût  ainsi  naturellement  passé  sous  la  dépendance  bri- 
tannique, sans  qu'il  iût  nécessaire  d'y  créer  au  préa- 
lable une  situation  de  fait,  comme  en  Syrie  et  en  Pales- 
tine. 


CHAPITRE  XI 

UNE    POLITIQUE    D'ÉQUILIBRE 

I.  Le  dualisme  entre  l'autorité  militaire  française  et  le  pouvoir 
civil.  —  Erreur  d'envoyer  en  Orient  trop  de  troupes  musul- 
manes et  trop  d'of&ciers  venus  du  Maroc.  —  Médiocrité  des 
renforts  envoyés  aux  T.  F.  L.  —  L'affaire  des  Ansariehs,  — 
IL  Le  retard  dans  le  règlement  de  la  question  syrienne. 
Vaines  négociations  avec  l'émir  Faïçal  —  Retour  de  Faïçal  en 
Syrie.  —  Son  arrivée  à  Beyrouth.  Ses  discours  à  Beyrouth  et 
à  Damas.  —  Dispositions  équivoques  de  l'émir.  —  Négocia- 
tions de  l'émir  avec  M.  Georges  Picot.  —  Elles  n'aboutissent 
pas.  —  IIL  La  question  du  Liban.  —  Les  vœux  du  Liban.  — 
La  première  délégation  libanaise  à  Paris.  ■ —  Les  Libanais 
demandent  l'indépendance.  —  Leurs  répulsions  pour  un  prince 
musulman.  —  La  question  de  l'unité  économique  de  la  Syrie.  — 
La  deuxième  délégation  libanaise  au  Congrès  de  la  paix.  — 
Lettre  de  M.  Clemenceau  au  patriarche  maronite.  —  Fâcheuses 
conséquences  pour  le  Liban  du  retard  apporté  à  régler  les 
affaires  d'Orient. 


I 


Si  l'absence  de  toute  compétition  avait  réduit  an 
ininimum  les  diiBcultés  qui  nous  attendaient  en  Syrie, 
nous  n'y  aurions  pas  moins  été  tenus  à  beaucoup  de 
souplesse  et  de  ménagements.  On  sait  le  nombre  et  la 
diversité  des  religions  et  des  sectes  qui  distinguent  et 
distingueront  longtemps  encore  dans  le  Levant  les  seuls 
groupements  ethniques  réels.  Les  ignorer  de  parti  pris, 
ne  pas  compter  avec  leurs  rancunes  mutuelles,  leurs 
jalousies,  leurs  rivalités,  nous  aurait  attiré  les  pires 
déboires. 


UNE    POLITIQUE    n  EQUILIBRE  223 

Le  Turc  avait  trouvé,  dans  l'entretien  systématique 
des  inimitiés  entre  particularismes  religieux,  un  instru- 
ment de  domination.  A  l'inverse  nous  pouvions  espérer 
les  éteindre  peu  à  peu,  en  assurant  par  une  ferme  impar- 
tialité le  développement  progressif  des  idées  d'union  et 
d'entr'aide,  ainsi  que  le  respect  des  droits  et  des  cons- 
ciences. A  cette  tâche  déjà  délicate  s'ajoutèrent,  jusqu'à 
la  compliquer  à  l'extrême,  les  conditions  dans  lesquelles 
fut  entreprise  en  Syrie  notre  œuvre  de  pacification  et 
de  relèvement.  Le  régime  militaire  imposé  par  le  haut 
commandement  britannique,  les  entraves  dont  il  embar- 
rassa notre  action,  l'entière  liberté  laissée  aux  propa- 
gandes adverses  de  saper  notre  influence,  les  retards 
apportés  par  les  Alliés  à  se  prononcer  sur  l'Orient,  autant 
de  facteurs  nouveaux  qui  nous  obligèrent  à  modeler  au 
jour  le  jour  notre  attitude  sur  la  mouvante  orientation 
des  esprits.  La  pohtique  de  préparation  du  haut  com- 
missaire ne  pouvait  donc  être  qu'une  politique  d'expec- 
tative et  d'équilibre. 

M.  Georges  Picot  dut  en  outre  tenir  compte  de  n'être 
situation  purement  militaire  en  Syrie,  tant  en  raison  de 
notre  pénurie  d'effectifs  et  de  l'emploi  que  l'on  fit  de 
nos  troupes,  que  des  initiatives  personnelles  du  général 
HameUn. 

Le  dualisme  regrettable  de  l'autorité  mihtaire  britan- 
nique et  du  pouvoir  civil  français  avait  en  effet  malheu- 
reusement un  pendant  dans  la  rivalité  de  prérogatives 
qui  divisa  l'état-major  français  et  le  haut  commissariat. 
Il  eût  semblé  naturel  qu'entre  ces  deux  organismes 
régnât  une  coopération  aussi  étroite  que  le  permettait 
la  subordination  des  troupes  françaises  au  haut  com- 
mandement anglais.  Cette  coopération  fut  malheureuse- 
ment très  amoindrie  par  la  façon  dont  le  général  Hamelin 
comprit  son  rôle  en  Syrie.  Il  se  crut  envoyé  auprès  du 
haut  commissaire  pour  lui  servir  à'altey  ego,  et  le  rem- 


224  L"^    FRANCE    EN    SYRIE 

placer  durant  ses  absences  ;  bref,  pour  remplir  une 
mission  politique  autant  que  militaire. 

Il  en  devait  être  tout  autrement.  Le  D.  F.  P.  S.  cons- 
tituait une  brigade  dans  la  7»  division  du  21^  corps 
d'armée  britannique,  et  son  chef  se  trouvait  sous  les 
ordres  directs  du  général  anglais  commandant  ce  corps 
d'armée.  Le  général  Hamelin  ne  pouvait  donc  revendi- 
quer à  aucun  titre  des  fonctions  politiques  incompa- 
tibles avec  sa  position  militaire,  et  que,  du  reste,  le 
général  AUenby  n'eût  pas  admises  un  seul  instant.  La 
lettre  de  service  du  général  Hamelin  n'y  faisait  aucune 
allusion,  et  lui  prescrivait  même  d'adresser  sa  corres- 
pondance au  haut  commissaire  «  pour  toutes  les  ques- 
tions relatives  à  l'occupation  militaire  de  la  Sjrrie  ». 
D'ailleurs,  la  tâche  proprement  militaire  qui  incombait 
au  général  Hamelin  suffisait  largement  à  occuper  son 
activité. 

Le  général  Hamelin  ne  renonça  cependant  pas  à  s'in- 
téresser aux  affaires  politiques,  mais  les  renseignements 
dont  il  s'entoura  n'étaient  pas  toujours  puisés  aux 
sources  les  plus  sûres.  Aussi,  parfois,  ses  initiatives  se 
trouvèrent-elles  en  contradiction  avec  l'attitude  observée 
au  même  moment  par  le  haut  commissariat  pour  tel 
motif  particuher  dont  le  général  n'était  pas  informé. 
Il  en  résulta  des  malentendus  et  des  fausses  manœuvres. 
Ces  divergences,  bientôt  connues  de  la  population,  pro- 
duisirent l'effet  le  plus  malencontreux. 

Faute  d'une  entente  préalable  entre  le  haut  commis- 
sariat et  l'état-major  français,  certaines  mesures  prises 
par  ce  dernier,  mesures  d'ailleurs  utiles  ou  nécessaires 
en  soi,  indisposèrent  plus  que  de  besoin  les  habitants. 
Il  eût  été  par  exemple  de  bonne  guerre  de  soumettre  à 
la  réquisition  nos  adversaires  de  préférence  à  nos  amis, 
et,  en  premier  lieu,  de  l'appliquer  à  certains  biens  austro- 
allemands.  Un  projet,  élaboré  dans  ce  sens  et  d'accord 
avec  le  haut  commissariat  et  les  services  administratifs, 


UNE   POLITIQUE    D  EQUILIBRE  225 

eût  permis  de  réduire  au  minimum  cette  vexation  obli- 
gatoire, et  d'en  atténuer  autant  que  possible  les  désa- 
gréments. Au  contraire,  on  effectua  les  réquisitions  avec 
une  rigueur  exagérée,  et  sans  égards  pour  la  commodité 
des  intéressés,  ni  pour  leurs  sentiments  à  notre  endroit, 
ce  qui  provoqua  d'amères  récriminations. 

Dans  son  désir  légitime  de  montrer  aux  populations 
l'uniforme  français,  le  général  Hamelin  organisa  des 
colonnes  qui  parcoururent  le  Liban.  Au  cours  de  ces 
promenades  militaires,  le  général  ou  ses  officiers  eurent 
l'occasion  de  prendre  fréquemment  la  parole  et  d'ac- 
cepter l'hospitalité  de  nombreuses  notabilités.  Il  est 
regrettable  que  le  général  n'ait  pas  pris  soin  de  se  con- 
certer auparavant  avec  le  haut  commissaire  au  sujet 
du  langage  à  tenir,  comme  de  l'attitude  à  observer 
envers  certains  personnages.  Il  eût  été  de  même  préfé- 
rable de  consulter  le  haut  commissaire  sur  l'itinéraire 
des  colonnes  et  leur  composition.  Aussi,  bien  des  paroles 
imprudentes  furent-elles  prononcées  ;  on  s'arrêta  par- 
fois chez  des  adversaires  en  négligeant  nos  partisans. 
On  juge  des  froissements  et  des  jalousies  ! 

Pouvait-on  établir  une  hiérarchie  entre  le  haut  com- 
missariat et  l'état-major  français?  Le  gouvernement 
français  l'essaya  dans  le  télégramme  suivant  adressé 
au  général  Hamelin  par  le  ministre  de  la  Guerre  : 

Il  est  entendu  que  tous  les  services  administratifs  sont  à  votre 
disposition.  Toutefois,  vous  êtes  vous-même  aux  ordres  du  haut 
commissaire  en  ce  qui  concerne  l'administration  du  pays  et  la 
politique  à  suivre. 

Ainsi  se  trouvait  théoriquement  précisée  la  hiérar- 
chie entre  les  diverses  autorités  françaises  de  Syrie. 
Hiérarchie  illusoire,  puisqu'elle  ne  semblait  pas  tenir 
compte  du  commandement  suprême  britannique,  aux 
yeux  duquel  l'autorité  civile  et  l'autorité  militaire 
françaises  étaient  entièrement  étrangères  l'une  à  l'autre, 

15 


226  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

mais    seulement    subordonnées    au    général    en    chef. 

A  la  faiblesse  de  l'effectif  des  T.  F.  L,,  composé  en 
majeure  partie  d'éléments  musulmans  ou  arméniens,  le 
général  Hamelin  avait  vainement  essayé  de  remédier 
en  réclamant  à  la  France  des  renforts.  On  se  souvient 
que  le  gouvernement  français  ne  s'y  était  pas  montré 
disposé,  et  que  le  général  AUenby  s'y  refusait  péremptoi- 
rement. Et  cependant  la  question  des  religions  rendait 
indispensable  en  Syrie  la  présence  de  quelques  régiments 
métropolitains.  On  ne  pouvait  en  effet  confier  certaines 
missions  à  nos  troupes  musulmanes,  dans  la  seule  région 
où  il  leur  était  permis  d'opérer  et  qu'habitaient  princi- 
palement des  chrétiens.  D'autre  part,  le  danger  était 
grand  de  voir  nos  soldats  musulmans,  qu'endoctrinaient 
avec  persévérance  les  agents  de  l'indépendance  arabe, 
propager,  à  leur  retour  dans  l'Afrique  du  Nord,  les  idées 
nouvelles  rapportées  de  Syrie. 

Pareillement,  un  grand  nombre  des  officiers  qui  débar- 
quaient en  Syrie,  destinés  les  uns  aux  services  adminis- 
tratifs, les  autres  aux  T.  F.  L.,  arrivaient  du  Maroc, 
imbus  des  habitudes  et  des  méthodes  d'administration 
marocaines.  Celles-ci  n'étaient  aucunement  applicables 
en  Syrie.  Sans  parler  des  chrétiens  très  européanisés,  les 
musulmans  de  Syrie  ont  en  effet  une  mentalité  absolu- 
ment différente  de  celle  des  Marocains,  et  beaucoup  plus 
évoluée.  A  ces  nouveaux  débarqués,  dont  les  idées  pré- 
conçues s'aggravaient  d'inexpérience,  échappèrent  trop 
souvent  des  propos  maladroits,  peu  favorables  aux 
Syriens  et  à  leur  pays,  humiliants  même  parfois,  qui 
furent  ressentis  avec  une  particulière  vivacité  par  l'un 
des  peuples  les  plus  susceptibles  de  l'univers. 

La  démobilisation  avait  creusé  des  vides  importants 
dans  les  effectifs  français.  Pour  les  reconstituer,  le 
4i5<=  d'infanterie  fut  envoyé  en  Syrie.  Il  eiit  été  politique, 
puisque  le  haut  commandement  britannique  ne  permet- 
tait pas  encore  à  la  France  d'être  représentée  en  Syrie 


UNE    POLITIQUE    D'ÉQUILIBRE  227 

par  des  forces  suffisantes,  de  remplacer  la  quantité  par 
la  qualité  et  de  destiner  à  l'Orient  des  troupes  bien 
équipées,  dont  l'aspect  martial  eût  fait  impression. 
Lorsque,  le  19  mars,  le  415"  d'infanterie  débarqua,  les 
habitants  de  Beyrouth  lui  préparèrent  une  réception 
chaleureuse.  Le  régiment  défila  à  travers  la  ville  ;  le 
colonel  marchait  en  tête,  à  pied,  les  chevaux  n'ayant 
pas  encore  été  mis  à  terre.  Alors  que  déjà  l'on  manquait 
de  cadres  en  Syrie,  le  régiment  n'avait  pas  même  les 
siens  au  complet  ;  bien  des  sections  étaient  comman- 
dées par  des  sous-officiers.  Les  hommes,  appartenant 
presque  tous  aux  jeunes  classes,  fatigués  d'une  traversée 
de  huit  jours,  marchaient  sans  entrain.  La  musique  avait 
été  laissée  par  mégarde  à  Amiens,  et,  pour  que  la  parade 
ne  fiît  pas  silencieuse,  les  Anglais  avaient  obligeamment 
prêté  celle  d'un  de  leurs  régiments  écossais  !  Une  fois 
déjà  on  avait  vu  débarquer  une  batterie  d'artillerie  qui 
avait  oublié  ses  canons  sur  les  quais  de  Marseille  ! 

Quelques  semaines  plus  tard,  le  brillant  défilé  d'un  ba- 
taillon de  zouaves  faisait  oublier  la  piteuse  entrée  du  415'". 

Les  éléments  des  T.  F.  L.  étaient  maintenant  assez 
homogènes  pour  leur  permettre  de  participer  à  une 
solennité  mihtaire.  Pour  célébrer  le  14  juillet,  le  général 
Hamelin  songea  à  préparer  une  revue.  Le  commande- 
ment britannique  voulut  bien  l'y  autoriser  ;  il  permit 
même,  pour  cette  joiunée,  que  les  drapeaux  français  et 
anglais  fussent  déployés.  Toutefois  des  difficultés  de 
préséance  faillirent  empêcher  la  fête.  Un  ordre  formel  du 
ministère  de  la  Guerre  résolut  heureusement  la  ques- 
tion, et  la  revue  put  avoir  lieu  à  Beyrouth,  sur  la  place 
des  Canons.  M.  Georges  Picot  la  présida,  entouré  de 
toutes  les  autorités  et  notabilités  françaises  et  indigènes. 
D'imposantes  manifestations  parcoururent  ensuite  la 
ville  en  acclamant  la  France,  au  miheu  de  l'enthousiasme 
général  de  la  population. 


228  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Les  T.  F.  L.  n'avaient  eu,  pendant  la  première  partie 
de  l'année,  qu'à  assurer  l'occupation  des  points  de  la 
zone  Ouest  que  leur  avait  assignés  l'état-major  britan- 
nique. Une  certaine  agitation,  provoquée  parmi  les  Nou- 
çaïris  ou  Ansariehs  par  la  propagande  chérifienne,  allait, 
en  s'aggravant,  nécessiter  l'intervention  de  nos  troupes. 
Déjà  en  février,  la  rivalité  entre  Nouçaïris  et  Ismaéliens 
avait  causé  une  effervescence  bientôt  calmée  par  l'in- 
tervention du  gouverneur  de  Lattakieh.  Le  21  mai,  ime 
nouvelle  échauffourée  obligeait  le  général  Hamclin  à 
envoyer  une  force  de  police,  qui  s'emparait  de  la  cita- 
delle de  Kadmous  et  rétablissait  l'ordre.  Mais  le  prin- 
cipal agitateur,  Cheikh  Saleh,  s'était  échappé.  Réfugié 
à  Merkab,  il  continuait  à  prêcher  la  révolte.  La  percep- 
tion des  impôts,  que  les  Ansariehs  se  refusaient  à  payer, 
fut  le  prétexte  de  la  nouvelle  insurrection.  Une  colonne, 
sous  le  commandement  du  colonel  Jean,  marcha  le 
16  juillet  sur  Kaouabi,  centre  Ismaélien  important.  Le  21, 
après  s'être  emparée  de  cette  ville,  elle  se  dirigeait  sur 
Merkab,  mais,  surprise  par  les  Ansariehs  dans  un  défilé, 
elle  dut,  après  un  assez  vif  engagement,  où  elle  perdit 
30  hommes,  battre  en  retraite  en  abandonnant  ses  morts. 
Le  général  Hamelin  lui  expédia  sur-le-champ  des  ren- 
forts. Deux  compagnies  partirent  de  Tripoli,  tandis  que, 
de  Be3rrouth,  une  compagnie  et  une  batterie  de  mon- 
tagne se  hâtaient  vers  le  nord.  En  même  temps  le  général 
Hamelin  demandait  aux  Anglais  d'entreprendre  une 
action  convergente  par  Homs  et  Hamah.  Sur  le  refus 
du  commandement  britannique,  nous  dûmes  opérer  seuls, 
immobilisant  i  200  hommes  dans  la  région.  Le  i^  août, 
un  conseil  de  guerre  tenu  à  Beyrouth,  et  auquel  partici- 
paient M.  Georges  Picot,  l'administrateur  en  chef  Copin, 
le  général  Hamelin  et  le  général  Bols,  représentant  le 
G.  H.  Q.,  décidait  d'ajourner  les  représailles.  Le  lieute- 
nant-colonel Niéger  et  un  lieutenant-colonel  anglais 
reçurent    mission    d'entrer    en    relations    avec    Cheikh 


UNE    POLITIQUE    D'ÉQUII.IBRE  22^ 

Saieh  ;  le  27  août,  ils  obtenaient  la  soumission  du  chef 
Ismaélien.  La  mission  franco-britannique  réunissait  le 
lendemain  les  chefs  ansariehs,  Ismaéliens,  musulmans  et 
chrétiens,  et  jetait  avec  eux  les  bases  d'une  entente. 
Un  mois  plus  tard  tout  le  pays  ansarieh  était  rentré  dans 
le  calme. 

La  relève  des  troupes  britanniques  devait,  à  la  fin 
de  1919,  nous  délivrer  enfin  de  l'incertitude  et  des 
entraves  qui,  si  longtemps,  avaient  enchaîné  notre  poli- 
tique. Mais  des  difficultés,  plus  sérieuses  encore,  allaient 
surgir  et  donner  aux  T.  F.  L.,  devenues  Armée  du  Levant, 
une  importance  exceptionnelle.  Avec  des  effectifs  plus 
que  décuplés,  le  général  Gouraud  eut  alors  en  effet  à 
faire  face  aux  plus  graves  conjonctiu^es,  et  à  tenir  tête 
aux  soulèvements  dont  l'imprudence  calculée  des  Anglais 
lui  avait  préparé  l'héritage. 


II 


Pour  discerner  clairement  les  buts  auxquels  tendait 
en  Syrie  la  politique  anglaise,  il  suffisait  d'en  comparer 
les  procédés  à  Damas,  où  elle  s'efforçait  de  consolider 
un  gouvernement  chérifien  hostile  à  la  France,  et  à 
Bagdad,  qu'elle  travaillait  à  maintenir  sous  un  régime 
d'administration  directe.  Tandis  qu'en  zone  arabe 
syrienne  nos  alliés  favorisaient  de  tout  leur  pouvoir  les 
résistants  à  notre  action,  avec  non  moins  de  zèle  ils 
comprimaient  en  Mésopotamie  les  éléments  contraires 
à  leur  domination.  Prudemment  ils  écartaient  de  ce 
pays  les  compagnons  de  leur  ami  Faïçal  (i). 

(i)  En  1921,  les  Anglais  installèrent  l'émir  Faïçal  sur  le  trône  de 
Mésopotamie.  Simple  expédient,  qui  devait  leur  permettre  de  régner 


230  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Peu  leur  importait  au  demeurant  que  la  liquidation 
de  l'empire  ottoman  entraînât  pour  la  France  une  perte 
énorme.  Il  est  vrai  que  la  façon  légère  dont  M.  Clemen- 
ceau traitait  les  affaires  de  Syrie  semblait  autoriser  la 
conduite  de  nos  alliés.  Le  président  du  Conseil  parais- 
sait sur  cette  question  s'accommoder  des  apaisements 
les  moins  substantiels.  S'occupait-il  de  l'Orient,  c'était 
en  des  conversations  rapides,  superficielles,  où,  comme 
d'ordinaire,  on  ne  fixait  rien  par  écrit.  Qu'attendait-on 
pour  répartir  au  moins  provisoirement  les  mandats, 
dont  nous  avions  adopté  le  système  dès  le  mois  de 
décembre  précédent?  Lorsque  la  Société  des  nations 
serait  enfin  constituée,  il  lui  suffirait  d'en  conlîrmer 
l'attribution.  Le  pacte  de  la  Société  des  nations  avait 
reçu  sa  forme  définitive  ;  l'heure  semblait  donc  venue 
d'en  mettre  en  application  l'article  22  ainsi  conçu  : 

Certaines  communautés,  qui  appartenaient  autrefois  à  l'em- 
pire ottoman,  ont  atteint  un  degré  de  développement  tel  que  leur 
existence  comme  nations  indépendantes  peut  être  reconnue  pro- 
visoirement, à  la  condition  que  les  conseils  et  l'aide  d'un  manda- 
taire guident  leur  administration,  jusqu'au  moment  où  elles  seront 
capables  de  se  conduire  seules.  Les  vœux  de  ces  communautés 
doivent  être  pris  d'abord  en  considération  pour  le  choix  du  oian- 
dataire. 

L'accord  au  sujet  des  mandats  était  possible  à  réa- 
liser en  vingt-quatre  heures.  Aucune  Puissance  ne  con- 
testait à  la  France  celui  qu'elle  revendiquait  sur  la  Syrie  ; 
l'entente  était  faite  en  principe  ;  il  restait  donc  à  convo- 
quer à  Paris  les  représentants  des  populations  intéres- 
sées et  à  mettre  sur  pied  un  traité  qu'ensuite  les  chefs 
de  gouvernement  n'auraient  plus  qu'à  ratifier. 

L'émir  Faïçal  constituait,  il  est  vrai,  le  principal 
obstacle   à   toute  solution  raisonnable.   En   avril,   il  se 


par  le  truchement  d'une  de  leurs  créatures  sur  une  contrée  où  eux-mêmes 
ne  pouvaient  plus  se  maintenir  ouvertement. 


UNE    POLITIQUE    D  ÉQUILIBRE  231 

trouvait  encore  à  Paris,  sans  que  rien  n'ait  résulté  de 
ses  entrevues  avec  M.  Clemenceau.  L'erreur  de  ce  der- 
nier fut  de  ne  pas  apercevoir  en  Faïçal  le  prête-nom  d'un 
gouvernement  britannique  intéressé  à  faire  durer  les 
choses.  M.  Clemenceau  offrit  à  l'émir  de  reconnaître 
l'indépendance  de  la  Syrie,  contre  un  engagement  de  sa 
part  à  se  faire  le  bras  droit  de  la  France.  Une  conven- 
tion dans  ce  sens  fut  même  rédigée  ;  au  moment  de  la 
signer,  l'émir  se  déroba.  Il  déclara  que,  préalablement 
à  toute  signatmre,  sa  présence  en  Syrie  était  nécessaire 
pour  préparer  les  esprits  à  la  conclusion  d'un  semblable 
accord. 

Le  gouvernement  français  mit  alors  le  croiseur  Edgar- 
Quinet  à  la  disposition  de  l'émir  pour  la  traversée,  et 
attacha  à  sa  personne  le  colonel  Toulat  et  le  capitaine 
Pisani. 

Pendant  que  l'émir  Faïçal  était  à  Paris  l'objet  de 
toutes  les  prévenances  et  qu'il  négociait  avec  le  prési- 
dent du  Conseil,  en  Syrie  la  violence  des  chérifiens  à 
notre  égard  devait  dépasser  toute  limite.  Aussi,  les 
esprits  égarés  par  les  propagandes  diverses  ne  savaient- 
ils  plus  à  qui  demander  le  salut.  Les  moindres  faits,  les 
gestes  les  plus  insignifiants  de  notre  part  étaient  ampli- 
fiés, commentés,  passés  au  crible  ;  on  y  cherchait  une 
signification  qu'ils  n'avaient  pas.  Les  discours  soule- 
vaient des  discussions  à  perte  de  vue  !  Ainsi,  le  i6  jan- 
vier 1919,  M.  Georges  Picot  prononça  à  Damas  une  allo- 
cution politique  où  il  laissait  entendre  que  si  l'émir 
Faïçal  acceptait  les  directives  françaises  et  agissait 
loyalement  envers  nous,  la  France  n'avuait  aucun  motif 
de  le  combattre.  Le  bruit  se  répandit  aussitôt  que  la 
France  acceptait  une  Syrie  dépendante  sous  le  gouver- 
nement de  l'émir.  La  satisfaction  des  musulmans  n'eut 
d'égale  que  l'émoi  des  chrétiens,  qui  nous  accusèrent 
presque  de  les  trahir  et  de  les  Uvrer  à  leurs  pires  ennemis. 


J32  LA    FRANCE   EN   SYRIH 

On  peut  juger  ainsi  combien  il  nous  était  difficile  de 
faire  tomber  les  préventions  des  musulmans,  qui  récla- 
maient l'indépendance  absolue,  sans  mécontenter  les 
chrétiens,  ces  amis  de  toujours,  qui  voulaient  des  privi- 
lèges impossibles.  Il  était  certes  épineux  de  tenir  le  juste 
milieu  entre  les  concessions  opportunes  et  la  fermeté 
nécessaire.  On  nous  a  reproché  de  n'avoir  pas  utilisé  les 
forces  morales  en  Syrie,  et  on  a  été  jusqu'à  nous  proposer 
l'émir  Faïçal  en  exemple.  Il  suffit  de  rappeler  comment 
l'émir  Faïçal  utilisait  les  forces  morales  pour  que  nous 
nous  honorions  de  n'y  avoir  pas  eu  recours.  Et,  cepen- 
dant, au  bout  de  quelques  mois,  les  représentants  éclairés 
de  l'idée  arabe  arrivèrent  à  concevoir  et  bientôt  à 
admettre  les  bienfaits  d'une  tutelle  française. 

_Le  30  avril  1919,  l'émir  Faïçal  débarquait  à  Beyrouth. 

Son  arrivée  causa  dans  tout  le  pays  une  certaine  agi- 
tation, toute  pacifique  d'ailleurs.  On  savait  que  l'émir 
s'était  plusieurs  fois  rencontré  avec  M.  Clemenceau,  et 
d'aucuns  prétendaient  que  de  ces  entretiens  était  sorti 
le  règlement  définitif  de  la  question  de  Syrie.  Les  popu- 
lations attendaient  donc  avec  une  curiosité  légitime  les 
paroles  que  prononcerait  l'émir  en  mettant  le  pied  sur 
la  terre  syrienne. 

Le  cuirassé  Paris  stationnait  devant  Beyrouth.  Il 
était  venu  promener  dans  les  mers  du  Levant  ces  cou- 
leurs françaises  qu'il  restait  interdit  de  déployer  sur 
terre.  M.  Leygues,  ministre  de  la  Marine,  avait  eu  en 
effet  l'heureuse  initiative  d'envoyer,  aussi  souvent  que 
l'occasion  s'en  présentait,  nos  gros  navires  de  guerre 
croiser  sur  les  côtes  de  Syrie.  Notre  prestige  en  bénéficia 
largement. 

Malgré  les  avis  du  haut  commissariat,  qui,  très  exac- 
tement renseigné,  se  portait  garant  de  la  tranquillité 
publique  au  moment  du  retour  de  J'émir,  le  général 
Hamelin  estima  nécessaire  de  prendre  des  mesures  rela- 
tives au  maintien  de  l'ordre  et  s'entendit  à  ce  sujet  avec 


Unp;  politique  d  équilibre  233 

le  commandant  du  Paris.  Cette  marque  de  défiance  vis- 
à-vis  de  la  population  provoqua  des  commentaires 
irrités  parmi  nos  amis  comme  de  la  part  de  nos  adver- 
saires. 

L'émir  Faïçal  fut  salué  à  bord  du  Paris  par  les  amiraux 
Sagot-Duvauroux  (i)  et  Varney.  A  terre  se  succédèrent 
des  cérémonies  de  réception  où  les  autorités  militaires 
britanniques  accueillirent  l'émir  avec  les  honneurs  ré- 
servés aux  princes.  Le  général  Fane,  commandant  le 
21"  corps,  le  général  Hamelin,  les  diverses  autorités  mili- 
taires et  administratives  y  prirent  part.  Dans  les  rues  la 
foule  musulmane  manifestait  bruyamment  son  enthou- 
siasme, mais  la  joie  populaire  n'avait  rien  de  subversif 
ni  d'antifrançais. 

La  réception  presque  royale  faite  à  l'émir  Faïçal  à 
son  débarquement  à  Beyrouth  lui  donna  un  énorme 
prestige,  car  l'on  sait  quelle  impression  les  honneurs 
produisent  sur  l'esprit  des  Orientaux.  A  Beyrouth  son 
attitude  parut  modérée  ;  il  eut  l'habileté  d'émailler  ses 
discours  d'éloges  à  l'adresse  d^  M.  Clemenceau,  afin  de 
complaire  à  ses  auditeurs  français  ;  cependant  certaines 
de  ses  paroles  ne  témoignaient  pas  encore  de  dispositions 
particulièrement  conciliantes.  «  L'indépendance  ne  se 
donne  pas,  dit-il,  eUe  se  prend...  Agissons  unis  pour  nous 
assurer  l'indépendance  absolue.  Je  ne  nie  pas  que  nous 
ayons  besoin  d'une  aide  matérielle,  économique  et  scien- 
tifique, mais  cette  aide  nous  devons  nous  la  procurer 
en  payant...  » 

A  Damas,  où  il  entre  sous  les  arcs  de  triomphe,  l'émir 
prononce  des  harangues  plus  significatives  encore.  «  La 
nation  syrienne  veut  être  indépendante,  proclame-t-il  ; 
elle  désire  payer  toute  assistance  et  toute  collaboration 
à  leur  prix.  «  Il  n'est  question  partout  que  d'une  com- 
mission interalliée  qui  viendra  prochainement  en  Syrie 

(i)  L'amiral  Sagot-Duvauroux  avait  arboré  son  pavillon  sur  le  Paris, 


234  I-A    FRANCE    EN    SYRIE 

s'enquérir  des  vœux  des  populations.  Faïçal  confirme 
la  nouvelle  et  publie  un  manifeste  où  il  adjure  les  Syriens 
de  réclamer  l'indépendance  absolue,  sans  réserves  ni 
conditions,  l'aide  étrangère  devant  être  payée.  «  Us 
doivent  prouver  qu'ils  ne  sont  pas  des  moutons  que  l'on 
marchande.  »  Chaque  jour  son  intransigeance  s'ac- 
centue :  «  Ceux  qui  demandent  l'Amérique,  l'Angleterre, 
la  France  ou  l'Italie  ne  sont  pas  des  nôtres.  Nous  avons 
besoin  de  réformes,  mais  nous  paierons  les  conseillers, 
les  techniciens  comme  nos  employés.  » 

Le  7  mai,  l'émir  paraît  devant  le  Congrès  syrien.  C'est 
une  assemblée  composée  de  gens  à  la  dévotion  du  régime, 
sans  mandat  régulier  et  ne  tenant  leurs  pouvoirs  d'aucune 
élection.  Ils  applaudissent  au  récit  des  négociations  de 
leur  chef  et  lui  manifestent  bruyamment  leur  con- 
fiance. «  A  toi  d'ordonner  !  »  s'écrient-ils,  et  Nourri  Pacha 
ech  Chaalane,  grand  cheikh  de  la  tribu  de  Roulas,  se 
lève  pour  l'assurer  de  l'obéissance  de  tous  :  «  Nous,  les 
Arabes  et  nos  familles  et  nos  tentes,  nous  sommes  à  ta 
discrétion  et  plus  soumi%  à  toi  que  tes  propres  mains. 
Celui  qui  n'est  pas  de  même  est  en  dehors  de  la  religion 
de  l'Islam  !  » 

A  son  retour  d'Europe,  Faïçal  interprète  la  collabo- 
ration étrangère  en  termes  peu  rassurants.  D'ailleurs  la 
situation  qu'occupaient  alors  à  Damas  les  conseillers 
français  et  même  anglais,  que  l'on  écartait  autant  que 
possible  des  affaires,  permettait  de  préjuger  quelle  serait 
celle  des  futurs  conseillers  privés  de  caractère  officiel. 

On  comprend  dès  lors  qu'il  fût  difficile  à  la  France 
d'admettre  une  confédération  syrienne  sous  un  prince 
arabe.  En  mai  1919,  l'émir  Faïçal  croit  donner  satis- 
faction à  l'opinion  en  renonçant  à  l'idée  d'une  Sjnrie 
plus  ou  moins  dépendante  du  Hedjaz.  Le  pays  n'en 
restera  pas  moins  sous  l'influence  hedjazienne,  puisque 
le  roi  Hussein,  sollicité  par  son  fils,  informe  la  Conférence 
de  la  paix  que  le  Hedjaz  n'élèvera  aucune  objection  de 


UNE    POLITIQUE    D'ÉQUILIBRE  235 

principe  à  être  rattaché  politiquement  à  la  Syrie.  Le  pro- 
blème demeure  ;  ses  données  seules  sont  interverties. 
Visiblement  l'émir  cherche  cependant  encore  un  com- 
promis :  c(  Mon  avis  personnel,  déclare-t-il,  est  que  le 
pays  soit  divisé  en  zones,  conformément  avec  la  situa- 
tion géographique,  les  dispositions  intellectuelles,  et 
l'éducation  politique  que  les  habitants  ont  gagnée.  » 
Programme  séduisant  auquel  la  France  eût  souscrit,  si 
le  présent  n'avait  autorisé  pour  l'avenir  les  craintes  les 
plus  sérieuses.  Quel  crédit  accorder  à  une  administra- 
tion qui  donnait  à  ce  moment-là  même,  à  Damas  et  à 
Alep,  la  mesure  de  son  incohérence  t3nrannique  et  réédi- 
tait, sur  une  plus  vaste  échelle,  les  abus  les  plus  cyniques 
du  régime  turc  aboli? 

Comment  ajouter  foi  à  la  modération  de  Faïçal,  lorsque 
à  l'apaisement  relatif  qui  a  suivi  son  retour  en  Syrie, 
on  voit  succéder  peu  de  jours  après  une  propagande 
plus  violente  encore  que  par  le  passé,  et  que  motive 
l'enquête  prochaine  d'une  commission  interalliée.  Les 
fidèles  tenants  de  Faïçal,  Saïd  Pacha  Choukaïr,  Iskander 
Ammoun,  sont  appelés  à  Damas,  pour  y  prendre  la  direc- 
tion des  principaux  départements  du  gouvernement 
arabe.  Celui-ci  ghsse  de  plus  en  plus  aux  mains  des  extré- 
mistes. Les  Anglais  annoncent  qu'ils  ont  suspendu  leurs 
subventions.  D'oià  vient  alors  l'argent  qui  se  jette  à 
pleines  mains?  Les  plus  inquiétantes  rumeurs  circulent  : 
les  Arabes,  dit-on,  sont  abondamment  munis  de  canons, 
de  fusils,  de  mitrailleuses,  de  munitions  et  ils  sont  décidés 
à  combattre  toute  Puissance  qui  viendrait  occuper  la 
Syrie.  On  raconte  même  que  le  roi  du  Hedjaz  a  averti 
les  AlUés  qu'il  s'opposerait  par  la  force  à  toute  occu- 
pation étrangère.  On  parle  enfin  d'une  armée  de 
25  000  hommes  que  le  gouvernement  arabe  va  former 
pour  remplacer  les  troupes  anglaises.  Ces  bruits  sont 
exagérés  ;  il  est  néanmoins  avéré  que,  dans  le  port  de 
Beyrouth,  les  Anglais  débarquent  clandestinement  des 


Ji^b  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

armes   et    des  munitions    et    les  ciirigent   de    nuit    sui 
Damas. 

Tout  en  surveillant  de  très  près  les  événements, 
M.  Georges  Picot  ne  croit  pas  cependant  devoir  se 
dérober  à  l'entrevue  que  l'émir  Faïçal  lui  fait  proposer 
avec  insistance.  La  rencontre  a  lieu  à  Damas  les-  i6  et 
17  mai  1919.  Dès  l'abord,  l'émir  pose  ses  conditions  :  il 
reconnaîtra  le  mandat  français,  sous  réserve  de  l'abro- 
gation préalable  des  Accords  de  1916  ;  en  outre,  l'admi- 
nistration militaire  prendra  fin  et  la  côte  sera,  comme 
l'intérieur,  régie  par  des  autorités  indigènes.  M.  Georges 
Picot  répond  qu'il  est  impossible  d'abroger  les  Accords 
de  1916,  dans  lesquels  la  France  n'est  d'ailleurs  pas  seule 
contractante.  Il  accepte  cependant  d'étudier  les  modifi- 
cations à  l'état  de  choses  existant  qui  seront  compa- 
tibles avec  le  texte  des  accords.  Toutefois  il  est  indis- 
pensable à  cet  égard  d'obtenir  l'assentiment  du  haut 
commandement  britannique,  dont  l'émir  sera  certaine- 
ment le  mieux  venu  à  réclamer  les  bons  offices.  Précisant 
son  point  de  vue,  l'émir  récuse  tout  régime  analogue  à 
celui  de  la  Tunisie  ou  du  Mai-oc  ;  la  collaboration  fran- 
çaise doit  se  borner,  dans  son  esprit,  à  une  aide  finan- 
cière, des  instructeurs  militaires,  des  ingénieurs,  enfin 
des  conseUlors  dans  toutes  les  branches  de  l'adminis- 
tration. Sur  ce  point,  il  juge  nécessaire  une  déclaration 
formelle  de  la  part  du  haut  commissaire,  avant  l'arrivée 
de  la  commission  d'enquête  aimoncée.  M.  Georges  Picot 
lui  rappelle  que  la  déclaration  du  g  novembre  précédent 
répond  à  ce  désir,  mais  l'émir  la  trouve  trop  large  et 
trop  imprécise.  De  son  côté,  M.  Georges  Picot  ne  se 
montre  pas  disposé  à  brusquer  les  choses  en  zone  Ouest, 
principalement  peuplée  dœ  chrétiens  auxquels  on  doit 
des  ménagements. 

Abordant  alors  le  chapitre  des  territoires,  l'émir  veut 
unir  à  la  Syrie  la  Palestine,  la  Cilicie  et  la  province  de 


UNE  POtiTiQUE  d'Équilibre  237 

Mossoul  ;  il  demande  au  surplus  que  la  France  appuie 
les  revendications  des  Arabes  sur  l'Irak.  M.  Georges 
Picot  lui  promet  de  travailler  de  concert  avec  lui  à  l'éta- 
blissement d'une  Syrie  intégrale,  quoiqu'il  ne  faille  guère 
s'illusionner  sur  un  abandon  par  les  Anglais  de  la  Pales- 
tine et  de  Mossoul.  Quant  à  l'Irak,  M.  Georges  Picot 
ne  s'associera  pas  à  une  réclamation  que  le  gouvernement 
britannique  se  refuserait  même  à  examiner. 

Somme  toute,  aucune  des  questions  traitées  pendant 
cette  conférence  n'a  abouti  à  une  entente.  Tous  les 
points  examinés  demeurent  en  suspens.  Cependant  il  y 
a  là  une  base  indiscutable  de  négociations,  et  un  mois 
plus  tard,  le  18  juin,  k  conversation  va  reprendre. 
M.  Georges  Picot  a  reçu  des  instructions  complémen- 
taires de  Paris,  et,  dès  les  premiers  mots,  il  pourra 
annoncer  à  l'émir  Faïçal  qu'il  est  prêt  à  lui  remettre  la 
déclaration  demandée  au  mois  de  mai,  et  à  lui  accorder 
la  nomination  des  fonctionnaires  syriens.  Mais,  entre 
temps,  l'émir  a  été  complètement  ressaisi  par  les  extré- 
mistes ;  pour  leur  donner  des  gages,  il  réclame  Cette  fois 
l'indépendance  totale  et  le  rétablissement  dans  la  zone 
côtière  du  gouvernement  chérifien  que  jadis  le  capitaine 
Coulondre  en  avait  fait  expulser.  L'int«ansigeance  de 
l'émir  rend  désormais  toute  négociation  superflue.  Son 
hostilité  ne  se  cache  même  plus,  et  le  mouvement  liba- 
nais lui  sert  de  prétexte  à  nous  marquer  toute  son  irri- 
tation. 


III 


Le  statut  de  1861,  édicté  au  lendemain  des  massacres 
de  1860  par  les  représentants  des  cinq  grandes  Puis- 
sances (i),  accordait  au  Liban  un  gouvernement  auto- 

(i)  France,  Grande-Bretagne,  Autriche,  Prusse,  Russie. 


238  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

nome.  Dans  la  suite,  la  Porte  avait  repris  un  à  un  la  plu- 
part des  privilèges  concédés,  et  certains  districts  parti- 
culièrement fertiles  indispensables  à  l'existence  du  Liban. 
Les  habitants  relégués  sur  les  pentes  arides,  ne  possédant 
ni  ports,  ni  villes  importantes,  ni  grandes  étendues  à 
cultiver,  étouffaient  dans  les  maigres  espaces  qui  leur 
restaient.  La  Békaâ  leur  avait  été  enlevée,  puis  le  terri- 
toire côtier  de  Mouaïcera.  Aussi,  quand  les  Tiurco-Alle- 
mands  voulurent  sévir  contre  la  population  libanaise, 
il  leur  suffit  de  la  bloquer  entre  ses  frontières  étroites, 
et  la  famine  put  faire  son  œuvre. 

Depuis  quarante  ans,  les  Libanais  n'avaient  cessé  de 
protester  contre  la  situation  précaire  où  ils  vivaient,  à 
peine  améliorée  par  le  protocole  de  1912.  Le  Traité 
de  1916,  en  déterminant  les  frontières  de  la  zone  Bleue, 
s'inspirait  des  légitimes  revendications  libanaises.  Vint 
l'occupation  et  le  rattachement  par  l'état-major  britan- 
nique de  la  Békaâ  à  la  zone  chérifienne,  le  maintien  des 
anciennes  circonscriptions  administratives,  qui  laissait 
Beyrouth  en  dehors  du  Liban.  L'ilot  libanais  restait, 
comme  avant  la  guerre,  privé  de  ses  débouchés  naturels. 
En  vertu  de  la  liberté  promise  aux  peuples  de  disposer 
d'eux-mêmes,  «une  délégation  libanaise,  désignée  par  le 
Conseil  Administratif  du  Liban  (i),  aUa  présenter  au 
Congrès  de  la  paix  les  aspirations  du  Liban.  «  Nous 
voulons,  disait  son  président  Daoud  bey  Ammoun,  un 
Liban  dégagé  de  toute  entrave  et  de  toute  servitude,  un 
Liban  libre  de  ses  destinées  nationales  et  rétabli  dans  ses 
frontières  naturelles,  — ■  toutes  conditions  indispensables 
pour  qu'il  puisse  vivre  de  sa  vie  propre  et  prospérer 
en  paix  (2).  »  De  son  côté,  M.  Georges  Picot  insistait 
auprès  du  quai  d'Orsay  sur  la  nécessité  de  constituer 

(i)  Cette  délégation  comprenait  :  Daoud  bey  Ammoun  (maronite), 
M.  Emile  Eddé  (maronite),  Ibrahim  bey  Abou  Kliater  (grec-ortiiodoxe), 
Negib  Abd-el-MaJek  (druse),  .Abd-el-Halim  effendi  Hajjar  (musulman). 

(3)  Déclaration  pubUée  par  le  Temps  du  29  janvier  1919. 


UNE    POLITIQUE    D'ÉQUILIBRE  23g 

un  Grand  Liban,   si  l'on  voulait  faire  œuvre  durable. 

Entièrement  d'accord  avec  la  délégation,  le  haut  com- 
missariat l'avait  fait  embarquer  sur  un  paquebot  fran- 
çais. A  peine  avait-eUe  pris  la  mer  qu'un  télégramme 
impérieux  du  G.  H.  Q.  exigeait  des  explications  sur  un 
départ  que  le  général  en  chef  n'avait  pas  autorisé.  Le 
capitaine  Coulondre  gérait  alors  le  haut  commissariat, 
pendant  un  voyage  en  Arménie  de  M.  Georges  Picot. 
Il  répondit  qu'aucun  règlement  n'avait  envisagé  une 
question  de  cette  sorte,  et  informait  le  général  AUenby 
que  d'autres  délégations  s'apprêtaient  à  suivre  la  pre- 
mière. Les  Anglais  ne  pouvaient  au  demeurant  se  blesser 
d'un  procédé  dont  eux-mêmes  avaient,  un  mois  plus  tôt, 
donné  l'exemple  en  embarquant  pour  la  France  l'émir 
Faïçal  sans  même  en  aviser  le  gouvernement  français. 

Cependant,  à  l'escale  de  Port-Saïd,  les  délégués  liba- 
nais étant  descendus  à  terre,  les  autorités  britanniques 
leiu-  firent  défense  de  reprendre  leur  voyage.  La  nou- 
velle, immédiatement  transmise  à  Beyrouth,  y  causa 
une  stupéfaction  peu  favorable  à  la  France.  Enfin,  sur 
d'énergiques  protestations  de  notre  part,  liberté  fut 
rendue  aux  délégués  libanais  de  poursuivre  leur  tra- 
versée. 

Les  revendications  essentielles  que  la  délégation  liba- 
naise était  chargée  de  faire  valoir  à  Paris  peuvent  se 
résumer  ainsi  : 

1°  Extension  du  territoire  du  Liban  à  ses  hmites  his- 
toriques et  géographiques,  conformément  à  ses  besoins 
économiques  ; 

2°  Confirmation  de  «  l'autonomie  »  de  ce  pays,  et 
droit  pour  lui  de  pourvoir  lui-même  à  son  administra- 
tion et  à  sa  justice  ; 

3°  Collaboration  du  gouvernement  français  à  l'admi- 
nistration nationale,  et  garantie  par  lui  de  l'indépen- 
dance du  Liban. 

Il  n'était  encore,  on  le  voit,  question  que  d'autonomie. 


240  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Quels  liens  rattacheraient  le  Liban  au  reste  de  la  Syrie? 
Liens  politiques  seulement  ou  liens  économiques?  On 
ne  semble  pas  avoir  encore  à  cette  époque  approfondi  la 
question.  Daoud  bey  Ammoun  évitait  lui-même  de  pré- 
ciser lorsqu'il  déclarait  :  «  En  ce  qui  concerne  le  reste 
de  la  Syrie,  nous  ne  nous  croyons  pas  qualifiés  pour 
parler  en  son  nom,  car  nous  sommes  ici  pour  défendre 
les  intérêts  du  Liban...  Si  la  France  est  appelée  à  donner 
son  appui  à  l'ensemble  de  la  Sjme,  nous  saluerons  cette 
décision  avec  joie,  car,  en  obtenant  notre  autonomie 
intérieure  dans  une  Grande  Syrie  d'influence  française, 
nous  bénéficierons  sans  conteste  de  réels  avantages  au 
point  de  vue  économique  et  notre  sécurité  serait  encore 
mieux  assurée.  » 

Aussitôt  après  l'armistice,  beaucoup  de  Libanais, 
encore  imbus  des  espérances  de  jadis,  demandaient  un 
protectorat  français  pur  et  simple.  Quelques-uns  même 
parlaient  d'une  annexion  à  la  France.  Mais,  au  Liban, 
comme  ailleurs,  les  principes  wilsonipns  n'avaient  pas 
tardé  à  être  connus,  et  très  vite,  les  Libanais  devaient 
substituer  l'idée  d'indépendance  à  celle  d'autonomie. 
On  les  verrait  même  se  retrancher  dans  un  séparatisme 
intransigeant  à  mesure  que  grandiraient  les  prétentions 
de  l'émir  Faïçal  et  les  ambitions  chérifiennes. 

Dans  l'attitude  que  la  France  avait  adoptée  par 
égard  pour  ses  alliés,  et  aussi  pour  se  conformer  au 
Traité  de  1916,  dans  la  bienveillance  témoignée  à  l'émir 
Faïçal,  dans  l'importance  que  le  Congrès  de  la  paix 
accordait  à  celui-ci,  les  Libanais  virent  ime  évolution  de 
la  pohtique  française.  Ils  s'imaginèrent  que,  renonçant 
à  s'appuyer  sur  les  chrétiens,  la  France  se  tournait  vers 
les  musulmans  et  liait  partie  avec  le  chérif.  L'impression 
fut  tellement  générale  que  l'émigration,  cette  plaie  du 
Liban  avant  la  guerre,  reprit  et  s'aggrava  de  jour  en 
jour.  L'intervention  du  gouvernement  turc  dans  les 
affaires  libanaises  se  restreignait  théoriquement,  depuis 


UNE    POLITIQUE    D  EQUILIBRE  24I 

1861,  à  la  nomination  du  gouverneur,  qui  même  devait 
être  agréée  par  les  Puissances  protectrices  ;  et  cepen- 
dant, ce  simple  droit  avait  permis  à  la  Turquie  de  rendre 
tout  à  fait  illusoires  les  privilèges  concédés  au  Liban. 
Aussi  le  Liban  refusait-il  dorénavant  l'obéissance  à  un 
prince  qui  ne  serait  pas  purement  libanais  ou  choisi  par 
les  Libanais. 

En  effet,  la  majorité  chrétienne  des  habitants  regar- 
dait comme  ime  injure  à  son  égard  toute  suprématie 
musulmane.  Les  Druses  eux-mêmes  admettaient  plus 
volontiers  l'autorité  d'un  Libanais  chrétien  que  celle 
d'un  étranger  musulman.  «  Il  n'y  a  pas  un  Libanais, 
disait  Habib  Pacha  Saad,  président  du  Conseil  Adminis- 
tratif du  Liban,  au  correspondant  du  Temps,  qui  veuille 
admettre  qu'un  lien,  si  ténu  soit-il,  le  rattache  aux  con- 
trées de  l'est.  Malgré  la  liberté  où  il  nous  laissait,  le  con- 
trôle turc  nous  était  insupportable.  Ce  n'est  pas  au 
moment  où  nous  en  sommes  pour  jamais  débarrassés 
que  nous  irions  accepter  un  rattachement  quelconque 
à  une  autorité  extérieure,  surtout  non  chrétienne.  Nous 
savons  trop  ce  qu'il  nous  en  a  coûté.  Avec  la  France, 
nous  avons  la  certitude  de  toujours  nous  entendre,  car 
tout  nous  rapproche  et  tout  nous  unit.  Nous  ne  voulons 
pas  qu'un  autre  nom  soit  prononcé  que  le  sien.  »  Fiers 
d'une  évolution  très  avancée  à  l'image  de  l'Occident, 
les  Libanais  désiraient  la  parfaire  à  l'école  de  leurs 
éducateurs  traditionnels,  et  non  pas  au  service  d'un 
prince  bédouin  d'une  civilisation  inférieure  à  la  leur. 

Imposer  aux  Libanais  une  autorité  étrangère,  nous 
aliénait  donc  leurs  sympathies  sans  nous  rapprocher  des 
musulmans  qui  taxeraient  une  telle  concession  de  fai- 
blesse. 

Cependant  afin  d'échapper  à  l'isolement  économique, 
dont  ils  redoutaient  le  danger,  les  Libanais  souhaitaient 
que  la  France  réalisât  l'unité  économique  de  tout  le  pays, 
sans  que  les  libertés  politiques  particuUères  en  fussent 

16 


242  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

diminuées.  Car  ils  voyaient  dans  ces  libertés  la  garantie 
la  plus  sûre  des  bonnes  relations  avec  les  populations  voi- 
sines. Ils  se  déclaraient  d'ailleurs  prêts  à  concéder  au 
reste  de  la  Syrie  le  libre  usage  des  ports. 

Ce  programme  pouvait  séduire  ;  il  nous  était  pourtant 
difficile  de  le  faire  complètement  nôtre.  Il  supposait  le 
statut  syrien  réglé  de  telle  façon  que  la  France  eût  le 
droit  d'exercer  effectivement  son  autorité  sur  l'en- 
semble de  la  Syrie,  aussi  bien  sur  sa  zone  propre  (zone 
libanaise)  que  sur  la  zone  arabe.  Au  printemps  de  1919 
on  était  encore  fort  loin  d'un  tel  état  de  choses,  et  il 
était  même  encore  impossible  de  prévoir  de  quelle  façon 
et  sous  quelles  réserves  le  mandat  S3Tien  serait  finalement 
dévolu.  La  politique  française,  tout  en  s'efïorçant  de 
rassurer  les  Libanais  sur  leur  avenir,  ne  pouvait  donc 
se  compromettre  à  renforcer  leurs  revendications  de  son 
autorité,  sous  peine  d'aviver  les  méfiances  des  musul- 
mans et  de  dresser  gratuitement  contre  elle  les  trois 
quarts  de  la  Syrie. 

Dans  le  but  de  hâter  une  solution  dont  la  Conférence 
de  la  paix  semblait  n'avoir  cure,  une  deuxième  délé- 
gation libanaise  s'embarque  à  Beyrouth  le  15  juillet  1919. 
Elle  est  présidée  par  Sa  Béatitude  Mgr  Hoyek,  patriarche 
maronite,  et  est  transportée  siu:  le  croiseur  français  Cas- 
sard  (i). 

Mgr  Hoyek  partait,  muni  de  pleins  pouvoirs  des 
divers  groupements  religieux  du  Liban  (maronites,  grecs- 
melkites  et  orthodoxes,  druses,  musulmans)  qui  s'étaient 
mis  d'accord  sur  son  nom.  Une  délibération  du  Conseil 
Administratif  du  Liban,  votée  à  l'unanimité,  sans  dis- 
tinction de  races  ou  de  religion,  mandatait  le  patriarche 
en  ces  termes  :  «  Devant  la  noble  activité  que  vous 

(i)  La  composition  de  la  deuxième  délégation  libanaise  était  la  sui. 
vante  :  Sa  Béatitude  Mgr  Hoyek,  patriarche  maronite  ;  Mgr  Mogabgab, 
archevêque  de  Zahlé  ;  Mgr  Mobarak,  archevêque  de  Beyrouth  ;  Mgr  Chek- 
rallah,  archevêque  de  Tyr,  MMgrs  Feggali,  Chehab,  Malouf,  Douaihi. 


UNE    POLITIQUE    D'ÉQUILIBRE  243 

déployez  avec  toute  la  force  de  votre  patriotisme,  ce 
Conseil  vient  devant  nous,  en  qualité  de  représentant 
du  peuple  libanais,  pour  vous  prier  et  vous  charger  de 
continuer  vos  magniiiques  efforts,  en  vue  d'obtenir  la 
décision  souhaitée,  soit  l'indépendance  du  Liban  le 
Grand,  administrativement  et  poUtiquement...  » 

Aux  démarches  de  Mgr  Hoyek,  M.  Clemenceau  ré- 
pondit le  10  novembre  1919  : 

Les  entretiens  que  vous  avez  eus  avec  le  ministre  des  Affaires 
étrangères  et  avec  moi-même...  vous  auront...  donné  la  certitude 
que  les  solutions  que  nous  poursuivons  à  la  Conférence  de  la  paix 
sont,  dans  leur  ensemble,  conformes  aux  aspirations  des  popu- 
lations dont  vous  êtes  le  haut  représentant... 

Avec  le  soutien  et  l'aide  de  la  France,  indépendants  de  tout 
autre  groupement  national,  les  Libanais  sont  assurés  de  conserver 
leurs  traditions,  de  développer  leurs  institutions  politiques  et 
administratives...  Désireuse  de  favoriser  le  plus  possible  les  rela- 
tions économiques  entre  tous  les  pays  confiés  à  son  mandat,  elle 
[la  France]  tiendra  également  le  plus  grand  compte,  dans  la  déli- 
mitation du  Liban,  de  la  nécessité  de  réserver  à  la  «  Montagne  » 
des  territoires  de  plaine  et  l'accès  à  la  mer  indispensable  à  sa 
prospérité... 

Le  Comité  central  sjrien  de  Paris  travaillait  active- 
ment de  son  côté  à  la  cause  de  l'indépendance  libanaise, 
à  laquelle  il  s'était  tardivement  rallié.  Son  président, 
M.  Chékri  Ganem,  adressait  sur  ce  sujet  au  Times  (i) 
une  lettre  ainsi  conçue  :  «  Je  ne  peu.x  attribuer  à  l'Angle- 
terre que  d'excellentes  intentions  pour  nous.  Dans  son 
idée,  l'émir  Faïçal  serait  im  bienfait  pour  notre  pays. 
Nous  ne  le  pensons  pas.  Nous  pensons,  af  contraire, 
qu'il  apporte  avec  lui  une  cause  de  divisions,  de  troubles 
et  de  conflits,  et  ferait  naître  chez  nous  un  esprit  de 
particularisme  qui  serait  notre  ruine...  » 

Enfin  la  Ligue  libanaise  de  New-York,  à  laquelle 
étaient  affiliés  la  plupart  des  Libanais  d'Amérique,  fai- 

(i)  16  septembre  1919. 


244  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

sait  transmettre  à  Paris  les  mêmes  revendications  par 
son  président  M.  Nahoum  Mokarzel,  directeur  du  journal 
Al  Hoda.  Ce  dernier,  convaincu  des  ambitions  et  des 
intrigues  de  l'émir  Faïçal,  lui  adressait  le  4  octobre  une 
lettre  ouverte  d'un  ton  singulièrement  vif  :  «  Est-0  con- 
cevable que  la  guerre  de  libération  prive  les  Libanais 
de  leur  liberté?  N'est-ce  pas  une  honte  que  vous  cher- 
chiez à  semer  la  discorde  entre  deux  nations  civilisées 
et  voisines  telles  que  l'Angleterre  et  la  France...  L'objet 
que  je  me  propose,  en  vous  écrivant  cette  lettre,  est  de 
vous  prier  respectueusement  de  laisser  le  Liban  en  paix.  » 
Cependant  le  sort  du  Liban  devait  encore  tarder  plu- 
sieurs mois  à  être  fixé.  Habib  Pacha  le  déplorait  en 
présence  du  correspondant  du  Temps  (i)  :  «  Ce  que 
nous  supplions  la  Conférence  d'entendre,  disait-il,  c'est 
notre  impérieux  besoin  d'un  règlement  rapide  des  ques- 
tions pendantes.  Le  retard  mis  à  s'occuper  de  nous, 
ainsi  que  de  tout  l'Orient,  cause  une  perturbation  poh- 
tique,  morale  et  économique,  dont  il  est  impossible  que 
les  grands  hommes  d'État  réunis  à  Paris  mesurent 
toute  la  gravité,  car  alors  ils  feraient  une  autre  diligence. 
Ici,  tout  est  confusion,  car  tout  est  imprécision.  Trop 
d'autorités  distinctes  et  adverses  se  dressent  en  face 
l'une  de  l'autre,  trop  d'incertitude  pèse  sur  les  hommes 
et  les  choses.  Et  chaque  jour,  la  situation  s'aggrave, 
au  point  de  devenir  dangereuse.  Le  brigandage  même 
ose  reparaître...  Nos  productions  sont  nulles.  La  .sérici- 
culture est  presque  abandonnée.  On  continue  à  arracher 
nos  mûriers  et  à  couper  ce  que  nous  avions  d'arbres, 
pour  les  envoyer  par  grands  chargements  en  Palestine 
et  jusqu'en  Egypte.  En  général,  les  cultures,  privées  de 
bras,  sont  déficitaires  ou  nulles.  La  misère  est  immense. 
La  France,  par  bonheur,  va  cet  hiver  encore,  venir  à 
notre  secours,  car  nous  n'avons  pas  de  blé.  Ce  qui  pousse 

(i)  Le  Temps  du  8  octobre  1919, 


UNE    POLITIQUE    d'ÉQUILTBRF.  245 

sur  le  sol  libanais  passe  en  entier  aux  chérifiens.  Pour  ne 
pas  encourager  les  populations  à  la  paresse,  les  céréales 
que  nous  fera  parvenir  votre  pays  seront  vendues  et 
non  distribuées  gratuitement,  sauf  à  quelques  rares 
catégories  de  personnes  :  enfants,  orphelins,  vieillards. 
Mais  tout  cela,  ce  n'est  que  du  provisoire.  Il  est  urgent 
de  nous  mettre  à  l'œuvre  du  relèvement.  Et  cette  œuvre 
sera  impossible,  tant  que  la  situation  politique  ne  sera 
pas  sortie  des  ténèbres  asphyxiantes  où  nous  nous 
débattons  depuis  de  trop  longs  mois.  » 

La  réalisation  du  Grand  Liban,  à  laquelle  M.  Georges 
Picot  avait  consacré  toute  son  activité,  était  encore 
lointaine  lorsqu'il  fut  rappelé.  Il  étaitréservé  au  général 
Gouraud,  après  bien  des  aventures,  dont  l'occupation, 
puis  l'abandon  de  la  Békaâ  ne  fut  pas  la  moins  doulou- 
reuse, d'avoir  enfin  la  joie  de  proclamer  la  constitution 
du  Grand  Liban. 


CHAPITRE  XII 

LA    PROPAGANDE    AMÉRICAINE 

I.  La  Faculté  américaine  de  Beyrouth  foyer  de  la  propagande. 

—  Le  «  désintéressement  »  américain.  —  L'organisation  de  la 
propagande  aux  États-Unis.  —  En  Syrie,  l'idée  d'une  tutelle 
américaine  séduit  les  musulmans.  —  La  propagande  américaine 
s'appuie  sur  les  Syriens  d'Egypte.  —  Un  article  du  Mokattam. 

—  Le  docteur  Nimr.  —  Les  nouvelles  tendancieuses  ;  les  dis- 
positions du  président  Wilson  ;  l'Angleterre  favorable  au  mandat 
américain  ;  articles  du  Near  East.  —  IL  La  Croix-Rouge  amé- 
ricaine. —  Moyens  dont  elle  dispose.  —  Son  activité.  —  La 
propagande  américaine  coopère  avec  l'action  britannique. 


i 

La  sympathie  des  Syriens  d'Amérique  envers  l'éman- 
cipation arabe  ne  se  borna  pas  à  des  encouragements 
platoniques  ;  elle  se  fit  aussitôt  agissante.  Dès  la  fin 
de  1918,  le  haut  commissariat  constatait,  non  sans  une 
certaine  surprise,  les  premiers  effets  d'une  propagande 
américaine  fort  habilement  greffée  sur  le  mouvement 
arabe,  qu'elle  utilisait  contre  l'influence  française.  A 
Paris  même,  longtemps  encore,  on  se  montra  sceptique. 
Les  craintes  et  les  avertissements  trop  justifiés,  dont 
l'écho  parvenait  au  quai  d'Orsay,  lui  parurent  l'effet 
de  je  ne  sais  quelle  phobie  coloniale  surannée.  On  perce- 
vait mal  les  mobiles  qui  auraient  poussé  les  États- 
Unis,  jusqu'alors  indifférents  aux  questions  orientales, 
à  un  si  brusque  revirement.  L'avenir  devait  révéler 
qu'en  effet,  ni  le  peuple,  ni  le  gouvernement  américain 


LA    PROPAGANDE   AMERICAINE  247 

ne  songèrent  sérieusement  à  intervenir.  Seul,  le  président 
Wilson,  outrepassant  en  cela  sa  mission,  se  flattait 
d'essayer  sur  l'Orient,  pris  comme  champ  d'expérience, 
l'application  de  ses  fameux  principes. 

La  propagande  américaine  en  Syrie  fut  donc,  somme 
toute,  le  fait  d'initiatives  privées  ;  alimentée  principale- 
ment par  des  sociétés  bibliques,  dans  un  but  de  prosé- 
lytisme et  de  philanthropie,  elle  eut,  aux  États-Unis,  pour 
inspirateurs,  un  groupe  important  de  Syriens,  dont  le 
journal  le  Syrien  émigré  fut  l'un  des  principaux  organes. 

Aux  premières  manifestations  de  cette  propagande, 
les  agents  britanniques  devinèrent  les  avantages  qu'ils 
en  pourraient  retirer.  En  février  1919,  le  Manchester 
Guardian  recevait  à  ce  propos  de  l'émir  Faïçal  des  con- 
fidences particulièrement  suggestives.  Les  Anglais  trou- 
vèrent commode  de  capter  purement  et  simplement  à 
leur  profit  l'effort  américain,  qui,  pour  se  déployer, 
avait  d'ailleurs  un  impérieux  besoin  des  bons  offices 
britanniques  et  du  concours  des  Syriens  d'Egj^te 
inféodés  à  l'Angleterre. 

En  Syrie  même,  la  propagande  américaine  avait  son 
centre  dans  l'Université  de  médecine  américaine  de 
Beyrouth,  dite  Syrian  Protestant  Collège.  Cette  vaste 
et  superbe  institution,  merveilleusement  outillée  et  dotée 
d'un  personnel  d'éUte,  jouit,  à  juste  titre  d'ailleurs,  d'un 
rayonnement  considérable  parmi  les  milieux  syriens,  sur- 
tout auprès  des  musulmans.  Sa  parfaite  organisation, 
l'excellence  de  son  enseignement  suffiraient  à  l'expli- 
quer. Toutefois,  la  personnalité  même  de  son  directeur, 
le  docteur  Bliss,  entrait  pour  beaucoup,  à  cette  époque, 
dans  la  situation  acquise  par  la  Faculté  américaine.  La 
famille  Bliss,  en  effet,  établie  de  longue  date  en  Syrie, 
fondatrice  de  l'établissement,  possède  des  relations  éten- 
dues dans  tout  le  pays.  Rien  de  surprenant,  par  consé- 
quent, que  l'Université  américaine  ait  joué  un  rôle  de 
premier  plan  dans  la  propagande. 


248  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Quant  au  docteur  Bliss,  on  peut  le  considérer  comme 
l'âme  de  cette  propagande.  Nous  le  verrons,  presque 
toujours  dans  la  coulisse,  en  coordonner  les  efforts,  la 
diriger,  la  stimuler,  partout  où  il  sera  nécessaire,  en 
Orient,  en  Amérique,  et  jusqu'auprès  du  président 
Wilson.  C'est  à  lui  et  à  ses  collaborateurs  qu'il  faut  attri- 
buer les  manifestations  qui  se  produisirent  en  Syrie, 
par  la  parole  ou  par  la  plume,  en  faveur  d'un  mandat 
américain.  Ils  dépeignirent  aux  Syriens  la  stérilité  de 
l'action  européenne,  neutralisée  par  les  rivalités  d'inté- 
rêts ou  d'influence,  et,  par  contre,  montrèrent  les  Amé- 
ricains épris  du  bien  des  peuples  pour  eux-mêmes.  La 
France  et  l'Angleterre,  liées  par  le  Traité  de  1916,  pas- 
saient pour  entretenir  des  visées  colonisatrices,  ou  tout 
au  moins  témoignaient  du  désir  de  se  mêler  activement 
à  la  vie  politique  et  à  l'administration  des  provinces 
détachées  de  l'empire  ottoman.  Ne  venaient-elles  pas 
de  remplacer  par  une  administration  militaire  les  auto- 
rités turques  défaillantes  ou  destituées? 

Le  renom  de  son  désintéressement,  ainsi  adroitement 
propagé,  inclina  de  suite  vers  l'Amérique  tous  les  par- 
tisans de  l'indépendance  arabe,  hormis  quelques  extré- 
mistes xénophobes.  Et,  simultanément  aux  États-Unis, 
en  Egypte,  en  Syrie,  la  presse  arabe  s'empressa  d'op- 
poser les  États-Unis  aux  autres  nations  de  l'Entente, 
ou  plutôt  le  docteur  Wilson  à  Clemenceau  et  à  Lloyd 
George.  Elle  entreprit  d'attirer  sur  l'Orient,  et  spécia- 
lement sur  la  Syrie  —  car  de  l'Egypte  et  de  l'Arménie 
il  fut  à  peine  question  —  l'attention  et  la  sympathie 
du  peuple  américain,  puis  du  gouvernement,  auquel  on 
tenta  de  forcer  la  main. 

Dès  la  fin  de  décembre  igi8,  la  New  Syria  National 
League,  sous  la  présidence  du  docteur  George  Khaï- 
raUah,  lance  une  proclamation  demandant  pour  la  Syrie 
«  le  protectorat  et  la  tutelle  de  l'Amérique  ».  Le  pro- 
gramme qu'elle  publie  en  même  temps  rend  hommage 


I  A    PROPAGANDE    AMERICAINE  249 

aux  «  buts  désintéressés  des  États-Unis  dans  cette 
guerre  »  ;  il  rappelle  que  les  États-Unis  sont  libres  d'en- 
gagements et  formule  les  vœux  suivants  :  «  Que  la  nou- 
velle Syrie  soit  une  fédération  de  provinces  autonomes 
dans  leurs  propres  limites,  mais  formant,  sous  un  gou- 
\'ernement  central,  une  grande  nation  des  monts  Taurus 
à  la  presqu'île  du  Sinaï,  à  l'abri  des  inconvénients  et 
des  risques  qu'entraîne  la  division  d'une  nation  en 
plusieurs  sphères  d'influence,  dont  le  résultat  est  de 
nuire  au  développement  complet  et  à  l'indépendance 
de  la  population. 

«  Que  les  États-Unis  assurent  la  tutelle  et  l'adminis- 
tration de  la  Syrie  jusqu'à  l'époque  où  les  Syriens  seront 
aptes  à  se  gouverner  complètement  eux-mêmes.  » 

Un  article  du  docteur  Khaïrallah  démontre  que  le 
seul  «  gouvernement  démocratique  »  capable  d'assumer 
la  responsabilité  de  diriger  la  Syrie  «  jusqu'au  moment 
où  il  pourra  quitter  le  pays  »  est  celui  des  États-Unis 
d'Amérique,  et  M.  Ibrahim  Metri  Samahni  en  explique 
les  raisons  dans  un  article  intitulé  :  Amérique  sauve  le 
Levant!  «  L'Amérique,  dit-il,  s'emploiera  avec  sincérité 
et  désintéressement  à  être  utile  au  peuple  syrien,  sans 
chercher  à  satisfaire  ses  convoitises  personnelles.  » 

Certaines  personnaUtés  américaines  préconisent  les 
mêmes  idées  :  le  docteur  Danton,  président  de  la  Société 
de  secours  aux  victimes  de  la  guerre  syriennes  et  armé- 
niennes, s'exprime  ainsi  dans  la  Revue  des  Revues  de 
novembre  1918  :  «  Si  les  États-Unis  sont  solUcités  de 
s'occuper  de  cette  question,  ils  ne  doivent  pas  s'y 
refuser...  Sans  aucun  doute,  le  président  Wilson  fera 
des  démarches  à  ce  sujet;  les  États-Unis...  se  doivent 
de  donner  aux  peuples  du  Levant  la  liberté  et  la  pro- 
tection qui  les  préparera  à  recueillir  les  fruits  d'une 
paix  durable.  »  De  son  côté,  M.  Henri  Morgenthau, 
ancien  ambassadeur  des  États-Unis  à  Constantinople, 
laisse  entendre,  en  décembre  1918,  dans  les  Nouvelles 


250  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

du  monde,  que  «  les  États-Unis  accepteront  cette  mis- 
sion avec  joie,  sans  espoir  de  récompense,  mais  dans  le 
but  de  servir  l'humanité  ».  En  même  temps  qu'elle  essaie 
d'émouvoir  l'opinion  américaine  et  d'entraîner  le  gou- 
vernement des  États-Unis,  la  New  Syria  National  League 
expédie  en  Egypte,  en  Syrie  et  à  Chypre  des  tracts 
auxquels  la  presse  arabe  consacre  des  commentaires 
aussi  abondants  que  chaleureux. 

Les  journaux  de  Damas  vantent  en  de  longs  articles 
la  simplicité  du  président  Wilson,  le  respect  de  la  per- 
sonnalité humaine  dont  témoignent  les  Américains,  leur 
activité  et  leur  moralité.  A  Beyrouth,  le  Hakika  du 
12  décembre  1918  certifie  que  ■  le  président  Wilson  ne 
manquera  pas  de  s'occuper  spécialement  de  la  question 
syrienne  au  Congrès  de  la  paix.  Ainsi,  d'une  part,  on  fait 
miroiter  aux  Sjnriens  tous  les  bienfaits  d'une  aide  amé- 
ricaine', généreuse  et  désintéressée,  prête  en  outre  à 
s'effacer  sitôt  que,  le  pays  restauré,  prospère  et  mis 
en  valeur,  ses  habitants  auront  acquis  l'éducation  poli- 
tique suffisante  ;  d'autre  part,  on  s'efforce  d'engager  le 
gouvernement  américain  par  des  promesses  précises.  On 
lui  dicte  même  une  ligne  de  conduite  dans  l'hypothèse 
où  la  mission  lui  serait  dévolue  d'organiser  la  83^6  : 
«  Les  Arabes,  écrit  VAl-Ikab  de  Damas  (14  mars  1919), 
ont  une  ferme  confiance  en  la  sublimité  des  principes 
des  États-Unis,  qui  ne  manqueront  pas,  nous  en  sommes 
convaincus,  de  nous  accorder  les  fonds  dont  nous  avons 
besoin  et  nous  enverront  des  spécialistes  pour  exploiter 
notre  pays  à  notre  profit  et  pour  le  faire  avancer  daiis  la 
voie  du  progrès  et  de  la  civilisation.  » 

Il  est  naturel,  dans  ces  conditions,  que  l'idée  d'ime 
tutelle  américaine  séduise  les  Arabes.  EUe  convient  d'au- 
tant mieux  aux  modérés  qu'ils  se  rendent  compte  de  la 
chimère  d'une  indépendance  absolue,  en  l'état  actuel 
des  choses  et  des  esprits.  Au  moins,  d'une  Amérique 
lointaine,    très    inexpérimentée    en    matière    coloniale, 


LA   PROPAGANDE    AMÉRICAINE  25I 

pensent-ils  pouvoir  escompter  un  concours  bienfaisant 
et  inoffensif.  Quant  aux  violents,  ils  regardent  comme 
une  aubaine  ce  nouveau  prétexte  d'agitation. 

Enfin,  et  c'est  là  le  grand  point,  les  États-Unis  n'ont 
pas  participé  à  l'élaboration  des  Accords  de  1916,  émi- 
nemment impopulaires  parmi  l'unanimité  syrienne.  Ils 
sont  «  libres  d'engagements  »,  expression  qui  reviendra 
sans  cesse.  Que  l'Amérique  intervienne,  les  tractations 
passées  sont  frappées  de  nullité. 

Fidèlement,  les  presses  arabes  d'Amérique  et  d'Orient 
se  font  écho.  Le  20  janvier  1919,  à  New-York,  le  Miraat- 
el-Ghafb  annonce  que,  considérant  «  les  États-Unis 
comme  les  plus  grands  défenseurs  de  la  liberté  humaine  », 
l'émir  Faïçal  a  demandé  leur  protectorat  «  pour  la  réa- 
lisation des  vœux  "nationaux  des  Arabes  »  ;  la  même 
nouvelle  paraît  le  mois  suivant  dans  \'El  Akhas  d'Alexan- 
drie et  le  Moiifid  de  Damas.  Ce  dernier  journal  rapporte, 
le  22  février,  la  requête  adressée  par  le  Club  s3n:o-améri- 
cain  d'Egypte  aux  États-Unis  pour  les  prier  de  prendre 
en  main  la  restauration  de  la  Syrie. 


Mais  il  est  un  moment  où  les  grands  mots  doivent 
céder  aux  considérations  pratiques.  On  lit,  dans  le  Lisan 
Arah  du  27  février,  que  le  Club  syrien-américain  a  pro- 
voqué une  conférence  de  ses  compatriotes  aux  États- 
Unis  pour  améliorer  la  situation  du  pays.  Et  vers  la 
même  époque  (mars  1919),  comme  pour  corroborer  ces 
dires,  le  bruit  se  répand  en  Syrie  de  l'envoi  par  les  États- 
Unis  d'une  mission  d'ingénieurs,  de  mécaniciens  et 
d'agriculteurs.  Nous  trouvons  les  mêmes  préoccupations, 
agrémentées  d'aperçus  politiques,  dans  le  Mokattam  du 
2  février  1919  ;  l'article  mérite  d'être  cité  presque  en 
entier.  Il  traduit  en  effet  exactement  la  pensée  des 
Syriens  partisans   d'un   mandat   américain,   et   résume 


252  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

tous  les  arguments  mis  en  avant  pour  justifier  la  pro- 
pagande américaine  :  «  Le  parti  libanais-syrien  demande 
l'appui  de  la  France.  Nous  ne  nions  pas  que  la  France 
ait  des  droits  en  Syrie,  nous  lui  devons  beaucoup  de  bien 
et  de  services.  Mais  la  France  est  appelée  aujourd'hui 
à  reconstruire  et  à  réparer  les  dommages  et  les  pertes 
que  la  guerre  lui  a  causés  dans  son  propre  pays.  Et  cela 
a  plus  d'importance  que  de  venir  organiser  la  Syrie.  La 
France  est,  de  plus,  liée  par  le  contrat  de  1916  avec  la 
Russie   et   l'Angleterre... 

«  Un  grand  nombre  de  Syriens  demande  d'autre  part 
le  protectorat  de  la  Grande-Bretagne.  Mais  l'Angle- 
terre aussi  est  trop  préoccupée  à  organiser  et  à  réformer 
ses  immenses  colonies.  Cela  est  vrai  que  l'Angleterre 
a  toujours  bien  traité  les  Syriens,  mais  pourra-t-elle 
se  libérer  du  traité  conclu  précédemment  en  1916? 

«  Dernièrement,  un  autre  parti  vient  de  naître,  le 
Syrian  moderate  Party,  qui  demande,  comme  les  autres, 
l'indépendance  complète  de  la  Syrie  et  de  son  unité  inté- 
grale. Il  se  distingue  des  autres  partis  en  demandant  le 
protectorat  des  États-Unis  d'Amérique  qui  n'ont  con- 
tracté aucun  traité  au  sujet  de  la  Syrie...  Cette  nation, 
qtii  a  affronté  tous  les  dangers,  et  volontaiiement,  pour 
venir  fonder  des  écoles,  des  hôpitaux,  entraînée  simple- 
ment par  ce  mouvement,  si  connu  au  peuple  américain, 
de  dévouement  pour  l'accomplissement  du  bien  et 
l'amoindrissement  des  malheurs  des  hommes,  cette  nation 
qui  a  versé  le  sang  de  ses  fils  pour  la  libération  de  l'hu- 
manité, ne  reculera  jamais  à  servir  les  Syriens  si  ceux-ci 
la  demandent  d'une  voix  unanime  pour  les  aider  dans 
l'organisation  de  leur  pays.  C'est  pour  cela  que  nous  ne 
voyons  aucune  raison  à  ce  que  tous  les  partis  poUtiques 
ne  se  réunissent  et  ne  s'entendent  pour  demander  aux 
États-Unis  à  venir  organiser  pour  un  temps  leur  pays.  » 

Le  même  journal,  dont  les  attaches  avec  le  haut  com- 
missariat britannique  sont  notoires,  analyse  en  ces  termes, 


LA    PROPAGANDE    AMERICAINE  253 

le  28  février  1919,  un  article  du  docteur  Khaïrallah  : 
«  Sans  nier  les  bienfaits  de  la  France  et  de  l'Angleterre, 
qui  se  sont  surtout  manifestés  par  la  création  d'écoles, 
Khaïrallah  prétend  que  les  États-Unis  offrent  un  carac- 
tère de  désintéressement  que  n'ont  pas  les  autres  gouver- 
nements. Signalant  que  les  États-Unis  accepteront  cette 
mesure  tutélaire,  il  ajoute  que  l'Angleterre  ne  s'y  oppo- 
sera probablement  pas.  « 

Le  Syrian  Moderate  Pariy  agit  plus  spécialement  sur 
Damas,  par  l'intermédiaire  de  la  Croix-Rouge  améri- 
caine. Au  paragraphe  2  de  son  programme,  on  lit  :  «  Le 
Congrès  'des  Alliés  proclamera  l'indépendance  complète 
de  la  Syrie,  et  fera  choix  d'une  Puissance  chargée  d'aider 
le  gouvernement  syrien  jusqu'au  moment  où  il  sera  en 
état  de  veiller  par  lui-même  sur  cette  indépendance  et 
d'en  jouir  pleinement. 

«  Cette  Puissance  sera  les  États-Unis  d'Amérique  qui 
ne  sont  pas  engagés  dans  les  traités  nécessitant  le  dé- 
membrement de  notre  pays.  » 

Comme  sa  sœur  américaine,  cette  association  travaille 
pour  l'unité  syrienne,  menacée  par  les  Accords  de  1916. 
«  Les  Syriens,  déclare-t-elle,  demandent  l'Amérique  parce 
qu'elle  est  la  nation  la  plus  forte  et  la  plus  riche  dans  le 
monde...  et  aussi  parce  qu'elle  n'est  pas  une  Puissance 
colonisatrice.  »  Elle  fait  prévoir  l'acquiescement  de 
l'Amérique  à  prendre  en  main  la  tutelle  offerte,  puisque 
le  président  Wilson  se  dit  prêt  à  accepter  celle  de  l'Ar- 
ménie. 

Mais  le  grand  argument  des  partisans  de  l'Amérique, 
c'est  la  nécessité  d'échapper  à  tout  prix  à  la  division 
de  la  Syrie,  et  d'en  maintenir  l'intégrité  en  y  compre- 
nant la  Palestine.  Ce  point  de  vue  uniquement  patrio- 
tique rallie  certains  Syriens  à  une  tierce  Puissance  Ubre 
d'engagements  qui  les  délivrera  du  cruel  dilemme  anglo- 
français.  Parmi  ces  personnages,  on  cite  le  docteur  Nimr. 
Dans  une  conférence  qui  eut  un  grand  retentissement 


254  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

dans  les  milieux  musulmans,  il  insista  énergiquement 
sur  l'attribution  à  la  Syrie  de  ses  limites  naturelles,  du 
Taurus  au  Sinai,  de  la  Méditerranée  à  l'Euphrate  et  au 
Tigre.  A  son  avis,  le  morcellement  équivaudrait  à  une 
condamnation  à  mort.  L'orateur  soulève  des  applau- 
dissements unanimes  en  comparant  le  partage  de  la  Syrie 
à  celui  de  la  Pologne,  et  réclame  la  tutelle  américaine 
dans  l'unique  but  de  sauver  la  Syrie  et  de  maintenir 
son  unité.  «  Personne  autant  que  moi,  dit-il,  n'admire 
les  nobles  qualités  et  le  clair  génie  du  peuple  français. 
Donnez-moi  seulement  une  preuve  officielle  que  la 
France  ne  permettra  pas  la  séparation,  sous  n'importe 
quelle  forme,  de  la  Palestine  d'avec  le  reste  de  la  Syrie, 
et  je  serai  le  premier  à  demander  sa  tutelle  pour  notre 
chère  patrie.  » 

Sous  les  signatures  de  MM.  Riskallah  Arcache  bey  et 
Alphonse  Zénié,  le  Journal  du  Caire  (i)  fait  ressortir 
l'erreur  de  croire  à  la  certitude  d'un  mandat  américain. 
Il  rappelle  au  surplus  que  l'Amérique,  elle  aussi,  a 
donné  des  gages  au  sionisme,  dont  les  appétits  reste- 
ront, même  avec  l'Amérique,  le  principal  obstacle  au 
rattachement  de  la  Palestine  à  la  Syrie. 

Devant  la  persistance  de  la  propagande  américaine, 
et  les  arguments  très  persuasifs  qu'elle  fait  valoir,  cer- 
tains amis  de  la  France  deviennent  hésitants  ;  quelques- 
uns  même  suspendent  la  lutte.  Une  lettre  de  Mgr  Da- 
rian,  archevêque  maronite  du  Caire,  en  témoigne  :  «  La 
question  de  confier  à  l'Amérique  la  protection  de  la 
Syrie  est  seule  en  vogue...  Nous  attendons  impatiem- 
ment la  solution  de  cette  affaire...  »  Il  est  vrai  que  cer- 
taines imprudences  de  la  presse  française  autorisaient 
les  doutes  sur  nos  intentions.  Le  Temps  du  27  janvier  1919 
avait  lancé  un  appel  à  l'aide  américaine  pour  seconder 
l'action    de    l'Entente    en    Asie  Mineure.  Aussitôt    nos 

(I)  Le  Journal  du  Caire,  5  mai-s  1919. 


LA    PROPAGANDE    AMERICAINE  255 

adversaires  de  se  saisir  de  l'arme  si  inconsidérément 
offerte  et  de  proclamer  la  tutelle  américaine  conseillée 
par  la  France  elle-même. 


Des  relations  directes  s'étaient  établies  entre  les 
meneurs  du  mouvement  arabe  en  Syrie  et  leurs  compa- 
triotes d'Amérique.  L'Université  américaine  avait  servi 
d'intermédiaire.  M.  Rachid  Abou  ^Kassam,  de  New- 
York,  écrivait  le  28  décembre  igi8  à  M.  Mansour  Jour- 
dak,  professeur  à  la  Faculté  américaine  :  «  Nous  avons 
formé  un  comité  qui  s'occupera  de  l'avenir  politique  de 
la  Sjrrie...  Nous  travaillons  auprès  du  gouvernement 
américain  pour  qu'il  nous  aide  à  conserver  l'unité  de  la 
Sjn-ie  et  à  lui  donner  une  indépendance  liée  à  une  tutelle.  » 

En  février  1919,  la  poste  remarquait  de  nombreux 
plis  de  propagande  adressés  d'Amérique  aux  chefs  du 
parti  musulman  antifrançais,  Mokhtar  Beyhoum,  Sélim 
Ali  Selam,  Omar  Daouk,  Negib  Ardati,  etc. 

Le  29  mars  1919,  les  propagandistes  américains  firent 
paraître  à  New-York  une  circulaire  rapportant  que  le 
délégué  à  Paris  de  la  Ligue  de  la  Nouvelle  S5me  les 
informait  du  consentement  de  l'émir  Faïçal  à  une  tutelle 
américaine  ;  dans  ce  cas,  les  Anglais  se  déclaraient  prêts 
à  évacuer  Syrie,  Palestine  et  Mésopotamie.  «  Les  Amé- 
ricains et  les  Syriens  sont  certains,  ajoutait  la  circulaire, 
que  le  gouvernement  anglais  a  demandé  au  gouverne- 
ment des  États-Unis  d'accepter  un  mandat  pour  la  S3nrie 
et  autres  peuples  du  proche  Orient...  » 

On  juge  de  l'effet  que  produisit  en  Syrie  une  pareille 
nouvelle  lorsqu'elle  y  parvint.  On  ne  manqua  pas  de 
la  rapprocher  d'une  dépêche  de  Washington,  parue  dans 
le  Mokattam  du  4  mars  1919,  et  d'après  laquelle  le  pré- 
sident Wilson  avait  déclaré  le  gouvernement  des  États- 
Unis  disposé  à  se  charger  de  la  tutelle  de  l'Arménie, 


256  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

L'acceptation  des  États-Unis  pour  un  mandat  syrien 
ne  faisait  donc  aucun  doute. 

Le  bruit  circulait  qu'en  Angleterre,  cette  solution 
avait  des  partisans,  et  les  journaux  arabes  faisaient 
grand  état  d'une  opinion  de  lord  Grey,  jugeant  l'inter- 
vention des  États-Unis  seule  capable  de  mettre  un  terme 
aux  difficultés  entre  les  Puissances  au  sujet  du  Levant. 
A  Londres,  une  certaine  presse  paraissait  appuyer  le 
mouvement.  Le  Neav  East  démontrait  la  possibilité  pour 
le  roi  Hussein  de  réaliser  son  dessein  d'une  confédération 
d'États  arabes,  de  la  Méditerranée  à  la  mer  Rouge  et 
au  golfe  Persique,  à  la  seule  condition  de  grouper  toutes 
les  fractions  agglomérées  sous  une  protection  étrangère 
unique.  Et  le  Near  East  ajoutait  :  «  Mais,  comme  les 
Arabes  revendiquent  à  la  fois  Damas  et  Alep,  et  comme 
il  y  a  peu  de  chances  pour  que  la  Grande-Bretagne  par- 
tage leur  manière  de  voir,  et  surtout  qu'elle  aille  à  ren- 
contre des  aspirations  de  la  France  dans  ces  régions,  les 
Arabes  ont  essayé  de  trancher  la  difficulté  en  prenant 
les  États-Unis  pour  arbitres.  Ces  motifs  n'échapperont 
pas  aux  membres  de  la  Conférence,  et  il  sera  tout  à  fait 
intéressant  de  voir  jusqu'où  peut  aller  leur  désintéresse- 
ment et  leur  amour  du  bien  général.  »  Vers  cette  époque, 
des  officiers  britanniques  tenaient,  sans  doute  afin  de 
sonder  l'opinion,  d'étranges  propos  devant  des  notabi- 
lités syriennes,  en  présence  même  d'officiers  français  : 
«  L'Angleterre  et  la  France,  disaient-ils,  ont  trop  de  co- 
lonies pour  se  charger  encore  du  mandat  syrien  ;  autant 
l'offrir  aux  États-Unis.  » 

Ce  n'était  qu'une  manœuvre  ;  les  Anglais  avaient 
de  bonnes  raisons  de  croire  les  États-Unis  peu  sou- 
cieux d'un  mandat.  Le  14  février  1919,  en  effet,  le  Near 
East  reprenait  la  question  :  «  Si  à  la  Conférence,  écri- 
vait-il, on  prête  attention  au  point  de  vue  arabe,  il 
paraît  difficile  d'écarter  la  demande  du  Hedjaz  qui 
voudrait  que,  dans  les  intérêts  des  Arabes,  il  n'y  ait 


LA   PROPAGANDE   AMÉRICAINE  257 

qu'une  seule  Puissance  protectrice.  Au  cas  où  les  États- 
Unis  n'accepteraient  pas  le  protectorat  qu'on  leur  offre, 
et  l'idée  de  placer  la  Mésopotamie  et  le  golfe  Persique 
sous  un  protectorat  américain  semble  presque  invrai- 
semblable, la  Conférence  devra  choisir  sans  aucun  doute 
la  Grande-Bretagne...  » 

Ainsi  le  tour  eût  été  joué.  Les  Anglais,  qui  jusque-là 
s'étaient  dissimulés  derrière  la  propagande  américaine, 
apparaissaient  à  l'heure  décisive  pour  recueillir  les  béné- 
fices. 


II 


Lorsqu'en  1914,  la  Turquie  rompit  avec  les  Alliés,  les 
établissements  français,  si  nombreux,  si  actifs  en  Syrie, 
durent  fermer  leurs  portes.  La  Faculté  de  médecine  de 
Beyrouth  concurrençait  victorieusement  sa  rivale  amé- 
ricaine ;  ses  bâtiments,  magnifiquement  outillés,  furent 
confisqués  et  une  Faculté  de  médecine  ottomane  s'y 
installa,  dont  la  création  n'alarma  guère  sa  voisine.  Le 
champ  restait  libre  à  l'Université  américaine  ;  elle  ne 
cessa  jamais  de  fonctionner  et  se  doubla  même  d'un 
service  de  Croix-Rouge.  Pendant  les  hostilités,  elle  fut 
seule  à  exercer  une  protection  relative  sur  les  popula- 
tions et  à  leur  apporter  quelque  secours.  On  ne  peut  lui 
reprocher  de  s'être  alors  cantonnée  dans  une  stricte 
neutralité,  indispensable  à  l'accomplissement  de  son 
œuvre  humanitaire.  Mais,  après  la  retraite  turque,  on 
fut  surpris  de  voir  la  Croix-Rouge  américaine  se  tenir  à 
l'écart  des  organisations  hâtivement  créées  par  les  Fran- 
çais pour  assurer  le  ravitaillement  du  pays,  au  lieu  d'y 
apporter  son  concours.  Bien  mieux,  comme  si  dans  une 
œuvre  de  pure  charité,  il  y  avait  place  pour  les  rivalités 
politiques,  la  Croi.x-Rouge  parut  s'appliquer  à  contre- 
balancer la   popularité   dont   la   gratitude   des  affamés 


250  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

récompensait  notre  assistance.  Elle  couvrit  soudain  le 
Liban  de  postes,  richement  dotés  en  personnel,  méde- 
cins et  infirmières,  abondamment  munis,  même  du 
superflu. 

On  pourra  présumer  de  l'activité  déployée  par  la 
Croix-Rouge  américaine,  lorsque  l'on  saura  qu'en  oc- 
tobre 1918,  elle  reçut  de  diverses  sociétés  américaines 
900  000  dollars,  subvention  à  laquelle  vinrent  s'ajouter 
dans  la  suite  de  nombreux  et  considérables  envois  de 
fonds,  estimés  à  plusieurs  millions  de  dollars.  Des  États- 
Unis  lui  arrivèrent  en  outre,  sur  des  bâtiments  anglais, 
environ  4  000  tonnes  de  marchandises,  qui  furent  mises 
à  quai  par  l'Egyptian  Labour  Corps,  obligeamment 
prêté  par  les  autorités  militaires  britanniques.  La  Croix- 
Rouge  américaine  disposait  enfin  de  soi.xante-quinze 
automobiles.  Ces  voitures  servirent,  il  est  vrai,  beaucoup 
plus  à  la  propagande  qu'au  ravitaillement.  On  reste  en 
effet  confondu  de  la  disproportion  entre  les  ressources 
énormes  que  possédait  l'organisation  américaine,  et  la 
pauvreté  des  résultats  auxquels  elle  aboutit  dans  sa 
lutte,  d'ailleurs  tardivement  commencée,  contre  la  fa- 
mine et  la  misère.  Certains  bruits  de  malversations  cou- 
rurent avec  persistance  à  ce  sujet  ;  on  ne  peut  affirmer 
qu'ils  étaient  sans  fondement. 

La  Croix-Rouge  américaine  s'était  installée  à  Damas. 
Elle  prétendait  avoir  de  même  une  succursale  à  Alcp. 
Dans  cette  ville,  un  médecin  militaire  français,  l'aide- 
major  Leuret,  avait  fondé,  avec  des  moyens  de  fortune 
et  des  ressources  quasi  nulles,  un  admirable  ensemble 
d'œuvres  d'assistance  pour  les  Arméniens  déportés  : 
hôpital,  dispensaire,  maternité,  ouvroir,  école.  Tout  fonc- 
tionnait à  souhait,  lorsqu'un  jour,  le  général  britannique 
commandant  à  Alep  donna  l'ordre  au  docteur  Leuret 
de  céder,  dans  les  vingt-quatre  heures,  son  matériel  et 
ses  immeubles  à  la  Croi.x-Rouge  américaine.  Les  protes- 
tations répétées  du  haut  commissaire  auprès  du  G.  H.  Q. 


LA   PROPAGANDE   AMÉRICAINE  259 

ne  purent  obtenir  la  restitution  des  établissements  ainsi 
confisqués. 

Afin  de  gagner  par  un  geste  théâtral  les  populations 
libanaises,  la  Croix-Rouge  américaine  fit  annoncer  son 
intention  d'adopter  jusqu'à  leur  majorité  400  000  enfants 
en  Orient.  On  distribua  même  des  papiers  décrivant 
l'éducation  prévue,  pour  laquelle  les  familles  devaient 
laisser  carte  blanche.  Le  délégué  apostolique,  Mgr  Gian- 
nini,  soupçonna,  non  sans  raison,  dans  cette  proposition 
ime  manœuvre  protestante,  et  conseilla  vivement  au 
clergé  syrien  de  s'y  opposer.  L'affaire  n'eut  alors  pas  de 
suites. 

Pendant  ce  temps,  le  centre  de  propagande  qu'était 
l'Université  américaine  ne  chômait  pas.  A  plusieurs 
reprises,  au  début  de  1919,  elle  organisa  en  faveur 
d'ceuvres  musulmanes  des  soirées  littéraires  auxquelles 
assistèrent  les  représentants  chérifiens  et  les  autorités 
musulmanes.  Sur  ses  presses,  d'où  sortait  une  brochure 
d'Iskander  Ammoun  injurieuse  pour  «  le  parti  colonial 
français  »,  s'imprimaient  tracts  et  proclamations  en 
faveur  du  chérif  et  de  l'aide  américaine  ;  le  personnel  de 
la  Croix- Rouge  les  répandait  dans  le  pays,  non  sans  y 
joindre  des  pétitions  dans  le  même  sens;  les  dons  et  les 
secours  étaient  subordonnés  à  la  signature  de  ces  péti- 
tions par  les  habitants  et  les  maires.  Dans  le  district  de 
Koura,  le  docteur  Nelson,  ancien  agent  consulaire  à 
Tripoli  et  jadis  directeur  de  l'École  des  missionnaires 
dans  cette  ville,  faisait  de  même  une  propagande  intense 
sous  le  couvert  de  la  philanthropie.  A  Saîda,  le  docteur 
Ford  se  distinguait  depuis  novembre  1918  ;  il  utilisait 
jusqu'aux  cérémonies  religieuses  pour  faire  signer  des 
pétitions  réclamant  l'indépendance,  le  chérif  et  le  pro- 
tectorat américain.  Le  Comité  syrien,  qui  préconisait 
une  principauté  S5n:ienne  en  faveur  de  l'émir  Faïçal, 
avait  pour  fondateur  un  professeur  de  l'Université, 
M.  Anis  Khoury  Mokdsi,  tandis  qu'un  autre,  M.  Bou- 


200  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

los  Kaouli,  prêchait  la  bonne  doctrine  dans  le  Liban. 
Indépendance  arabe  et  protectorat  américain  mar- 
chaient la  main  dans  la  main  et  s'entr'aidaient  frater- 
nellement. L'officier  de  liaison  chérifien  à  Beyrouth, 
Djemil  bey  Oulchy,  ne  manquait  pas  de  recommander 
le  recours  à  l'Amérique.  En  mars  1919,  il  fit  une  longue 
tournée  sur  la  côte,  et  répandit  partout  la  nouveOe  qu'au 
départ  prochain  des  Français  allait  enfin  succéder  un 
protectorat  américain.  Nourybey,  aide  de  camp  de  l'émir 
Faïçal,  s'arrêtait  en  Egypte,  en  revenant  de  France. 
Il  exaltait,  auprès  des  cercles  syriens  du  Caire  et 
d'Alexandrie,  l'idée  d'une  tutelle  américaine,  et  repré- 
sentait la  France  à  tel  point  appauvrie  et  ruinée  que  ses 
officiers  mendiaient  dans  les  rues  de  Paris  ! 


On  a  pu  constater  dans  l'activité  de  la  propagande 
américaine  des  maximums  qui  coïncidèrent  avec  les 
périodes  où  les  événements  d'Egypte  forçaient  momen- 
tanément les  Anglais  à  dégarnir  la  Syrie.  Il  semble  qu'il 
y  ait  là  mieux  qu'une  concordance  due  au  simple  hasard. 

Avant  le  soulèvement  égyptien,  l'infiltration  améri- 
caine s'opérait  lentement.  L'ardeur  de  la  campagne  de 
presse  en  Amérique  et  en  Orient  ne  suffisait  pas  à  galva- 
niser les  populations.  Mais,  du  jour  où  l'état-major  bri- 
tannique, inquiet  sur  les  affaires  d'Egypte,  dut  réduire 
en  S3rrie  la  densité  de  ses  effectifs,  et  envisagea  même 
l'obligation  éventuelle  pour  ses  troupes  de  l'évacuer, 
la  propagande  américaine  acquit  subitement  une  ampleur 
inattendue.  EUe  s'était  essayée  au  début  en  Palestine, 
mais  pour  cesser  dans  cette  région  au  bout  de  peu  de 
temps.  Elle  se  transporta  plus  au  nord,  où  elle  put  en 
toute  liberté  se  développer  rapidement,  favorisée  par  les 
Anglais  en  prévision  de  toute  éventualité.  On  parlait 
alors  en  effet,  et  pour  une  date  rapprochée,  d'une  relève 


LA    PROPAGANDE    AMÉRICAINE  201 

de  troupes  britanniques  par  des  contingents  français  ; 
la  gravité  des  troubles  qui  venaient  d'éclater  en  Egypte 
donnait  quelque  crédit  à  cette  rumeur.  La  propagande 
américaine  eut  ainsi  le  champ  libre  ;  mais,  tandis  qu'elle 
sévissait  en  Syrie,  elle  épargnait  complètement  la  Méso- 
potamie. Au  milieu  de  mars,  elle  faiblit  soudain.  C'était 
l'époque  où  les  Anglais,  croyant  avoir  maîtrisé  l'Egypte, 
reportaient  tout  leur  effort  sur  la  Syrie.  Depuis  lors, 
la  propagande  américaine  s'atténua,  pour  se  confondre 
vers  la  fin  du  printemps  avec  l'agitation  chérifienne 
soulevée  par  le  retour  en  Syrie  de  l'émir  Faïçal  et  la 
campagne  préparatoire  à  la  consultation  de  la  Commis- 
sion d'enquête  américaine.  Un  résultat  demeurait  acquis  : 
l'influence  française  n'était  pas  restée  un  seul  jour  sans 
être  battue  en  brèche. 

Laissant  à  ses  collaborateurs  le  soin  de  mener  la  pro- 
pagande, le  docteur  Bliss  s'était  rendu  en  Amérique. 
Son  voyage  paraît  bien  avoir  eu  un  but  politique,  celui 
d'attirer  sur  la  Syrie  l'attention  publique  aux  États- 
Unis.  A  son  retour,  le  docteur  Bhss  s'arrêta  à  Paris,  où 
il  s'entretint  avec  le  président  Wilson.  Ce  dernier  le  fit 
recevoir  par  le  Congrès  de  la  paix,  en  présence  duquel  le 
docteur  BHss  exposa  les  besoins  de  la  Syrie,  et  donna 
son  opinion  sur  les  résolutions  à  prendre.  Les  journaux 
arabes  ont  fait  honneur  au  docteur  Bhss  de  l'idée  d'en- 
voyer en  Orient  une  Commission  interalliée  chargée 
d'enquêter  sur  les  vœux  des  populations.  On  peut  affirmer 
que,  s'il  ne  l'imagina  pas,  le  docteur  Bliss  encouragea 
du  moins  vivement  le  président  Wilson  à  réaliser  ce 
projet  ;  il  le  lui  présenta  comme  le  seul  moyen  pratique 
de  régler  les  questions  orientales,  et  d'en  finir  avec  les 
controverses  qu'elles  suscitaient. 


CHAPITRE  XIII 

LA    COMMISSION    D'ENQUÊTE    AMÉRICAINE 

.  L'initiative  du  président  Wilson.  —  Les  autorités  militaires 
britanniques  patronnent  la  Commission  américaine.  —  IL  La 
Commission  en  Palestine  ;  les  vœux  des  populations.  — 
L'unanimité  se  fait  contre  le  sionisme  en  faveur  de  la  «  Syrie 
intégrale  ».  —  III.  A  Damas.  —  Motion  du  Congrès  syrien.  -- 
La  pression  officielle.  —  Déclarations  contradictoires,  —  Le 
14  juillet  à  Damas.  —  Les  aspirations  libanaises.  —  Partialité 
de  la  Commission  à  Beyrouth.  —  L'échec  des  anglo-chéri  tiens  à 
Alep.  —  IV.  La  Commission  en  Cilicie.  —  L'enquête  améri- 
caine est  un  succès  pour  la  France. 


I 

Le  président  Wilson  avait  fait  accepter  par  le  Conseil 
des  Quatre,  le  20  mars  1919,  le  principe  d'une  Commis- 
sion d'enquête  interalliée.  Dès  que  ce  projet  transpira, 
il  suscita  en  France  les  plus  vives  critiques.  Donner  notre 
adhésion,  faisait-on  remarquer,  c'était  renoncer  ipso 
iacto  aux  Accords  de  1916.  Et  d'aiUeurs,  dans  quelle 
atmosphère  se  déroulerait  l'enquête?  Au  milieu  des 
divisions  entre  partis,  races  et  religions,  divisions  encore 
exacerbées  par  les  propagandes  adverses.  Pour  qu'une 
pareille  opération  revêtît  au  moins  l'apparence  de  la 
sincérité,  la  relève  préalable  de  l'armée  britannique 
s'imposait.  On  a  vu  comment  sa  présence  faciUtait  les 
machinations  de  nos  adversaires.  Or,  U  importait  avant 
toutes  choses  de  pacifier  le  pays,  et  le  purger  d'agita- 
teurs dont  l'audace  croissait  avec  l'impunité.  «  On   a 


I.A    COMMISSION     d'eKQUÊTE    AMÉRICAINE         263 

parlé  d'une  consultation,  disait  M.  Franklin-Bouillon  : 
le  Comité  central  syrien  rappelait  solennellement  hier 
qu'elle  était  impossible  à  organiser  maintenant  dans  des 
régions  occupées  par  des  centaines  de  milliers  de  soldats 
de  nos  alliés  (i).  » 

M.  Lloyd  George  était  précisément  alors  moins  dis- 
posé que  jamais  à  consentir  à  une  relève.  Quelque  temps 
auparavant,  en  prévision  de  son  éventualité  prochaine, 
l'état-major  interallié  de  Versailles  avait  minutieusement 
préparé  les  détails  de  ce  chassé-croisé  déjà  trop  tardif. 
En  effet,  cette  mesure  aurait  permis  à  l'Angleterre  de  ré- 
cupérer des  effectifs  pour  les  employer  plus  utilement 
sous  des  cieux  voisins,  où  la  puissance  britannique  était 
vigoureusement  battue  en  brèche.  La  France,  pour  sa 
part,  se  fiit  trouvée  enfin  libre  d'instituer  en  Syrie  un 
régime  durable  conforme  aux  intérêts  communs  qui  la 
lient  aux  populations  du  Levant.  Dorénavant  respon- 
sable de  l'ordre,  elle  eût  pris  les  mesures  pour  le  faire 
respecter. 

Le  général  Allenby  se  montrait  toutefois  énergique- 
ment  opposé  à  toute  relève  et  même  à  toute  augmenta- 
tion des  forces  françaises.  Parmi  ces  dernières,  la  démo- 
bilisation avait  creusé  des  vides  sensibles  ;  le  commandant 
en  chef  n'autorisa  l'introduction  en  Syrie  que  des  ren- 
forts strictement  indispensables  au  remplacement,  homme 
pour  homme,  des  militaires  français  rapatriés.  Lorsqu'en 
mars  1919,  le  415''  d'infanterie  fut  annoncé,  sir  Edraund 
Allenby  faillit  en  interdire  le  débarquement.  Il  se  trou- 
vait dans  ces  dispositions,  lorsqu'il  fut  appelé  d'urgence 
à  Paris  :  les  chefs  d'État  désiraient  le  consulter  avant 
d'aborder,  le  21  mars,  la  discussion  sur  la  relève.  Le 
général  n'eut  pas  de  peine  à  convaincre  M.  Lloyd  George 
de  l'utilité  de  maintenir  les  troupes  britanniques  en 
Syrie.    Les    ordres    prêts    à    être    lancés    furent    dore 

(i)  Discours  à  la  Chambre  le  21  mars  1919. 


264  1-A    FRANCE    EN    SYRIE 

sur-le-champ  contremandés  et  la  relève  remise  à  plus 
tard. 

Il  est  évident  que,  dans  ces  conditions,  la  France  pou- 
vait difficilement  s'associer  au  dessein  du  président 
Wilson.  Comme  l'écrivait  avec  raison  le  Temps  du 
7  avril  :  «  Il  faut  tout  ignorer  de  l'Orient,  pour  croire 
que  l'on  puisse  y  recourir  impunément  au  procédé  occi- 
dental de  l'enquête.  La  démocratie  ne  s'improvise  nulle 
part...  En  pays  d'Orient,  et  en  un  moment  où  les  popu- 
lations sortent  à  peine  d'effroyables  épreuves,  toute 
consultation  de  cet  ordre  serait  nécessairement  une  con- 
sultation truquée.  Elle  se  verrait  faussée  dès  l'origine, 
non  seulement  par  le  déchaînement  des  passions,  mais 
par  l'arbitraire  répartition  des  forces  alliées  qui  occupent 
actuellement  le  pays.  Dans  le  meilleur  cas,  l'enquête 
se  réduirait  à  une  comédie.  »  Pendant  quelques  jours, 
on  parut  y  avoir  renoncé.  «  L'idée  d'envoyer,  disait  le 
Times  du  14  avril,  une  commission  d'enquête  pour 
vagabonder  dans  le  Levant  pendant  plusieurs  mois,  dans 
le  but  d'éprouver  les  sympathies  des  populations  pour 
telle  ou  telle  grande  Puissance,  semble  avoir  été  aban- 
donnée, comme  n'offrant  pas  la  voie  la  plus  rapide  menant 
à  une  solution.  »  Le  journal  londonien  ajoutait  que  la 
question  de  Syrie  serait  vraisemblablement  réglée  par 
un  échange  de  vues  entre  les  deux  gouvernements  de 
Paris  et  de  Londres. 

Au  moment'où  paraissait  cette  note,  l'émir  Faïçal  se 
tournait  vers  les  États-Unis.  De  passage  à  Paris  à  son 
retour  d'Amérique,  le  docteur  BUss,  qui  n'était  peut- 
être  pas  étranger  à  la  démarche  de  l'émir,  s'entremit 
pour  négocier  une  tutelle  américaine,  et  l'appuya  sur  le 
projet  de  plébiscite  cher  au  président.  Ce  dernier  se 
résolut  à  le  mettre  aussitôt  que  possible  à  exécution. 

Prendre  part  aux  travaux  de  la  Commission  obligeait 
les  délégués  français  à  engager  la  politique  de  leur  gou- 
vernement. Ils  refusèrent  donc  de  se  prêter  à  une  sima- 


LA    COMMISSION     D'ENQUÊTE     AMÉRICAINE        265 

grée  où  la  dignité  de  la  France  risquait  d'être  irrémédia- 
blement compromise.  Leurs  collègues  britanniques  s'abs- 
tinrent de  même,  pour  des  motifs  différents.  Ils  jugèrent 
expédient  de  laisser  à  d'autres  l'odieux  de  porter  ce  coup 
de  Jamac  aux  droits  de  la  France,  hautement  reconnus 
dans  un  traité  signé  par  leur  gouvernement.  La  Grande- 
Bretagne  saurait  bien  au  demeurant  s'attribuer  les  béné- 
fices de  l'affaire  sans  y  avoir  tenu  le  mauvais  rôle. 

L'idée  d'une  commission  d'enquête  ne  séduisait  d'ail- 
leurs qu'à  demi  l'opinion  britannique  ;  Downing  Street 
ne  lui  avait  accordé  qu'un  consentement  de  politesse  ; 
l'impartialité  commandait  en  effet  à  la  Commission  de 
visiter,  après  la  Syrie,  la  Mésopotamie.  Or,  les  Anglais  ne 
se  souciaient  guère  qu'on  y  allât  inspecter  de  trop  près. 
Sinon,  pour  quelle  raison  la  presse  anglaise  s'obstinait- 
elle  à  substituer  au  terme  Orient  Commission,  qui  répon- 
dait bien  au  projet  wilsonien,  l'appellation  restrictive  de 
Syria  Commission? 

Seuls  donc,  les  membres  américains  de  la  Commission 
d'enquête  interalliée  s'embarquèrent  pour  l'Orient.  Sans 
mandat  officiel  de  la  Conférence,  ils  constituaient  tout 
au  plus  ime  commission  d'information  destinée  à  éclairer 
le  président  Wilson  sur  les  desiderata  des  divers  groupes 
ethniques  et  religieux  de  Syrie. 

Le  grand  quartier  général  de  Caïffa  jugea  profitable 
d'accaparer  ces  personnages.  Il  leur  conféra  un  rehef 
que  leur  mission  ne  comportait  en  rien,  et  leur  attribua 
spontanément  le  caractère  de  délégués  de  la  Conférence 
de  la  paix,  dont  ils  n'avaient  à  aucun  titre  le  droit  de  se 
prévaloir  (i). 

Leur  naïveté  certes  n'était  pas  assez  grande  pour  qu'ils 
pussent  se  flatter,  au  cours  d'une  promenade  extraordi- 

(i)  Une  instruction,  émanant  de  l'autorité  militaire  britannique,  à 
l'occasion  du  prochain  passage  de  la  Commission  américaine,  débutait 
par  ces  mots  :  «  En  vue  de  la  visite  imminente  d'une  commission  délé- 
guée en  Palestine  par  la  Conférence  des  Puissances  alliées...  » 


266  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

nairement  rapide,  de  pénétrer  les  désirs  et  les  besoins 
réels  des  populations,  et  de  dégager  la  vérité  parmi  les 
requêtes  innombrables  et  contradictoires  qui  leur  seraient 
soumises.  D'autant  qu'un  dessein  concerté  transparaît 
dans  leur  docilité  à  s'en  remettre  exclusivement,  pour  la 
conduite  de  leur  enquête,  au  commandement  militaire 
britannique,  et  dans  l'empressement  réciproque  de 
celui-ci  à  faciliter  et  à  orienter  lueurs  investigations. 

En  Sjnie,  la  nouvelle  de  la  venue  d'une  commission 
d'enquête,  plusieurs  fois  annoncée,  puis  démentie,  avait 
encore  aggravé  la  surexcitation  des  esprits.  Elle  s'était 
répandue  avec  la  rapidité  de  l'éclair.  Les  indigènes  se 
crurent  appelés  à  désigner  eux-mêmes  la  Puissance  man- 
dataire et  se  livrèrent  à  des  controverses  d'une  violence 
chaque  jour  croissante,  tellement  qu'en  certains  lieux 
on  redouta  des  massacres. 

Sitôt  connu  le  débarquement  de  la  Commission  amé- 
ricaine (i),  la  propagande  anglo-chéri fienne  atteint  une 
ampleur  et  une  virulence  encore  inégalées.  Aucun  des 
moyens  ordinaires  et  extraordinaires  d'usage  en  pareil 
cas  n'est  négligé.  L'on  n'ose  imaginer,  tant  il  est  fabuleux, 
le  chiffre  des  sommes  consacrées  pendant  cette  période 
à  façonner  les  consciences.  Les  autorités  britanniques  ne 
répugnent  pas  même  à  emprunter  leurs  méthodes  aux 
chérifiens.  Police  et  gendarmerie  obligent  les  moukhtars 
des  villages  palestiniens  à  signer  des  mazhatas  en  blanc. 
Cette  supercherie  permettra  aux  Anglais  de  transmettre 
à  la  Commission  des  demandes  de  protectorat  britan- 
nique sur  la  Palestine,  qu'il  leur  eût  été  impossible  d'ob- 
tenir autrement.  Étranges  procédés  de  la  part  d'alliés, 
que  les  Accords  très  précis  de  1916  obligeaient  jusqu'à 
nouvel  ordre. 

Mais  là  ne  se  borne  pas  l'intervention  des  autorités 


(i)  Elle  était  composée  de  son  président  M.  Crâne,  du  capitaine  Yale, 
de  MM.  King,  Henry  Churchill  et  Montgomery. 


LA    COMMISSION     d'eNQUÊTE     AMÉRICAINE        267 

britanniques  :  à  chacun  de  leurs  déplacements,  les  délé- 
gués américains  seront  devancés  par  un  colonel  anglais, 
faisant  fonctions  de  fourrier.  Cet  officier,  soi-disant 
chargé  de  piloter  les  voyageurs,  préside  en  réalité  aux 
manœuvres  sournoises  de  la  dernière  heure  :  il  stimule 
les  indécis,  élimine  les  irréductibles,  puis,  après  les  avoir 
convenablement  triés  et  endoctrinés,  introduit  les  péti- 
tionnaires devant  la  Commission. 

Un  des  membres  de  celle-ci  et  non  des  moins  agissants, 
puisqu'il  K  convoque  »  les  notables  et  les  chefs  de  partis, 
le  capitaine  Yale,  vécut  toute  sa  jeunesse  en  Syrie.  Il 
était,  avant  la  guerre,  l'agent  à  Beyrouth  de  plusieurs 
sociétés  commerciales  américaines,  notamment  de  la 
Vacuum  OU  Cy,  dont  il  n'eut  garde  d'oublier  les  inté- 
rêts spéciaux  au  cours  de  sa  mission  toute  politique.  Il 
avait  fait  ses  études  à  la  Faculté  américaine  ;  c'est  dire 
le  rôle  occulte  et  prépondérant  qu'en  joua,  dans  cette 
affaire,  le  directeur,  docteur  Bliss.  Il  mit  au  ser\'ice  de 
ses  compatriotes  sa  longue  expérience  des  gens  et  des 
choses  de  l'Orient,  et  leur  communiqua  partout,  et  même 
plusieurs  fois  par  jour,  ses  avis  et  ses  directives. 

Un  trait  suffit  à  dépeindre  l'esprit  dans  lequel  les  com- 
missaires procédèrent  à  leur  enquête  :  à  tous  les  franco- 
philes qui  se  présentaient,  ils  posèrent  une  même  ques- 
tion :  «  Avec  la  France  que  vous  demandez,  comment 
envisagez-vous  le  sort  des  protestants?  »  Rappelons  à  ce 
propos,  pour  mémoire,  que,  tant  à  Beyrouth  que  dans  le 
Liban,  les  protestants  ne  sont  pas  4  000  !  Sur  près  de 
4  millions  de  Syriens,  dont  un  million  et  demi  de  chré- 
tiens environ,  leur  nombre  ne  dépasse  pas  15  000.  C'était 
vraiment  pousser  un  peu  loin  le  souci  du  droit  des  mino- 
rités. Les  populations  syriennes  manifestèrent  également 
quelque  surprise  à  se  voir  questionner  avec  insistance 
au  sujet  du  sionisme  dont  les  commissaires  américains 
prenaient  à  tâche  de  vanter  les  bienfaits. 


268  LA    FRANCE    EN    SYRIE 


II 


La  Commission  américaine  débuta  par  la  Palestine. 
Si  son  siège  n'était  fait  d'avance,  elle  dut  éprouver 
quelque  embarras  à  démêler  les  réponses  si  diverses 
qu'elle  eut  à  enregistrer. 

En  certains  centres,  comme  Jaffa,  beaucoup  de  voix 
se  portent  vers  l'Angleterre,  sous  l'influence  de  raisons 
économiques  transparentes,  dont,  en  temps  utile,  on 
sut  faire  apprécier  aux  habitants  toute  la  valeur.  Néan- 
moins, à  Jaffa  même,  de  nombreux  votes  chrétiens,  en 
particulier  grecs-catholiques,  sont  acquis  à  l'Amérique, 
à  l'indépendance  absolue,  voire  au  Hedjaz. 

Un  peu  partout,  les  grecs-orthodoxes,  dont  les  sym- 
pathies à  l'égard  de  la  France  furent  de  tous  temps  très 
modérées,  ont  insisté  pour  un  «  protectorat  »  anglais, 
tandis  que  les  Maronites  de  Palestine  réclamaient  éner- 
giquement  un  «  protectorat  français  ». 

Les  communautés  tant  musulmanes  que  chrétiennes 
de  Jaffa,  Hébron,  Bir-Saba,  Gaza,  Ramallah,  Bethléem, 
Naplouse,  Caïffa,  Saint -Jean -d'Acre,  Safed  et  Naza- 
reth ont  adopté,  dans  la  proportion  de  80  pour  100  des 
votants,  le  programme  du  Comité  islamo-chrétien  de 
Jérusalem,  qui  représente  d'ailleurs  à  lui  seul,  outre  la 
Ville  Sainte,  200  villages  des  environs.  Les  principaux 
articles  de  ce  programme  peuvent  se  résumer  ainsi  : 

1°  Rattachement  de  la  Palestine  à  la  Syrie  intégrale, 
qui  doit  être  une  et  indivisible,  avec,  le  cas  échéant,  la 
même  Puissance  tutrice  que  la  Syrie  ; 

2°  Indépendance  administrative  intérieure  de  la  Pales- 
tine ; 

30  Protestation  contre  les  promesses  faites  aux  juifs. 

D'autre  part,  musulmans  et  chrétiens  se  sont  élevés 


LA    COMMISSION     d'ENQUÊTE     AMÉRICAINE        26g 

auprès  des  délégués  américains  contre  la  réunion  éven- 
tuelle de  la  Syrie  à  l'Irak  ou  au  Hedjaz.  Cette  dernière 
motion  démontre  amplement  le  peu  de  popularité  du 
régime  chérifien,  et  le  résultat  dérisoire  d'une  propa- 
gande menée  cependant  d'une  façon  particulièrement 
intense  ;  et  pourtant,  la  présence  de  l'émir  Faïçal  en 
Palestine,  coïncidant  avec  celle  de  la  Commission  amé- 
ricaine, avait  provoqué  les  pires  traitements  contre  les 
votants  suspects  de  francophilie.  Néanmoins,  go  pour  loo 
des  chrétiens  et  des  musulmans  de  Bethléem,  Beit-Jala, 
Beit-Sahour  ont  déclaré  vouloir  le  protectorat  de  la 
France.  Enfin,  les  chrétiens  de  TransJordanie,  auxquels 
se  sont  associés  les  chefs  circassiens  de  cette  région,  ont 
porté  leurs  suffrages  sur  la  tutelle  française. 

La  timidité  des  réclamations  demandant  la  France 
s'explique  par  la  pression  administrative  éhontée  qui 
s'exerça  en  zone  Sud  :  arrestation  des  promoteurs  de 
pétitions  en  faveur  de  la  France,  menaces,  souvent  sui- 
vies d'exécution,  contre  nos  partisans.  Partout  les  auto- 
rités s'efforcèrent  de  donner  à  cette  population  timorée 
l'impression  qu'elle  avait  le  droit  de  se  prononcer  pour 
l'Angleterre  ou  les  États-Unis,  mais  qu'il  lui  était  interdit 
de  songer  à  la  France.  Aussi,  nombreux  furent  les  péti- 
tionnaires qui,  par  peur  de  se  compromettre,  se  réfu- 
gièrent, comme  à  Hébron  et  à  Ramleh,  dans  le  vague 
et  la  confusion  des  mots.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  rap- 
peler que  la  Palestine  se  trouvait  alors  soumise  à  l'admi- 
nistration directe  britannique.  Quoi  qu'il  en  soit,  l'énorme 
majorité  des  chrétiens  appartenant  aux  rites  unis  opta 
ouvertement  pour  la  France. 

Les  milieux  palestiniens  sont  des  plus  complexes, 
car  les  races  et  les  rehgions  y  sont  encore  plus  enche- 
vêtrées qu'en  Syrie.  Il  y  a  donc  presque  impossibiUté, 
comme  on  pouvait  le  prévoir,  à  discerner  une  indication 
dominante  dans  les  souhaits  exprimés  au  sujet  de  la 
Puissance  mandataire.  Consultation  nébuleuse,  par  con- 


270  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

séquent,  mais  qui  cependant  a  révélé  sur  deux  points 
un  accord  unanime  ;  le  mot  d'ordre  du  Comité  islamo- 
chrétien  a  été  obéi  :  tous  réclament  l'intégrité  de  la  Syrie- 
Palestine  et  protestent  contre  le  sionisme.  Celui-ci 
d'ailleurs  a  fortement  fléchi  :  certains  intransigeants 
s'obstinent  bien  dans  les  revendications  du  home  natio- 
nal, mais  un  beaucoup  plus  grand  nombre  se  bornent 
à  demander  le  droit  des  minorités,  sous  la  sauvegarde 
anglaise  ou  américaine.  Les  désirs  de  la  majorité  pales- 
tinienne vont  à  l'indépendance  absolue  ;  toutefois,  dans 
le  cas  où  une  Puissance  conseillère  serait  imposée,  les 
préférences  s'échelonnent  dans  l'ordre  suivant  :  Amé- 
rique, France,  Angleterre.  Cette  dernière  n'a  recueilli 
que  20  pour  100  des  voix  (i)  ! 

Tous  ces  vœux,  cependant  particulièrement  signifi- 
catifs, furent  éludés  par  la  suite,  preuve  suffisante  que 
la  fameuse  enquête  fut  une  mystification.  On  se  hâta 
de  l'oublier  lorsqu'elle  eut  manqué  son  effet. 


III 


Ces  mêmes  revendications  essentielles,  une  première 
fois  formulées  en  Palestine,  vont  reparaître  en  Syrie. 
Arrivés  à  Damas,  les  commissaires  américains  sont 
saisis  d'une  motion  dont  voici  le  texte  : 

Nous  soussignés,  membres  du  Congrès  général  syrien  réuni  à 
Damas,  le  mercredi  2  juillet  1919,  et  composé  des  représentants 
des  trois  zones  Sud,  Est  et  Ouest,  munis  de  mandats  et  de  pleins 
pouvoirs  par  les  habitants  musulmans,  chrétiens  et  juifs  de  nos 
différents  districts,  avons  décidé  de  rédiger  l'exposé  ci-dessous  des 
vœux  des  populations  indigènes  qui  nous  ont  élus,  en  vue  de  le 

(i)  La  municipalité  de  Saiiit-Jean-d'Acre,  ayant  voté  pour  l'Angle- 
terre, est  désavouée  par  la  population,  qui  rappelle,  dans  sa  protesta- 
tion, que  cette  municipalité  a  été  choisie  par  les  autorités  britanniques. 


LA    COMMISSION     d'ENQUETE    AMERICAINE        27I 

présenter  à  la  section  américaine  de  la  commission  internatio- 
nale. 

1°  Nous  demandons  l'immédiate  et  complète  indépendance 
politique,  sans  protection  ni  tutelle,  pour  la  Syrie  ainsi  délimitée  : 

Au  nord,  le  système  Tatirique. 

Au  sud,  Rafeh  et  une  ligne  partant,  dans  la  Syrie  méridionale, 
de  Al-Juf  à  Akabah  et  au  Hedjaz. 

A  l'est,  l'Euphrate  et  la  rivière  Khabour,  puis  une  ligne  tracée 
à  l'est  d'Abou-Kemal  et  de  Al-Juf. 

A  l'ouest,  la  Méditerranée. 

2°  Nous  demandons  que  le  gouvernement  de  ce  pays  syrien  soit 
une  monarchie  constitutionnelle  civile,  avec  le  principe  d'une 
large  décentralisation,  et  sauvegardant  le  droit  des  minorités; 
que  le  roi  en  soit  l'émir  Faïçal,  qui  combattit  glorieusement  pour 
notre  libération  et  mérita  notre  pleine  et  entière  confiance. 

30  Attendu  que  les  Arabes  habitant  la  superficie  de  la  Syrie 
ne  sont  pas  naturellement  moins  doués  que  d'autres  races  pins 
avancées,  et  qu'ils  ne  sont  à  aucun  degré  moins  développés  que 
les  Bulgares,  Serbes,  Grecs  et  Roumains  aux  débuts  de  leur  indé- 
pendance, nous  protestons  contre  l'article  22  de  la  convention 
de  la  Ligue  des  nations,  qui  nous  place  au  rang  des  nations  dont 
le  développement,  encore  à  sa  période  moyenne,  nécessite  une 
autorité  directrice. 

4"  Au  cas  où  la  Conférence  de  la  paix  passerait  outre  à  cette 
juste  protestation,  pour  des  motifs  qui  nous  échappent,  nous  nous 
en  remettons  aux  déclarations  du  président  Wilson  suivant  les- 
quelles, en  faisant  la  guerre,  il  poursuivait  le  but  de  mettre  un 
terme  à  l'ambition  de  conquête  et  de  colonisation,  et  considérons 
seulement  de  ce  fait  le  mandat  mentionné  dans  la  convention  de 
la  Ligue  des  nations  comme  l'expression  d'une  assistance  écono- 
mique et  technique  qui  ne  porte  pas  préjudice  à  notre  complète 
indépendance. 

Souhaitant  que  notre  pays  ne  devienne  pas  une  proie  à  la  colo- 
nisation, et  regardant  la  nation  américaine  comme  la  plus  éloignée 
d'aucune  pensée  de  colonisation,  et  dénuée  d'ambitions  politiques 
sur  notre  pays,  nous  solliciterons  l'assistance  technique  et  éco- 
nomique des  États-Unis  d'Amérique,  à  la  condition  que  cette 
assistance  n'altérera  ni  la  complète  indépendance  politique,  ni 
l'unité  du  pays,  et  que  sa  durée  ne  sera  pas  supérieure  à  vingt 
ans. 

50  Dans  l'hypothèse  où  l'Amérique  ne  serait  pas  en  condition 
d'accéder  à  notre  demande  d'assistance,  nous  solliciterons  celle 
de  la  Grande-Bretagne,  sous  réserve  pareillement  qu'une  assis- 
tance de  cette  sorte  ne  porte  pas  atteinte  à  la  complète  indépen- 


272  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

dance  et  à  l'unité  de  notre  pays,  et  n'excède  pas  la  durée  indiquée 
dans  l'article  précédent. 

6"  Nous  ne  reconnaissons  aucun  des  droits  réclamés  par  le 
gouvernement  français  sur  une  part  quelconque  de  notre  pays 
syrien  et  refusons  en  tout  temps  d'accepter  l'assistance  de  la 
France. 

70  Nous  nous  opposons  aux  prétentions  des  sionistes  de  créer 
une  république  juive  dans  la  partie  sud  de  la  Syrie  connue  sous 
le  nom  de  Palestine,  ainsi  qu'à  leur  immigration  en  quelque  partie 
que  ce  soit  de  notre  pays,  car  nous  ne  reconnaissons  pas  leurs 
droits,  mais  les  considérons  comme  un  grave  péril  pour  notre 
peuple  au  point  de  vue  national,  économique  et  politique. 

Nos  compatriotes  juifs  jouiront  en  commun  avec  nous  des 
mêmes  droits  et  assumeront  les  mêmes  responsabilités. 

8°  Nous  demandons  que  ne  soient  séparées  de  la  patrie  syrienne 
ni  la  partie  sud  de  la  Syrie  dénommée  Palestine,  ni  la  zone  côtière 
occidentale  qui  renferme  le  Liban. 

Nous  désirons  que  l'unité  du  pays  soit  garantie  du  partage, 
quelles  que  soient  les  circonstances. 

9°  Nous  demandons  la  complète  indépendance  pour  la  Mésopo- 
tamie émancipée,  sans  barrières  économiques  entre  les  deux 
pays. 

10°  Les  principes  fondamentaux  formulés  par  le  président 
Wilson  condamnant  les  traités  secrets  nous  induisent  à  protester 
de  la  façon  la  plus  énergique  contre  tout  traité  stipulant  le  par- 
tage de  notre  pays  de  Syrie  et  contre  tout  engagement  particu- 
lier tendant  à  établir  le  sionisme  dans  la  partie  sud  de  la  Syrie. 
Nous  réclamons  en  conséquence  l'annulation  absolue  de  ces  con- 
ventions ou  accords. 

Les  nobles  principes  énoncés  par  le  président  Wilson  nous  don- 
nent le  ferme  espoir  de  voir  nos  désirs  émanés  du  fond  de  nos 
cœurs  constituer  les  facteurs  décisifs  et  déterminés  de  notre 
avenir  ;  nous  attendons  du  président  Wilson  et  du  libre  peuple 
américain  un  appui  pour  la  réalisation  de  nos  espérances  ;  ils 
témoigneront  par  là  de  leur  intérêt  et  de  leur  noble  sympathie  en 
faveur  des  aspirations  des  nations  plus  faibles  en  général  et  de 
notre  peuple  arabe  en  particulier. 

Nous  avons  aussi  la  plus  entière  confiance  en  la  Conférence 
de  la  paix.  Celle-ci  appréciera  que  nous  nous  sommes  levés  contre 
les  Turcs,  avec  lesquels  nous  participions  à  tous  les  privilèges 
civils,  politiques  et  représentatifs,  seulement  parce  qu'ils  ont 
violé  nos  droits  nationaux.  Elle  satisfera  complètement  nos  vœux 
en  veillant  à  ce  que  nos  droits  politiques  ne  soient  pas  après  la 
guerre  moindres  qu'ils  ne  l'étaient  auparavant^  alors  que  nous 


LA    COMMISSION     D  ENQUETE    AMERICAINE        273 

avons  répandu  tant  de  sang  pour  la  cause  de  notre  liberté  et 
de  notre  indépendance. 

Nous  requérons  l'autorisation  d'envoyer  une  délégation  pour 
nous  représenter  à  la  Conférence  de  la  paix  afin  d'assurer  la 
défense  de  nos  droits  et  la  réalisation  de  nos  aspirations. 

Là  aussi  le  désir  d'unité,  précisé  successivement  dans 
trois  articles,  l'hostilité  contre  le  sionisme,  sur  laquelle 
les  rédacteurs  insistent  par  deux  fois,  dominent  tous  les 
autres  vœux  et  reflètent  l'expression  réelle  et  générale 
de  la  volonté  populaire  en  Sjnrie. 

Le  Liban  excepté,  dont  les  tendances  séparatistes 
s'accentuent  d'autant  plus  que  l'emprise  anglo-chéri- 
fienne  rapproche  sa  menace,  la  Syrie  veut  être  politi- 
quement une,  comme  elle  l'est  géographiquement,  et 
s'élève  avec  ensemble  contre  toute  possibilité  de  partage. 
Elle  repousse  en  conséquence  avec  logique  l'instauration 
d'un  État  juif  qui  l'amputerait  arbitrairement  d'une  de 
ses  provinces. 

Les  commissaires  américains  consacrèrent  quatre  jour- 
nées à  Damas,  la  citadelle  faïçalienne.  Le  Club  arabe  y 
avait  surchauffé  les  esprits.  Des  journaux  extrémistes, 
gratuitement  distribués  par  ses  soins,  insultaient  la 
France  qu'ils  appelaient  «  l'ennemi  ».  L'agitation  s'ag- 
grava tellement  que  les  officiers  anglais  eux-mêmes,  le 
major  Barker  et  le  colonel  Cornwallis,  redoutant  un 
massacre,  insistèrent,  vainement  d'ailleurs,  auprès  de 
Riza  Pacha  pour  qu'il  prévînt  les  troubles  menaçants. 
La  Réforme  d'Alexandrie  dénonçait,  dans  son  numéro  du 
19  juillet,  les  procédés  révoltants  dont  usaient  les  auto- 
rités arabes  pour  empêcher  les  populations  chrétiennes 
de  réclamer  la  tutelle  de  la  France.  Elles  furent,  en  effet, 
purement  et  simplement  réduites  au  silence.  Des  agents 
de  l'émir,  apostés  à  la  porte  du  local  où  siégeait  la  Com- 
mission, contrôlaient  les  déclarations  et  dénonçaient  les 
opposants.  Les  plus  puissantes  famiUes  musulmanes  elles- 
mêmes  n'échappèrent  pas  à  la  pression  brutale  exercée 

18 


274  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

sur  tous  les  votants.  Malgré  tout,  les  familles  d'origine 
algérienne  opinèrent  pour  la  plupart  en  faveiu"  de  la 
France,  ainsi  que  devait  le  faire  quelques  jours  après 
l'émir  Saïd  à  Beyrouth.  De  même,  sourds  aux  menaces, 
les  chrétiens  et  quelques  musulmans  notables  se  pro- 
noncèrent en  faveur  d'un  mandat  français,  sauf  le  pa- 
triarche grec-orthodoxe,  dès  longtemps  inféodé  aux 
Anglais.  Ses  coreligionnaires  s'empressèrent  d'ailleurs  de 
protester  hautement  contre  son  attitude. 

Les  oulémas  réclamaient  au  contraire  une  Syrie  inté- 
grale, Palestine  comprise,  sans  union  avec  le  Hedjaz, 
sous  un  gouvernement  démocratique,  décentralisé,  avec 
la  royauté  de  l'émir  Faïçal.  Si  l'aide  d'une  Puissance  leur 
était  imposée,  ils  sollicitaient  celle  d'une  «  Puissance 
riche,  non  endettée,  non  suspecte  de  visées  colonisatrices  ». 
Autrement  dit,  l'Amérique,  l'Angleterre  elle-même  n'étant 
qu'un  pis-aller.  La  majorité  musulmane  suivit  les  oulémas, 
qui  l'incitèrent  en  outre  à  se  déclarer  prête  à  repousser 
la  tutelle  française  par  tous  les  moyens. 

Les  raisons  invoquées  pour  justifier  cet  ostracisme 
ne  surprendront  guère,  si  l'on  évoque  l'intensité  de  la 
campagne  diffamatoire  menée  contre  nous  :  le  concours 
de  la  France  est  répudié  parce  qu'elle  sort  de  la  guerre 
épuisée  en  hommes  et  en  argent,  et  que,  cessant  d'être 
utile,  elle  n'est  plus  même  redoutable.  On  l'accuse  en 
outre  de  l'impardonnable  méfait  d'avoir  «  colonisé  » 
l'Afrique  du  Nord  musulmane,  chose  que  les  musulmans 
de  Syrie  redoutaient  par-dessus  tout  pour  eux-mêmes. 

Depuis  des  mois,  la  propagande  anglo-américaine  avait 
à  l'envi  développé,  commenté  ces  deux  thèmes,  si  propres 
à  influencer  la  mentalité  orientale.  Ces  insinuations 
semblaient  donc  avoir  porté  leurs  fruits.  Elles  s'ap- 
puyaient avec  une  certaine  vraisemblance,  il  faut  le 
reconnaître,  sur  l'exiguïté  misérable  des  moyens  mis  à 
la  disposition  des  agents  chargés  de  nous  représenter 
dans  ces  contrées,  où  le  faste  est  synonyme  de  puis- 


LA    COMiMISSION     D  ENQUETE     AMERICAINE        275 

sance,  où  les  humbles  ont  tort,  où  les  cœurs  se  donnent 
vite  à  qui  sait  frapper  l'imagination. 

Les  déclarations  officielles  des  Damasquins  nous 
étaient  défavorables.  Mais  quelle  valeur  leur  attribuer, 
lorsqu'on  voit  la  Commission  américaine,  à  peine  des- 
cendue à  Beyrouth,  recevoir  de  nouvelles  pétitions  éma- 
nant des  mêmes  notables  musulmans  interrogés  à  Damas 
et  dont  les  votes  nous  avaient  été  franchement  hostiles. 
Ces  pétitions  écrites  demandaient  que  les  déclarations 
officielles  mais  verbales,  faites  la  veille,  fussent  consi- 
dérées comme  nulles.  De  ces  dernières,  les  signataires 
priaient  qu'aucun  compte  ne  fût  tenu,  car  ils  avaient 
dû  parler  sous  la  contrainte  du  gouvernement  chéri- 
fien.  Leur  libre  choix,  ajoutaient-ils,  se  portait  sur  la 
France,  si  une  Puissance  conseillère  leur  devait  être 
imposée. 

A  quelle  cause  attribuer  ce  revirement  soudain? 
Manœuvre  politique  pour  se  concilier  la  France  à  tout 
hasard?  Expression  sincère  et  tardive  des  sympathies 
réelles?  Ou  bien  les  résultats  déjà  connus  des  premières 
consultations  de  la  Commission  influèrent-ils  sur  ces 
esprits  versatiles,  informés,  vers  le  même  temps,  que 
l'Angleterre,  par  la  voix  de  M.  Balfour,  refusait  tout 
mandat  sur  la  Syrie?  N'y  eut-il  pas  aussi  là  l'écho  d'un 
mouvement  profond  et  irrésistible  des  masses  populaires 
lasses  d'anarchie,  assoiffées  de  tranquillité  et  d'ordre? 

Il  ressort  en  tout  cas  de  ce  fait  que,  même  à  Damas, 
le  succès  escompté  par  les  agents  de  propagande  bri- 
tannique semble  avoir  été  un  leurre. 

Le  passage  de  la  Commission  américaine  y  marque, 
au  contraire,  —  sous  quelles  inspirations,  il  est  difficile  de 
le  démêler,  —  une  tentative  indéniable  de  rapprochement 
avec  la  France.  Dans  cette  cité  ultra-chérifienne,  le 
14  juillet  1919  est  célébré  par  les  autorités  arabes  avec 
un  éclat  inattendu.  Dès  le  matin,  le  colonel  Cousse, 
officier    de    liaison    français    auprès    du    gouvernement 


276  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

arabe,  voit  s'aligner  devant  sa  porte  la  musique  mili- 
taire de  l'émir,  mise  à  sa  disposition  pour  toute  la  jour- 
née, et  qui,  à  de  nombreuses  reprises,  jouera  la  Mar- 
seillaise. Les  personnalités  musulmanes  les  plus  connues 
pour  leur  irréconciliable  hostilité  rendent  visite  à  l'offi- 
cier français,  avec,  à  levir  tête,  l'émir  Faïçal  en  personne. 
En  ce  14  juillet,  considéré  par  ordre  comme  fête  dite 
«  des  Alliés  »,  Damas  pavoisée  organise  des  réjouissances 
publiques,  et  le  soir,  en  un  banquet  offert  au  représen- 
tant de  la  France,  cent  convives  de  marque  se  réunissent, 
toujours  sous  la  présidence  de  l'émir  Faïçal. 

Quoique  de  tels  faits  se  soient  passés  en  marge  de  leur 
enquête,  ils  sont  trop  significatifs  pour  que  les  commis- 
saires américains  aient,  sans  mauvaise  foi,  omis  de  les 
noter  et  de  les  comparer  avec  les  déclarations  forcées 
enregistrées  peu  de  jours  auparavant. 


A  Damas,  la  Commission  avait  entendu  les  Druses  du 
Hauran,  partisans,  les  uns  de  la  France,  les  autres  de 
l'Angleterre.  Sur  le  chemin  de  Beyrouth,  à  Aïn-Ab,  les 
Druses  du  Liban  se  présentèrent,  également  scindés  en 
deux  groupes  ;  la  délégation  favorable  à  l'Angleterre, 
avec  à  sa  tête  l'émir  Amin  Arslan,  fut  admise  sur-le- 
champ.  La  seconde,  conduite  par  l'émir  Fouad  Arslan, 
Amin  bey  Hamadé,  Chéfik  bey  Halaby,  et  munie  d'une 
pétition,  approuvée  par  le  Cheikh  A  kl  (chef  religieux  des 
Druses)  et  contresignée  de  22  000  noms  réclamant  la 
France,  faillit  se  voir  évincée.  Elle  ne  fut  reçue  que  le 
soir  à  Baabada,  après  une  discussion  très  vive. 

A  Beyrouth,  la  Commission  allait  se  trouver  en  pré- 
sence des  revendications  propres  du  Liban,  distinctes 
de  celles  du  reste  de  la  Syrie.  Un  Comité  syrien  s'était 
organisé  au  milieu  d'une  union  remarquable  des  partis. 
Il  rédigea  un  programme  auquel  adhérèrent  les  rrpré- 


LA    COMMISSION     d'ENQUÉTE    AMÉRICAINE        277 

sentants  de  tous  les  rites  et  de  tous  les  corps  de  métiers, 
et  qui  fut  rapidement  couvert  de  plusieurs  milliers  de 
signatures.  Ce  programme  comportait  : 

1°  Rétablissement  du  Liban  dans  ses  frontières  his- 
toriques et  naturelles  ;  érection  d'un  Grand  Liban,  libre 
et  indépendant,  avec  Beyrouth  comme  capitale  ; 

2°  Collaboration  de  la  France,  désignée  par  préfé- 
rence et  à  l'exclusion  de  toute  autre  Puissance  ; 

3°  Règlement  de  l'entente  économique  qui  s'impose 
entre  le  Grand  Liban  et  les  autres  parties  constitutives 
de  la  Syrie,  au  moyen  d'accords  d'égal  à  égal,  par  les 
bons  offices  et  avec  l'assistance  de  la  France  désignée 
pour  être  la  Puissance  collaboratrice  commune. 

Sous  l'inspiration  immédiate  du  docteur  Bliss,  la  par- 
tialité des  commissaires  s'accusa  plus  tranchante  que  par- 
tout ailleurs.  Ils  refusèrent  toute  audience  aux  délégations 
des  avocats,  des  médecins,  des  ouvriers  et  des  artisans, 
suspectes  de  tendances  francophiles,  et  ne  cédèrent  qu'à 
de  véhémentes  protestations  pour  entendre  les  trois 
représentants  de  la  magistrature,  un  chrétien,  un  mu- 
sulman et  un  druse. 

La  majorité  du  conseil  municipal,  conduite  par  son 
président  Omar  Daouk,  demanda  l'indépendance  sous 
l'autorité  de  l'émir  Faïçal  avec  mandat  américain,  ou, 
à  son  défaut,  mandat  britannique.  Mais  l'un  de  ses 
membres,  M.  Antoine  Arab,  fit  remarquer  à  la  Commis- 
sion, qui  dut  reconnaître  le  bien-fondé  de  cette  obser- 
vation, que  le  conseil,  nommé  et  non  pas  élu,  étant  le 
même  qui  fonctionnait  déjà  au  temps  des  Turcs,  ne  re- 
présentait par  conséquent  à  aucun  degré  la  population. 

Les  grecs-orthodoxes,  soit  26  000  âmes,  et  les  grecs- 
catholiques  votèrent  à  l'unanimité  pour  la  France.  Les 
musulmans  demandèrent  l'unité  et  l'indépendance  de 
la  Syncie,  mais  un  parti  représenté  par  le  mufti,  le  cadi, 
Selim  Ali  Selam,  Ahmed  Mokhtar  bey  Beyhoum,  dési- 
rait l'aide  des  États-Unis  ;  l'autre  groupe,  avec  Nakib 


278  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

el    Achraf   et  les  oulémas,  voulait  la  tutelle  française. 

Spontanément,  Mgr  Giannini,  délégué  apostolique  de 
Beyrouth,  vint  proclamer  avec  énergie  devant  la  Com- 
mission les  droits  de  la  France  sur  la  Syrie.  Eniin,  les 
délégués  libanais,  Boutros  bey  el  Zaher  (maronite), 
Amin  bey  Hamadé  (druse).  César  bey  Malouf  (grec- 
catholique),  Ibrahim  bey  el  Assouad  (grec-orthodoxe), 
communiquèrent  à  la  Commission  une  pétition  signée 
de  90  pour  100  des  populations  libanaises  où  étaient 
réclamés  le  rétablissement  du  Liban  dans  ses  limites 
naturelles  et  l'aide  de  la  France. 

En  résumé,  malgré  toutes  les  tentatives  d'étouffement, 
l'ensemble  de  la  population  chrétienne  de  Beyrouth  se 
prononça  pour  la  France  avec  l'appoint  de  35  pour  100 
des  musulmans. 

De  même  à  Baalbeck,  cependant  en  zone  arabe,  où 
nos  adversaires  avaient  tout  tenté  pour  nous  mettre  en 
échec,  une  délégation  de  femmes  musulmanes  demanda 
à  l'unanimité  le  secours  de  la  France,  auquel  souscrivit 
en  outre  30  pour  100  de  la  population  mâle.  Mais,  à 
peine  la  Commission  américaine  repartie,  le  gouverneur 
arabe  de  la  ville  faisait  incarcérer  tous  les  chefs  musul- 
mans coupables  de  sympathies  françaises  et  molestait 
gravement  le  supérieur  d'un  couvent  maronite. 

Dans  tout  le  Liban,  la  Commission  américaine  était 
accueillie  aux  cris  de  «  Vive  la  France  !  »  et  les  popula- 
tions, dans  leur  presque  unanimité,  y  compris  celles  des 
territoires  revendiqués,  réclamaient  la  tutelle  française, 
en  des  termes  qui  ne  pouvaient  laisser  aucun  doute  dans 
l'esprit  des  Américains.  A  Sour  et  à  Saïda,  aggloméra- 
tions principalement  musulmanes,  90  pour  100  des  voi.x 
se  rangèrent  du  côté  de  la  France. 

C'est  à  sa  résidence  de  Bekerké  qiie  le  patriarche  maro- 
nite, Mgr  Hoyeck,  attendait  la  Commission  américaine. 
Elle  ne  jugea  pas  que  ce  véritable  souverain  moral  du 
pays    méritât   mieux  que  le  déplacement  d'un  seul  de 


LA    COMMISSION     D  ENQUETE    AMERICAINE        279 

ses  membres.  Il  est  vrai  que  les  sympathies  françaises 
éclatantes  du  vénérable  prélat  rendaient  superflues  les 
ménagements  et  les  témoignages  de  respect.  Blessé  d'un 
pareil  manquement  aux  convenances,  Sa  Béatitude  le 
prit  de  très  haut.  Sa  déposition  fut  catégorique,  «  même 
violente  »,  écrivait  im  témoin. 

Tout  le  long  de  leur  voyage,  les  délégués  américains 
ont  dû  constater  le  profond  attachement  à  la  France 
des  localités  qu'ils  traversèrent  et  des  districts  avoisi- 
nants.  Successivement,  Homs,  Hamah,  Tripoli,  qui  pas- 
.sait  pour  nous  être  hostile,  Lattakieh,  Alexandrette  se 
rangent  sous  l'égide  française.  Dans  ce  dernier  port, 
où  85  pour  100  des  habitants  votèrent  pour  nous,  la 
Commission,  plus  ouvertement  qu'ailleurs,  usa  d'inti- 
midation, pour  ne  pas  dire  de  supercherie.  S'adressant 
aux  notables  :  «  Pour  quelles  raisons,  leur  dit-elle,  ne 
demandez-vous  pas  l'Amérique  comme  cela  s'est  fait 
dans  les  villes  que  nous  venons  de  consulter?  » 

Enfin,  à  Alep,  la  comédie  de  la  consultation,  si  savam- 
ment machinée,  tombe  à  plat.  La  grande  cité  de 
200  000  habitants  ferme  l'oreiUe  au  mot  d'ordre  venu 
de  Damas  et  refuse  d'excommunier  la  France.  Celle-ci 
recueille  une  énorme  majorité  :  toutes  les  communautés 
catholiques,  la  communauté  grecque-orthodoxe,  dont  seuls 
les  pasteurs  haut-mitrés  ont  fait  défection,  la  commu- 
nauté juive  et  une  grande  partie  des  musulmans.  Pas 
une  seule  voLx  ne  vient  au.x  Anglais.  C'est  là  l'œuvre  d'un 
tout  jeune  officier,  le  lieutenant  PiUey,  l'unique  repré- 
sentant de  la  France,  aidé  de  deu.x  jeunes  médecins  mili- 
taires, les  aides-majors  Leuret  et  Hartmann  !  Les  Anglo- 
chérifiens  ne  dissimulent  plus  leur  colère,  dont  les  effets 
ne  tarderont  pas  à  se  manifester.  Ils  la  feront  éclater  sur 
les  nôtres,  avant  de  frapper  leur  propre  officier  de  liai- 
son, le  lieutenant-colonel  Brayne.  Pour  expliquer  un 
échec  si  cruel  à  leur  amour-propre,  les  Anglais  inven- 
tèrent une  fable  un  peu  grossière.  Une  correspondance 


280  tA    FRANCE    EN    SYRIE 

d'Alep,  parue  dans  le  Times,  raconte  que  le  succès  de  la 
Fnçince,  à  Alep  notamment,  fut  l'œuvre  des  officiers  bri- 
tanniques qui  votèrent  tous  pour  la  France,  dans  l'espoir 
que  leur  propre  départ  de  Syrie  en  serait  hâté.  Est-il 
nécessaire  de  démontrer  ici  combien  cette  information 
est  controuvée?  La  Commission  américaine  avait  mis- 
sion de  s'enquérir  des  vœux  des  indigènes  et  non  de  ceux 
des  étrangers.  Quant  à  l'influence  que  purent  exercer  les 
officiers  anglais,  il  suffit  d'avoir  été  sur  les  lieux  à  cette 
époque  pour  savoir  qu'elle  ne  s'exerça  pas  précisément 
dans  le  sens  que  prétend  le  correspondant  du  Times. 


IV 


La  Commission  américaine  s'estimait-elle  déjà  suffi- 
samment éclairée.  Le  fait  est  qu'elle  ne  pouvait  guère 
abréger  plus  qu'elle  ne  le  fit  son  enquête  en  Cilicie.  Elle 
ne  séjourna  pas  même  vingt-quatre  heures  à  Adana,  où 
elle  reçut  de  quart  d'heure  en  quart  d'heure  les  repré- 
sentants des  groupements  nationaux.  Le  vali  d' Adana 
et  la  délégation  turque,  introduits  les  premiers,  récla- 
mèrent fonnellement  la  réunion  de  la  Cilicie  à  la  Turquie  ; 
Us  s'en  remirent  au  sultan  pour  le  choix  de  la  Puissance 
mandataire,  tandis  qu'à  cet  égard  la  Commission  n'enre- 
gistra de  la  part  des  Arméniens  orthodoxes  et  catho- 
liques aucune  préférence.  On  ne  laissa  d'ailleurs  pas  à 
ceux-ci  le  temps  d'en  manifester  ;  et  ils  se  plaignirent 
d'avoir  été  congédiés  avant  qu'une  question  précise  leur 
eût  permis  de  demander  une  tutelle  française.  La  délé- 
gation arabe  s'attira  cette  observation  insidieuse  :  «  Vous 
demandez  à  être  rattachés  à  la  Syrie,  sous  le  protectorat 
français,  mais  la  Syrie  ne  veut  pas  de  la  France.  Que 
désirez-vous,  la  protection  française  ou  bien  votre  rat- 
tachement à  la  Syrie?  »  Les  Arabes  s'en  tinrent  cepen- 


LA    COMMISSION    d'eNQUÊTE    AMÉRICAINE        281 

dant  à  leurs  vœux  précédents,  mais  récusèrent  énergi- 
quement  toute  suprématie  arménienne  sur  la  Cilicie. 
Les  grecs-orthodoxes  et  catholiques  avaient  envoyé,  le 
2  juillet  précédent,  une  adresse  au  président  de  la  Répu- 
blique, dans  laquelle  ils  demandaient  leur  «  annexion  » 
à  la  France.  Devant  la  Commission,  ils  se  rangèrent  sous 
le  protectorat  français,  comme  le  firent  après  eux  les 
Syriens-catholiques,  les  Maronites  et  les  Chaldéens.  Enfin 
les  Tcherkesses  insistèrent  pour  l'indépendance  de  la 
CUicie  avec  un  protectorat  français. 

En  somme  la  moitié  de  la  population  s'était  expressé- 
ment prononcée  en  faveur  de  la  France  ;  et  l'un  des  plus 
importants  groupements,  les  Arméniens-orthodoxes,  qui 
nous  étaient  favorables,  n'avaient  pratiquement  pas  été 
interrogés.  L'unanimité,  les  Turcs  y  compris,  avait  haute- 
ment témoigné  sa  satisfaction  du  régime  libéral  appliqué 
à  la  Cilicie  par  les  autorités  françaises. 


A  tout  prendre,  le  passage  de  la  Commission  améri- 
caine à  travers  la  S5Tie  eut  pour  résultat  d'y  aiïermir. 
notre  situation.  L'événement  permit  aux  partisans  de 
la  France  de  se  compter  et  de  mesurer  leurs  forces.  Tel 
n'était  pas  assurément  le  but  poursuivi.  En  dépit  de  la 
formidable  pression  exercée  sur  eux,  nos  amis  se  levèrent 
bien  plus  nombreux  que  ne  les  évaluaient  nos  rivaux.  De 
jour  en  jour  même,  séduits  sans  doute  par  notre  libéra- 
lisme équitable  et  confiant,  en  contraste  avec  la  bruta- 
lité soupçonneuse  des  procédés  adverses,  les  musulmans, 
restés  d'abord  dans  l'expectative,  se  sont  ralliés  à  nous 
en  foule.  L'immense  popularité  de  l'émir  Faïçal  subit 
alors  une  éclipse,  notamment  à  Damas.  «  J'ai  de  grosses 
difficultés  »,  avouait-il  à  M.  Georges  Picot.  Les  défaites 
subies  vers  la  même  époque  par  le  roi  Hussein  dans  sa 
lutte  contre  les  Ouahabites  ne  pouvaient  manquer  d'avoir 


282  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

leur  contre-coup  en  Syrie,  où  déjà  la  mauvaise  adminis- 
tration du  gouvernement  arabe  avait  refroidi  bien  des 
enthousiasmes. 

On  peut  s'étonner  que  le  gouvernement  français  n'ait 
pas  pris  acte  de  manifestations  qu'il  n'avait  pas  provo- 
quées et  qui  tournèrent  néanmoins  à  notre  avantage, 
pour  adopter  une  politique  plus  énergique  ;  la  propa- 
gande intense  menée  contre  nous  eût  été,  semble-t-il, 
la  raison  suffisante  d'une  rupture  avec  l'émir  Faïçal.  A 
ce  moment,  aucime  des  difficultés,  que  le  général  Gou- 
raud  eut  par  la  suite  à  surmonter,  ne  se  fût  présentée,  et 
sur  le  chemin  de  Damas,  nul  n'eût  essayé  de  nous  ter- 
rasser. 

La  Commission  américaine  résuma  son  enquête  dans 
un  rapport,  qui  parut  le  30  août  aux  États-Unis.  La  con- 
clusion en  était  plaisante  :  la  grande  majorité  des  Syriens 
réclamait  le  mandat  des  États-Unis,  et  l'unanimité  des 
Arabes,  à  l'exception  de  quelques  districts  du  Liban, 
répudiait  la  France  ! 


CHAPITRE  XIV 

LA    PÉRIODE 
DES    COUPS    DE    FORCE    BRITANNIQUES 

I.  Mundjem  bey,  grand  chef  des  Anézé,  se  prononce  pour  la  France 
devant  la  Commission  américaine.  —  Son  arrestation.  —  Les 
brutalités  chérifiennes  à  son  égard.  —  II.  Arrestation  de  l'émir 
Saïd  à  Beyrouth  par  les  autorités  britanniques.  —  Les  expli- 
cations du  gouvernement  anglais.  — •  III.  L'Accord  anglo-persan 
du  9  août  1919.  — •  La  politique  anglaise  du  pétrole.  —  Situa- 
tion de  la  France  en  Perse.  —  Éviction  de  la  France  de  ce 
pays.  ^ 


Deux  incidents  allaient  se  produire  coup  sur  coup,  où 
la  mauvaise  humeur  des  Anglo-chérifiens  devait  donner 
sa  mesure.  On  voulut  nous  châtier,  dans  la  personne  de 
nos  amis,  de  la  déconvenue  apportée  par  l'enquête  amé- 
ricaine. Le  gouvernement  français  mit,  il  est  vrai,  tous 
ses  soins  à  dissimuler  au  pays  l'extrême  gravité  de  ces 
incidents  ;  l'opinion  publique  n'en  fut  informée  que  très 
imparfaitement  et  très  tard  ;  les  Chambres  étaient  en 
vacances  ;  on  étouffa  au  plus  vite  les  commentaires  dan- 
gereux. Et  pourtant,  cette  fois,  la  France  n'était  pas  seu- 
lement atteinte  dans  son  prestige,  mais  dans  son  hon- 
neur. Fait  particulièrement  offensant,  ces  incidents 
étaient  l'œuvre  de  nos  alliés.  Les  affaires  de  Casablanca 
et  d'Agadir  ne  comportaient  pas  des  conséquences  plus 
redoutables  ;  elles  nous  avaient  amenés  au  seuil  de  la 
guerre. 


284  LA    FRANCE   EN    SYRIE 

Trois  jours  avant  le  passage  à  Alep  de  la  Commission 
d'enquête  américaine,  arrivait  dans  cette  ville  Mundjem 
bey,  chef  suprême  politique  et  religieux  des  Anézé,  la 
principale  des  quatre  tribus  qui  vivent  sous  la  tente  dans 
les  vastes  plaines  comprises  entre  le  KovTeïk  (i)  et  l'Eu- 
phrate.  On  évalue  à  200  000  âmes  la  population  globale 
de  ces  tribus,  qui  reconnaissent  l'autorité  de  Mundjem 
bey.  C'est  dire  toute  l'importance  d'un  tel  person- 
nage (3). 

Pendant  la  guerre,  le  grand  chef  nomade  avait  entre- 
tenu des  relations  dérobées  avec  le  poste  français  de  l'île 
Rouad.  Secrètement  encore,  ces  relations  s'étaient  povir- 
suivies  depuis  l'armistice,  de  plus  en  plus  confiantes  et 
amicales,  avec  nos  officiers  de  liaison  à  Alep,  le  capitaine 
Pichon,  et  ensuite  le  lieutenant  Pilley.  Escorté  des  onze 
cheikhs  les  plus  influents  de  la  Syrie  septentrionale, 
Mundjem  bey  manifesta  le  désir  de  déposer  devant  la 
Commission  américaine.  Le  gouverneur  chérifien  de  la 
ville,  Geafîar  Pacha,  crut  aisé  de  le  circonvenir  par  un 
mélange  adroit  de  menaces  et  de  promesses.  Le  lieute- 
nant-colonel Brayne,  officier  de  liaison  anglais  {3),  re- 
courut de  son  côté  aux  séductions  gastronomiques,  et 
offrit  à  Mundjem  bey  un  grand  banquet,  au  cours  duquel 
il  assura  les  chefs  bédouins  des  sentiments  de  l'Angle- 
terre. On  peut  concevoir  la  déception  des  autorités  ché- 
rifiennes  et  britanniques,  lorsque,  le  lendemain,  Mundjem 

(i)  Le  Koueïk  est  la  rivière  qui  arrose  Alep.  Elle  prend  sa  source  aux 
environs  de  Marach  et  se  perd  dans  des  lagunes  au  sud  d'Alep. 

(2)  Pour  compléter  mes  informations  personnelles,  j'ai  largement 
puisé  dans  un  article  paru  dans  VEnrope  nouvelle  du  18  octobre  igrcj, 
et  signé  de  M.  P.  Huvelin,  professeur  de  droit  à  la  Faculté  de  Lyon. 
Celui-ci  dirigeait  alors  la  mission  économique  française  en  Syrie  et  en 
Cilicie.  Il  fut  témoin  oculaire  des  événements  dont  il  a  fait  un  récit 
impressionnant  sous  le  titre  :  «  la  Passion  de  Mundjem  bey.  » 

(3)  Ala  fin  de  1918,  le  lieutenant -colonel  Brayne  n'était  que  lieutenant. 
Le  commandement  britannique  le  promut  coup  sur  coup,  major,  puis 
lieutenant-colonel.  Ceci  dans  le  seul  but  de  lui  donner  le  pas  sur  les 
agents  français. 


LES    COUPS    DE    FORCE    BRITANNIQUES  2S5 

bey  donnait  son  suffrage  à  la  France  ainsi  que  les  onze 
cheikhs  qui  l'accompagnaient. 

Le  mécontentement  de  nos  adversaires  éclata  sur 
l'heure.  On  s'empressa  d'enseigner  aux  enfants  du  désert 
que  la  liberté  de  vote  n'allait  pas  sans  quelques  risques- 
Surveillés  par  la  police,  Mundjem  bey  et  ses  amis  furent 
insultés,  menacés,  traqués.  Deux  cheikhs,  terrorisés,  se 
rétractèrent.  Les  autres  prirent  le  parti  d'aller  se  mettre 
sous  la  protection  du  haut  commissaire  français.  Le  lieu- 
tenant POley  et  l'aide-major  Leuret  se  chargèrent  de  les 
conduire  à  Be5rrouth,  et  réservèrent  à  cet  effet  un  wagon 
à  destination  de  Rayak. 

Le  20  juillet,  à  la  nuit  tombée,  les  voyageurs  se  rendent 
à  la  gare.  Elle  fourmille  ce  soir-là  de  policiers  et  d'Anglais. 
Les  officiers  français  et  leurs  compagnons  sont  à  peine 
installés,  qu'un  piquet  de  police,  mi-chérifien,  mi-anglais, 
se  range  en  armes  devant  leur  wagon.  L'officier  britan- 
nique, chargé  de  la  police  de  la  gare,  constate  que  les 
voyageurs  civils  ne  sont  pas  munis  de  passeports,  pièces 
qu'il  n'est  d'ailleurs  pas  coutume  d'exiger  pour  les  dépla- 
cements à  l'intérieur  de  la  83^16.  Il  invite  alors  Mundjem 
bey  et  les  siens  à  le  suivre  chez  le  gouvernevir  ;  sur  leur 
refus,  il  fait  connaître  l'ordre  envoyé  par  la  place  d'arrêter 
les  Anézés,  accusés  de  vol  à  main  armée.  Le  lieutenant 
Pilley  s'élève  énergiquement  contre  cette  accusation  de 
circon.çtance,  inventée  pour  les  besoins  de  la  cause.  Il 
n'en  était  pas  question  lorsque,  deux  jours  plus  tôt,  les 
prétendus  voleurs  dînaient  en  grande  cérémonie  chez  le 
colonel  Brayne.  L'officier  français  consent  simplement 
à  laisser  vérifier  l'identité  des  cheikhs,  mais  s'oppose 
formellement  à  leur  arrestation  et  exige  du  q\iartier 
général  britannique  à  Alep  un  ordre  écrit.  Il  se  place 
avec  le  major  Leuret  devant  les  portières.  Pour  les  inti- 
mider, le  piquet  de  police  fait  jouer  les  culasses  de  ses 
fusils.  Le  lieutenant  Pilley  désigne  les  insignes  de  son 
grade  que  porte  l'officier  anglais  commandant  le  piquet  : 


286  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

«  Pour  faire  une  telle  besogne,  dit-il  à  celui-ci,  à  votre 
place  je  les  enlèverais.  » 

L'heure  du  départ  a  sonné  depuis  longtemps  ;  et  l'ordre 
écrit  demandé  par  le  lieutenant  Pilley  n'arrive  toujours 
pas.  Les  voyageurs,  dont  le  train  est  bondé,  s'impa- 
tientent. Le  chef  de  gare  français,  M.  Fée,  prévient  alors 
le  commandant  militaire  de  la  gare  qu'il  le  rendra  res- 
ponsable de  toutes  les  conséquences  du  retard.  L'Anglais 
cède,  et  le  convoi  peut  quitter  Alep. 

Homs  est  la  première  grande  station.  Au  petit  jour, 
lorsque  le  train  paraît,  une  section  anglaise  se  fonne  sur 
le  quai.  Avant  l'arrêt  complet,  quatre  soldats  ont  déjà 
sauté  dans  le  wagon,  baïonnette  au  canon,  et  s'inter- 
calent brutalement  entre  les  Anézés  et  les  officiers  fran- 
çais, surpris  en  plein  sommeil.  Un  officier  anglais  exhibe 
un  télégramme,  signé  du  général  Clarke  (i),  ordonnant 
d'arrêter  les  cheikhs  et  de  passer  outre  à  la  résistance 
des  officiers  français,  sous  la  garantie  desquels  les  chefs 
bédouins  voyagent.  Le  lieutenant  Pilley  proteste  ;  on 
le  menace  d'arrestation.  Finalement  Mundjem  bey  et 
ses  complices  sont  emmenés,  jetés  dans  une  prison  humide 
et  repoussante  où  ils  resteront  trente-six  heures. 

Les  réclamations  du  lieutenant  Pilley  obtiennent 
cependant  l'élargissement  des  quatre  cheikhs  les  moins 
importants.  Il  pourra  continuer  avec  eux  sa  route  sur 
Beyrouth  sans  nouveaux  incidents.  Toutefois,  avant  de 
quitter  Homs,  notre  représentant  s'est  fait  promettre 
que  les  cheikhs  incarcérés  ne  seront  pas  livrés  aux  ché- 
rifiens  ;  s'ils  sont  ramenés  à  Alep,  ils  y  resteront  libres. 
L'officier  anglais  s'y  est  engagé  sur  l'honneur. 

Mundjem  bey  est  en  effet  renvoyé  à  Alep  avec  ses  cinq 
compagnons  de  geôle,  dans  un  wagon  à  bestiaux,  pour 

(i)  Faussement,  car  à  la  date  du  20  juillet,  le  général  Ciaike  était 
absent  d'Alep.  Cet  officier  était  le  beau-frère  de  M.  Defrance,  ancien 
ministre  de  France  au  Caire,  à  cette  époque  haut  commissaire  français 
à  Constantinople. 


LES    COUPS    DE    FORCE    BRITANNIQUES  287 

y  comparaître  devant  un  tribunal.  Le  22  juillet  au  soir, 
ils  sont  à  Alep.  Le  télégraphe  a  déjà  annoncé  leur  cap- 
ture et  leur  retour.  Une  grande  manifestation  a  été  pré- 
parée pour  les  recevoir.  Quatre  cents  apaches  alépins 
vont  faire  escorte  au  «  traître  »  et  le  couvrir  d'immon- 
dices. «  Un  flot  de  lie  humain  déferlait  des  soukhs  vers 
le  faubourg  d'Et-Tellal,  raconte  M.  Huvelin.  Ainsi 
qu'aux  plus  beaux  jours  des  massacres  et  des  pillages, 
la  cour  des  miracles  vomissait  ses  loqueteux,  ses  coupe- 
jarrets,  ses  mendigots,  ses  malandrins  de  tout  acabit, 
ses  larrons  de  tout  poil,  ses  gueux  de  toute  envergure, 
sous  l'œil  paterne  des  cipayes  complices...  Ah!  le  bon 
billet  qu'avait  le  lieutenant  Pilley  !  La  police  chéri- 
fienne  tenait  ses  victimes  et  les  livrait  aux  bêtes.  Les 
mains  liées,  les  Bédouins  suivaient  péniblement,  à  tra- 
vers les  ruelles,  une  lanterne  fumeuse  qui  dissipait  à 
peine  l'ombre...  A  chaque  pas  les  quolibets,  les  injures, 
les  crachats,  les  cailloux  pleuvaient  sur  leurs  maigres 
échines.  »  Mundjem  bey  dut  alors  évoquer  l'entrée  glo- 
rieuse qu'il  faisait  dix  mois  plus  tôt  dans  cette  même 
ville.  En  tête  de  ses  cavaliers,  poussant  devant  lui  les 
arrière-gardes  turques  en  fuite,  il  devançait  de  quelques 
heures  les  chérifiens.  A  cette  époque  les  amis  de  la  France 
n'étaient  pas  encore  par  le  fait  même  les  ennemis  de 
l'Angleterre.  Aujourd'hui,  à  Alep,  nos  clients  tremblaient 
et  se  terraient. 

Le  grand  chef  des  Anézés  resta  trois  jours  dans  sa  nou- 
velle prison.  Ali  Riza  Pacha  Rekab  le  fit  ensuite  trans- 
porter à  Damas  avec  ses  compagnons.  Ce  transfert  rui- 
nait tout  espoir  d'évasion,  et  enlevait  aux  Anézés  toute 
possibilité  de  délivrer  leurs  chefs  par  la  force.  A  Damas, 
les  cheiklis  bédouins,  traités  comme  des  criminels  de 
droit  commun,  furent  enfermés  dans  un  cachot  sans 
lumière  et  privés  de  nourriture.  Nul  ne  croyait  plus  que 
les  prisonniers  en  pussent  sortir  vivants.  Aux  mains  des 
Arabes,  les  locaux  pénitentiaires  sont  si  malsains  ! 


288  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Pendant  trois  semaines,  un  échange  interminable  de 
notes  se  poursuivit  entre  Beyrouth,  le  Caire,  Paris  et 
Londres,  et  durant  ces  mortelles  journées,  Mundjem  bey, 
sous  la  perpétuelle  menace  d'être  assassiné,  expiait  son 
crime  d'avoir  demandé  la  protection  française  pour  ses 
tribus.  Cette  protection  allait-elle  se  manifester  et  venger 
l'insulte  faite,  en  la  personne  d'un  grand  chef  ami,  à  la 
France  elle-même?  L'heure  était  venue  enfin  de  punir 
les  outrages  chérifiens,  accumulés  depuis  six  mois.  Une 
sévère  sanction  s'imposait  en  outre  envers  ces  autorités 
britanniques  d'Alep  qui,  responsables  de  l'ordre,  avaient 
toléré  l'ignoble  attentat  d'Alep.  A  grand'peine,  le  gou- 
vernement français  obtint  du  cabinet  de  Londres  la 
libération  de  Mundjem  bey  et  de  sa  suite.  Mais  en  ré- 
ponse au  premier  télégramme  de  protestation  du  haut 
commissaire,  le  maréchal  AUenby  avait  exigé  le  rappel 
du  lieutenant  Pilley,  devenu  «  indésirable  »  aux  auto- 
rités britanniques  d'Alep  ! 


II 


La  France,  humiliée  par  une  première  avanie,  n'avait 
pas  réagi.  D'ailleurs  la  presse  française  avait  fait  le  silence 
complet  sur  la  «  Passion  de  Mundjem  bey  ».  Le  2  sep- 
tembre seulement,  par  une  note  sommaire,  et  d'accent 
très  atténué,  le  Temps  divulgua  le  fait,  à  propos  du 
second  attentat  qui  se  produisit  contre  l'émir  Saïd.  Nos 
alliés,  mis  en  goût  par  notre  passivité,  venaient  de  renou- 
veler leur  coup  de  force. 

Ce  jour-là,  15  août  1919,  le  commandant  du  2i«  corps 
britannique  quittait  Aïn-Sofar,  petite  ville  libanaise  où 
l'état-major  britannique  s'était  transporté  pendant  la 
saison  chaude.  Le  général  Fane  arrivait  à  Beyrouth,  sur 
l'ordre  exprès  du  maréchal  Allenby,  pour  s'assurer  de  la 


LES    COUPS    DE    FORCE    BRITANNIQUES  289 

personne  de  l'émir  Saïd.  Celui-ci,  après  avoir  été  retenu 
à  Caïffa  par  les  Anglais  depuis  octobre  1918,  avait  obtenu 
vers  la  fin  de  juillet  l'autorisation  de  résider  à  Beyrouth. 
Lors  du  passage  de  la  Commission  américaine,  il  avait 
joint  sa  voix  à  celle  des  Libanais  et  demandé  la  tutelle 
française  pour  l'ensemble  de  la  Syrie. 

Vers  onze  heures  du  matin,  une  force  militaire  anglaise, 
encadrée  de  trois  auto-mitrailleuses,  cerne  l'habitation  de 
l'émir  Saïd.  Les  policiers  britanniques  font  irruption  dans 
la  maison,  se  saisissent  de  l'émir,  et  le  conduisent  directe- 
ment sur  un  navire  anglais,  qui  appareille  aussitôt  pour 
Port-Saïd.  De  là,  après  un  court  passage  dans  un  camp 
britannique,  l'émir  sera  enfermé  à  la  citadelle  du  Caire. 

Lorsque  l'arrestation  de  l'émir  Saïd  fut  connue  en 
France,  elle  y  causa  une  vive  émotion.  L'agence  Reuter 
(31  aoiît  1919)  en  expliqua  l'opportunité  pour  des  raisons 
de  sécurité  publique.  La  dépêche  officieuse  ajoutait  que 
l'arrestation  de  l'émir  avait  été  opérée  avec  le  plein 
assentiment  et  le  concours  du  haut  commissaire  français 
à  Beyrouth.  Mais  le  lendemain,  i^r  septembre,  la  presse 
française  publiait  le  démenti  suivant  :  «  Contrairement 
à  une  note  émanant  de  l'agence  Reuter,  il  est  complè- 
tement inexact  que  l'arrestation  de  l'émir  Saïd,  à  laquelle 
ont  procédé  récemment  les  autorités  britanniques  en 
Syrie,  ait  été  faite  d'accord  avec  le  haut  commissaire 
français  à  Beyrouth  et  effectuée  avec  son  concours.  » 

Une  seconde  note  britannique,  prenant  acte  de  la  rec- 
tification française,  déclarait  que  l'arrestation  de  l'émir 
avait  été  effectuée,  d'accord,  non  pas  avec  le  haut  com- 
missaire, mais  avec  l'administrateur  en  chef  de  Beyrouth. 
Cette  seconde  version  n'était  pas  plus  vraie  que  la  pre- 
mière. Le  15  août,  jour  de  l'arrestation,  tous  les  services 
chômaient.  M.  Georges  Picot  était  en  route  pour  la  France, 
et  son  remplaçant,  M.  Laforcade,  se  trouvait  absent  de 
Beyrouth.  L'intendant  militaire  Copiu,  administrateur  en 
chef,  était  à  Aley,  sa  résidence  d'été,  et  son  adjoint,  le 

19 


290  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

colonel  Niéger,  à  Lattakieh.  Le  commandant  Mignot 
remplaçait  l'administrateur  en  chef  à  Beyrouth.  Il  n'eut 
pas  à  autoriser  l'arrestation  ni  à  s'y  opposer,  car  on  ent 
soin  de  l'en  aviser  seiilement  après  qu'elle  fut  accomplie. 
Sa  protestation  ne  pouvait  donc  être  que  de  pure  fonne, 

Les  réclamations  du  gouvernement  français  ame- 
nèrent la  libération  de  l'émir  Saïd  ;  celui-ci  fut  remis  à 
notre  consul  à  Port-Saïd,  sous  condition  de  l'embarquer 
à  destination  de  la  France.  C'était  moins  qu'une  demi- 
satisfaction.  On  s'étonne  que  le  gouvernement  français 
s'en  soit  contenté  et  n'ait  pas  exigé  réparation  complète, 
c'est-à-dire  des  excuses  par  la  voie  diplomatique  et  la 
remise  en  liberté  de  l'émir  Saïd  sur  les  lieux  mêmes  de 
son  arrestation.  L'offense  était  double  en  effet  :  en  sa 
qualité  d'Algérien,  l'émir  Saïd  était  protégé  français, 
de  plus  il  avait  été  appréhendé  dans  la  zone  dévolue  à 
l'administration  française,  sans  même  que  ceUe-ci  ni 
le  haut  commissariat  en  aient  reçu  avis  préalable.  L'effet 
produit  en  Syrie  fut  désastreux.  «  Les  musulmans  fran- 
cophiles sont  terrorisés,  écrivait-on  de  Beyrouth,  ils  se 
demandent  s'ils  ne  .subiront  pas  le  même  sort  demain  et 
ne  peuvent  comprendre  que  la  France  laisse  ainsi,  sans 
protester,  persécuter  et  emprisonner  ses  amis,  qui  n'ont 
commis  d'autre  crime  que  de  lui  être  fidèles.  >>  Et  une 
pétition  signée  de  20  000  habitants  de  Beyrouth  deman- 
dait la  liberté  de  l'émir  Saïd. 

L'attitude  scandalisée  qu'affecta  le  Times,  en  cette 
circonstance,  surprend  de  la  part  d'un  journal  aussi 
mesuré.  Il  accusa  l'émir  Saïd  d'espionnage,  le  repré- 
senta comme  un  agent  des  Turcs,  et  s'étonna  de  nous 
voir  méconnaître  en  cette  affaire,  où  tout  s'était,  disait- 
il,  passé  le  plus  correctement  du  monde,  le  service  que 
les  Anglais  nous  avaient  rendu.  Une  verte  réplique  de 
l'Asie  française  remit  les  choses  au  point  :  «  Le  Times 
passe  avec  dextérité  sur  les  circonstances  qui  rendirent 
cet   abus   de   pouvoir   particulièrement   offensant    pour 


LES    COUPS    DE    FORCE    BRITANNIQUES  2gi 

notre  dignité  :  coupable  ou  non,  indésirable  ou  non,  il 
reste  qu'un  protégé  français  a  été  arrêté  à  Beyrouth,  en 
terre  soumise  à  l'administration  française,  par  des  sol- 
dats anglais,  et  dans  des  circonstances  .telles,  que  le 
commandant  du  bureau  militaire  français,  seul  présent, 
et  incapable  de  donner  son  assentiment  à  une  mesure  qui 
dépassait  ses  pouvoirs,  dut  s'incliner  devant  le  fait 
accompli.  Cet  abus  de  pouvoir,  dont  tout  l'odieux  retom- 
bait sur  la  France,  produisit  la  plus  pénible  impression 
dans  les  milieux  musulmans  francophiles.  De  tout  cela 
qui  se  douterait  en  lisant  le  Times?  (i).  » 

En  débarquant  à  Marseille,  le  8  septembre,  le  maréchal 
Allenby  ramena,  lui  aussi,  dans  une  interview,  le  coup  de 
force  britannique  aux  proportions  d'un  «  léger  malen- 
tendu ».  Il  prétendit  justifier  l'arrestation  de  l'émir  Saïd 
par  l'active  propagande  qu'il  menait  parmi  les  Arabes 
contre  les  règlements  édictés  par  lui,  Allenby,  en  vertu 
de  ses  pouvoirs  de  commandant  en  chef.  Le  régime 
d'armistice  durant  toujours,  la  loi  martiale  demeurait 
en  vigueur  en  Syrie  ;  elle  autorisait  toutes  les  mesures 
propres  à  maintenir  l'ordre,  contre  lequel  l'émir  Saïd 
conspirait.  Le  maréchal  ajoutait  qu'apprenant  par  la 
protestation  de  M.  Laforcade,  remplaçant  le  haut  com- 
missaire, que  l'émir  était  «  un  ami  de  la  France  »,  —  pou- 
vait-il l'ignorer?  —  il  consentit  aussitôt  à  le  faire  relâcher, 
tout  en  le  maintenant  expulsé  de  Syrie.  Après  quoi, 
ayant  constaté  qu'il  n'avait  pas  à  s'occuper  de  politique 
en  Syrie,  mais  qu'il  n'y  était  qu'au  point  de  vue  pure- 
ment militaire,  le  maréchal  Allenby  déclarait  avec  le 
plus  grand  sérieux  :  «  Nous  sommes  donc  entièrement 
d'accord  les  uns  et  les  autres...  » 

Le  gouvernement  français  ne  pariit  pas  ou  ne  voulut  pas 
voir  dans  cet  événement  un  coup  droit  porté  à  l'honneur 
de  la  France.  L'inconscience  du  cabinet  français  se  révèle 

(i)  Asie  française^  août-novembre  1919. 


292  LA    FRARCE    EN    SYRIE 

dans  les  confidences  de  M.  Pichon  à  M.  Ward  Price,  cor- 
respondant du  Daily  Mail  :  «  Pour  ma  part,  déclare  le 
ministre,  j,e  regarde  ces  incidents  de  Syrie  comme  n'ayant 
au  fond  qu'unp  importance  locale,  et  j'estime  qu'il  serait 
absolument  inexact  et  injuste  de  les  regarder  comme  la 
preuve  d'un  changement  de  poMtique  de  l'Angleterre  en 
cette  contrée.  »  M.  Pichan  faisait  de  l'ironie  sans  le  savoir. 
La  politique  britannique  ne  variait  pas  en  effet  ;  elle  deve- 
nait simplement  plus  arrogante.  Et  M.  Pichon  de  conclure 
avec  bonhomie  :  «  Mais  de  toutes  manières,  il  serait  bon 
qu'après  entente  les  Anglais  consentissent  à  retirer  peu  à 
peu  leurs  troupes  de  Syrie.  « 


III 


L'entente  allait  se  faire,  mais  la  France,  encore  une 
fois,  devait  en  payer  les  frais. 

M.  Barthou,  rapporteur  général  de  la  Commission  de 
la  paix,  avait  cependant,  le  2  septembre  1919,  prononcé 
à  la  tribtme  de  la  Chambre  des  paroles  très  applaudies, 
que  le  président  du  Conseil  eût  été  heureusement  inspiré 
de  suivre  à  la  lettre  : 

«  Le  gouvernement  anglais  a  fait  pour  la  Syrie  des  décla- 
rations dont  je  me  garderais  bien  de  mettre  en  doute  la 
sincérité,  mais  ces  déclarations...,  vous  savez  tous  au  banc 
des  ministres  combien  elles  sont  chaque  jour  trahies  par 
des  actes  que  nous  ne  pouvons  pas  accepter  au  nom  des 
intérêts  de  la  France.  Oui,  nous  saluons  l'alliance  avec 
l'Angleterre,  mais  nous  la  voulons  complète,  loyale,  et 
nous  voulons  qu'elle  soit  pratique.  » 

Le  16  septembre,  le  Temps  annonçait  que  les  deux  gou- 
vernements de  Paris  et  de  Londres  se  préparaient  à  exa- 
miner en  commun  les  affaires  d'Orient.  «  Nous  croyons 
savoir,  disait  la  note,  que  le  principal  objet  de  cet  échange 


LES    COTJPS    DE   FORCE   BRITANNIQUES  ^93 

de  vues  n'est  pas,  comme  on  l'a  dit,  d'établir  définitive- 
ment le  statut  du  Levant,  mais  simplement  de  régler 
entre  la  France  et  la  Grande-Bretagne  le  mode  d'occupa- 
tion des  territoires  intéressés  et  de  fixer  la  limite  des 
territoires  où  chacune  des  deux  Puissances  aura  désor- 
mais la  responsabilité  du  maintien  de  l'ordre. 

«  Le  statut  définitif  du  Levant  ne  saurait  être  en  effet 
arrêté  que  par  la  Conférence  de  la  paix,  qui  aura  notam- 
ment à  décider  de  l'attribution  et  de  la  nature  des 
mandats... 

«  La  question  posée  est  plus  simple.  Les  troupes  britan- 
niques occupent  encore  des  territoires  pour  lesquels  la 
Grande-Bretagne  a  fait  publiquement  connaître  qu'elle 
n'accepterait  en  aucun  cas  im  mandat.  Il  s'agit  de  s'en- 
tendre entre  France  et  Grande-Bretagne  sur  la  relève 
des  troupes  en  question,  en  se  basant  sur  les  accords 
passés  au  sujet  du  Levant  entre  les  deux  gouvernements. 
•Il  va  sans  dire  que  le  retrait  des  troupes  britanniques 
conférera  à  la  France,  dans  les  régions  visées,  des  préro- 
gatives qui  devront  être  précisées. 

«  En  d'autres  termes,  ni  la  France,  ni  l'Angleterre  ne 
songent  à  disposer  arbitrairement  'des  populations  du 
Levant,  mais  seulement  à  se  mettre  d'accord  sur  la  répar- 
tition de  leurs  responsabilités  militaires  et  politiques 
actuelles  dans  l'Orient  méditerranéen.  » 

Il  était  en  effet  nécessaire  d'aboutir  à  une  solution.  Les 
arrestations  de  Mundjem  bey  et  de  l'émir  Saïd  avait  plei- 
nement mis  en  lumière  les  vices  du  dualisme  anglo-fran- 
çais, qui,  contre  toute  raison,  subsistait  encore  en  Syrie. 
L'opinion  française  s'en  était  émue,  tandis  que,  de  l'autre 
côté  du  détroit,  le  public  supportait  avec  impatience  le 
fardeau  d'une  occupation  qui  réclamait  encore,  pour  la 
Syrie,  près  de  loo  ooo  soldats.  La  nervosité  se  manifestait 
dans  les  deux  pays  ;  la  révélation  de  l'Accord  anglo-persan 
du  9  août  1919  n'était  pas  faite  pour  la  calmer.  En  Angle- 
terre, cet  Accord,  attentatoire  aux  droits  de  la  Perse,  gros 


294  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

de  complications  pour  la  politique  britannique,  soulevait 
une  vive  opposition  de  la  part  des  travaillistes  (i).  En 
France,  il  provoquait  une  stupeur  compréhensible. 

Lorsqu'il  fut  connu  à  Paris,  on  comprit  que  la  diplo- 
matie française  s'était,  une  fois  de  plus,  laissé  jouer. 
Elle  avait  fait  confiance  aux  paroles  rassurantes  de  lord 
Curzon  en  1918  :  «  Nous  désirons  que  la  Perse  demeure 
neutre  pendant  la  guerre,  et,  qu'après  la  guerre,  elle  con- 
serve sa  complète  indépendance.  »  Et  pourtant,  «  la  main- 
mise sur  la  Perse  a  été,  de  la  part  de  nos  alliés,  non  pas 
une  mesure  prise  à  l'improviste,  mais  la  dernière  étape 
d'une  propagande  savamment  calculée,  à  notre  insu, 
depuis  l'effondrement  de  l'empire  des  tsars  (2).  »  Certains 
symptômes  auraient  dû  cependant  tenir  notre  vigilance  en 
éveil  :  la  Grande-Bretagne  s'obstinait  à  empêcher  l'envoi 
de  conseillers  juridiques  français  à  Téhéran  ;  les  autorités 
anglaises,  seules  maîtresses  des  voies  ferrées  du  Caucase 
depuis  la  guerre,  multipliaient  les  obstacles  à  la  reprise 
de  nos  transactions  commerciales  avec  la  Perse,  au  point 
de  décourager  nos  exportateurs  ;  autant  de  points  inquié- 
tants dont  le  quai  d'Orsay  ne  semble  pas  s'être  soucié. 

Le  Traité  du  9  août  violait  l'article  10  du  pacte  de  la 
Société  des  nations  et  portait  le  premier  coup  de  hache 
dans  la  charpente  fragile  de  cet  édifice  bâtard.  Signé 
après  la  proclamation  de  l'état  de  siège  à  Téhéran,  l'épu- 
ration du  ministère,  l'exil  des  patriotes  persans,  il  con- 
sacrait l'effondrement  de  l'indépendance  politique  de  la 
Perse  contre  un  prêt  de  50  millions  à  7  pour  100.  C'était 


(i)  Le  16  août,  dans  un  discours  prononcé  à  Manchester,  M.  Philippe 
Snowden  avait  stigmatisé  avec  âpreté  l'Accord  anglo-persan  :  «  La  Perse, 
s' écriait -il,  est  une  nation  ancienne,  avec  une  histoire  millénaire.  Son 
empçreur  est  un  jeune  garçon  que  l'on  a  déterminé  par  des  menaces 
et  des  pressions  de  toutes  sortes  à  signer  l'infâme  Accord...  Le  Traité  avec 
la  Perse  est  une  annexion.  C'est  l'histoire  de  l'Egypte  qui  recommence. 
De  nouvelles  charges  sont  imposées  aux  contribuables  anglais  ;  les  com- 
plications internationales  s'en  trouvent  aggravées.  » 

(2)  Asie  française,  août-novembre  lyiy. 


LES    COUPS    DE    FORCE    BRITANNIQUES  295 

une  péripétie  nouvelle  dans  la  chasse  aux  matières  pre- 
mières. Pour  l'Angleterre  le  pétrole  est  le  salut.  Il  sup- 
pléera au  charbon  insuffisant  et  cher,  et  l'intense  besoin 
de  combustible  de  la  flotte  militaire  et  commerciale  bri- 
tannique oblige  les  grands  marchands  et  les  courtiers 
de  la  cité  de  Londres  à  rechercher  partout  les  gîtes 
pétrolifères.  La  Mésopotamie  a  été  jugée  de  bonne 
prise,  mais  les  nappes  de  pétrole  de  la  vallée  du  Kha- 
roun  offrent  des  perspectives  encore  plus  brillantes  que 
celles  de  l'Euphrate.  Le  Daily  Herald  du  25  sep- 
tembre 1919  les  décrivait  ainsi,  d'après  un  ouvrage 
spécial  anglais  :  «  On  assure  maintenant  que  les  gise- 
ments pétrolifères  reconnus  et  essayés  par  les  compa- 
gnies productrices  de  ÏAnglo-Persian  OU  Company  sont 
parmi  les  plus  vastes  et  les  plus  féconds  du  monde...  Ce 
qui  donne  quelque  idée  de  la  richesse  de  ce  gisement,  c'est 
la  déclaration  selon  laquelle  la  production  actuellement 
réalisable  dépasserait  celle  de  tous  les  puits  galiciens  et 
roumains  avant  la  guerre.  » 

La  France,  de  son  côté,  avait  aussi  des  droits  à  faire 
valoir,  droits  que  sa  situation  morale  dans  ces  contrées 
lui  faisait  un  devoir  de  revendiquer,  que  les  intérêts  de 
la  Syrie,  dont  elle  avait  pris  la  charge,  lui  imposaient 
de  défendre. 

Vers  1880,  la  France  jouissait  en  Perse  d'un  prestige 
exceptionnel,  grâce  aux  efforts  de  notre  ministre  à 
Téhéran,  M.  de  Balloy,  du  médecin  du  Shah,  le  docteur 
Tholozan,  et  des  missionnaires  lazaristes.  Quarante  ans 
plus  tard,  en  1919,  notre  influence  demeurait  encore 
prédominante.  C'est  ce  que,  le  25  juin  1920,  M.  Briand 
rappelait  à  la  Chambre.  Il  avait  tenu,  par  les  Accords 
de  1916,  à  nous  acquérir  le  Kurdistan,  parce  qu'à  tra- 
vers le  Kurdistan,  la  Syrie  pourrait  communiquer  avec 
la  Perse.  Des  Persans  étaient  venus  le  trouver  pour  lui 
dire  :  «  En  Perse,  on  parle  français  comme  en  France. 
Il  y  existe  i  800  écoles  françaises.  Votre  pays  représente 


296  LA    FRANCE    EN    SYRÏE 

pour  nous  la  garantie  de  notre  indépendance.   Prenez 
contact  avec  nous.  » 

Question  persane  et  question  syrienne  sont  connexes.  Il 
ne  faut  pas  oublier  que  le  transit  est  et  sera  de  plus  en  plus 
l'un  des  principaux  éléments  de  prospérité  de  la  Syrie.  De 
tous  temps,  les  terres  de  l'Euphrate  et  du  Tigre  ont 
appartenu  à  la  sphère  d'attraction  des  Échelles  syriennes; 
depuis  l'antiquité,  les  caravanes  apportèrent  vers  la  Médi- 
terranée les  richesses  de  l'Iran  et  du  Kurdistan.  Une  soli- 
darité économique  étroite  unit  la  Syrie  à  la  Mésopotamie 
et  à  la  Perse.  Quels  magnifiques  espoirs  s'ouvraient  pour 
le  port  d'Alexandrette,  lorsque  entièrement  aménagé,  il 
se  relierait  directement  par  le  rail  à  l'arrière-pays  et  cen- 
traliserait le  trafic  de  l'Asie  antérieure  vers  l'Europe  !  Les 
négociateurs  de  igi6  avaient  donc  été  sages,  qui  ratta- 
chaient à  la  Syrie  toute  la  Mésopotamie  septentrionale  et 
le  Kurdistan.  Il  s'en  est  trouvé  depuis  qui  furent  moins 
clairvoyants  et  moins  fermes.  Sans  protester,  sans  même 
paraître  se  rendre  compte  du  coup  porté  aux  intérêts  fran- 
çais et  syriens,  ils  ont  laissé  la  Grande-Bretagne  élever 
comme  ime  cloison  étanche  entré  les  territoires  mêmes  que 
nous  reconnaissaient  les  Accords  de  1916  et  la  Syrie.  Per- 
somie  ne  s'est  ému  lorsque  les  courants  commerciaux  de 
Mésopotamie  ont  été  artificiellement  déviés  vers  Bas- 
sorah  et  les  Indes.  La  mainmise  de  l'Angleterre  sur  la 
Perse  couronnait  l'expulsion  diplomatique  de  la  France  ; 
peu  à  peu,  notre  éviction  de  l'Orient  s'accomplissait  ;  et 
nous  laissions  saper  notre  prestige,  attenter  à  notre 
honneur,  et  usurper  nos  privilèges  acquis  au  prix  de  tant 
de  patience  et  d'efforts.  L'Accord  anglo-persan  diminuait 
de  moitié  la  valeur  économique  de  la  Syrie.  Les  tracta- 
tions qui  se  préparaient  allaient  nous  réserver  d'autres 
renoncements  (i). 

(i)  Après  des  réactions  diverses,  qui  avaient  empêché  l'application 
pratique  de  l'Accord  anglo-persan,  cet  accord  a  été  dénoncé  par  le  shah, 
le  27  juin  1921. 


CHAPITRE  XV 

l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I9I9 

.  Uae  campagne  conciliante  de  la  presse  britannique  avant  les 
négociations  de  septembre.  —  La  Convention  anglo-arabe  du 
24  octobre  1915.  - —  La  déclaration  dite  des  Sept  Syriens.  — 
Un  article  du  Daily  Telegraph  et  la  politique  anglaise  vis-à-vis 
des  Arabes.  —  IL  L'Accord  du  15  septembre.  —  La  controverse 
des  quatre  villes.  —  Résultats  fâcheux  de  l'Accord.  ■ —  IIL  La 
question  de  Mossoul.  —  La  cession  de  Mossoul  aux  Anglais. 
—  Les  discussions  Briand-Tardieu.  —  Abandon  définitif  de 
Mossoul. 


Une  active  campagne  de  presse  préluda,  en  Angle- 
terre, à  la  réunion  du  Conseil  suprême,  où  devaient  se 
traiter  les  affaires  d'Orient.  En  relisant  les  journaux 
britanniques  de  cette  époque,  on  est  frappé  de  leur  style 
conciliant  et  de  leur  empressement  à  faire  état  des 
intérêts  français.  Ils  jettent  un  voile  sur  les  aspérités 
de  la  politique  britannique,  sans  doute  afin  de  lui  rega- 
gner notre  confiance  quelque  peu  ébranlée.  Pas  un  jour 
ne  se  passe  sans  que  l'un  d'eux  étudie  en  détail  la  ques- 
tion syrienne  sous  l'angle  le  plus  propre  à  nous  satisfaire. 
Oubliant  l'aigreur  ou  l'ironie  que,  tel  le  Daily  Express, 
ils  nous  témoignaient  parfois  la  veille  encore,  ils  font  au 
gouvernement  britannique  un  devoir  de  se  déclarer, 
publiquement  et  sans  équivoque,  favorable  à  un  mandat 
français  sur  la  Sja"ie,  pourvu  cependant  que  cette  solu- 
tion agrée  à  la  population  intéressée. 

La  discussion  tourne  toujours  autour  de  l'application 


298  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

du  Traité  de  1916.  Le  Times  ne  se  le  dissimule  pas. 
«  L'obligation  morale  »  qu'implique  ce  Traité  «  ne  saurait 
être  méconnue  »,  écrit-il  déjà  le  21  août,  et,  le  8  sep- 
tembre :  «  Assurément  nous  respecterons  ses  clauses, 
dans  tous  les  points  où  les  Français  eux-mêmes  ne  les 
jugeront  pas  impraticables.  »  Le  grand  journal  londonien 
se  refuse  à  ajouter  foi  aux  machinations  ténébreuses  qui 
auraient  compliqué  le  problème  syrien,  mais  attribue  le 
retard  de  la  solution  à  de  grandes  difficultés  d'ordre 
purement  technique.  Le  Times  reconnaît  toutefois  que 
la  situation  ne  se  fût  probablement  pas  envenimée,  si, 
dès  l'armistice,  la  Syrie  avait  été  uniquement  occupée 
par  des  troupes  françaises  (i).  Il  formule  enfin  l'espoir 
que  tout  «  sera  aisément  réglé  »  grâce  «  à  la  bonne  volonté 
et  au  bon  sens  qui  sont  la  base  morale  >>  de  l'aUiance 
franco-britannique  (2). 

Le  Times  publie  en  même  temps  une  lettre  de  Syrie 
où  se  reflète  le  plus  loyal  désir  de  mettre  fin  à  toute 
ambiguïté.  On  y  adjure  le  gouvernement  britannique 
de  rapprocher  l'émir  Faïçal  des  Français  et  de  faire 
donner  à  la  France  le  mandat  sur  la  Syrie  (3).  Dans  un 
éditorial,  où  il  envisage  même  l'hypothèse  d'un  mandat 
français  sur  la  Palestine,  le  Times  paraît  bien  se  faire 


(i)  Le  Times  du  8  septembre  1919. 

(2)  «  Nous  admettons  entièrement  qu'il  a  été  commis  en  Syrie  des  fautes 
de  nature  à  exciter  les  soupçons  et  l'irritation  des  Français,  mais  comme 
nous  savons  que  notre  nation  désire  et  veut  aller  au-devant  des  justes 
réclamations  de  la  France  avec  une  entière  bonne  foi,  nous  avons  tou- 
jours assiu'é  que,  lorsque  la  question  serait  discutée  sur  un  terrain 
général,  les  incidents  locaux  seraient  réduits  à  leurs  justes  proportions.  » 
—  Le  Times,  g  septembre. 

(3)  11  C'est  pour  nous  une  obligation  d'honneur  de  préparer  également 
la  voie  pour  la  France  comme  mandataire  en  Syrie.  Il  faut  que  nous 
fassions  tout  ce  qui  est  en  notre  pouvoir  pour  faciliter  la  tâche  de  ses 
garrùsons  et  de  ses  administrateurs,  lorsqu'ils  prendront  l'autorité  dans 
cette  région,  et  que  nous  travaillions,  directement  et  indirectement,  à 
faire  régner  la  meilleure  entente  possible  entre  la  France  et  l'émir  Faïçal, 
que  la  grande  majorité  des  Syriens,  à  ce  qu'il  semble,  désirent  avoir 
pour  prince.  » 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I9I9  299 

l'interprète  des  idées  du  maréchal  Allenby.  Ce  dernier 
se  dit  en  effet  disposé  à  faciliter  «  de  tout  son  pouvoir  « 
le  mandat  français  sur  la  Syrie  ;  il  l'a  déclaré  à  l'envoyé 
du  Temps,  en  débarquant  à  Marseille,  le  8  septembre  ; 
mais  —  il  y  a  deux  mais,  qui  équivalent  à  deux  impossi- 
bilités, et  lord  Allenby  le  sait  mieux  que  personne,  —  les 
bons  offices  du  maréchal  nous  sont  acquis  «  sous  réserve 
que  nous  reconnaissions  l'autorité  de  l'émir  Faïçal  »  ; 
la  Palestine  pourrait  nous  faire  retour,  si  nous  consen- 
tons à  y  favoriser  le  sionisme  (i).  La  Westminster  Gazette 
ne  conteste  pas  davantage  «  la  priorité  des  revendica- 
tions françaises  en  Syrie  »  ;  toutefois,  dit-elle,  il  faut 
arriver  à  «  un  ajustement  »,  étant  données  les  positions 
respectives  «  de  la  France  et  de  l'Angleterre  à  l'égard 
des  revendications  arabes  en  ce  qu'elles  ont  d'équitable 
et  de  légitime  »  (2).  Cependant  la  Westminster  Gazette 
présente  la  question  sous  un  jour  au  moins  inattendu. 
Dans  la  répartition  de  l'Orient,  dit-elle,  les  Anglais  sont 
les  plus  mal  servis.  «  Le  travail  de  la  Conférence  de  la 
paix  a  tendu  à  faire  de  la  Grande-Bretagne  la  légataire 
universelle  de  toutes  les  régions  difficiles  et  ingrates  dont 
personne  ne  voulait...  Nous  serions  bien  heureux  de  faire 
cadeau  à  nos  voisins  d'une  grande  partie  des  territoires 
qu'on  nous  accuse  de  saisir  (3).  »  M.  Lloyd  George  était- 
il  de  cet  avis? 

Le  Daily  Mail  est  plus  net  :  «  Personne  ne  pardonne- 
rait à  un  gouvernement  britannique,  quel  qu'il  fût,  qui 
permettrait  que  la  friction  avec  la  France  s'accentuât 


(i)  Il  Le  mouvement  sioniste,  écrit  le  Times,  avec  son  idéal  d'un  foyer 
national  en  Palestine,  est  un  fait,  une  force  qu'on  ne  saurait  nier...  Le 
gouvernement  britannique  s'est  engagé  à  favoriser  l'établissement  de 
ce  foyer  national  israélite  ;  il  ne  peut  pas  et  ne  doit  pas  se  rétracter... 
Que  le  mandat  de  Palestine  soit  attribué  à  la  France  ou  à  l'Angleterre, 
une  entente  entre  la  France  et  les  sionistes  est  aussi  indispensable  qu'une 
entre  la  France  et  l'émir  Faïçal.  » 

(2)  Westminster  Gazette  des  8  et  12  septembre  1919. 

{3)  Ibiii,,  12  septembre  1919. 


300  LA    FRANCE    EN    SYKIE 

sur  une  pareille  question  (i).  »  Le  Moming  Post  ne  veut 
pas  davantage  que  «  l'ampoule  sj^ienne  devienne  une 
plaie  (2)  »  ;  il  excuse  de  son  mieux  la  présence  des  troupes 
anglaises  en  Syrie,  où,  dit-il,  «  des  désordres  éclateraient 
si  nous  nous  retirions.  »  Le  Morning  Post  dénonce  ainsi 
sans  s'en  douter  les  résultats  de  l'agitation  antifran- 
çaise menée  sous  l'œil  mieux  que  tolérant  de  l'autorité 
militaire  britannique.  Ainsi  que  l'écrivait  M.  Chekri 
Ganem  au  Times,  «  le  général  AUenby  n'avait  qu'à  le 
vouloir,  et  aucun  parti  contraire  au  mandat  français 
ne  se  fût  formé  en  Syrie.  » 

Quant  au  Daily  Telegraph,  il  proteste,  le  10  septembre, 
de  la  droiture  des  intentions  et  des  procédés  de  l'Angle- 
terre :  «  La  Grande-Bretagne  a  été  constamment  loyale 
et  honnête  dans  l'exécution  de  ses  engagements...  Nous 
n'hésitons  pas  à  proclamer  que  nous  avons  été  unifor- 
mément corrects,  et  qu'on  ne  saurait  prouver  contre 
nous  la  moindre  accusation  d'inimitié...  Personne  en 
Angleterre  ne  doute  un  seul  instant  que  les  Français  ont 
en  Syrie  des  droits  indiscutables,  et  que  nous  serions  les 
premiers  à  défendre  s'ils  étaient  attaqués...  En  ce  qui 
nous  concerne,  la  France  a  la  main  absolument  libre  pour 
poursuivre  en  Orient  son  œuvre  civilisatrice,  avec  notre 
■sympathie  et  toutes  les  marques  de  notre  amitié...  » 

Le  journal  ajoute  que  malheureusement  les  Français 
ne  sont  pas  populaires  en  Syrie  et  conclut  :  «  Il  nous 
■tarde  de  voir  notre  alliée  se  charger  en  Syrie  des  respon- 
sabilités qui  lui  incombent,  soit  sous  la  forme  d'un 
mandat,  soit  sous  celle  d'un  protectorat.  Mais  il  est 
clair  qu'il  faudra  obtenir  d'abord  le  consentement  des 
Syriens  eux-mêmes.  » 

Cette  réticence  se  retrouve  en  conclusion  de  toutes  les 

(i)  Daily  Mail,  16  septembre  1919. 

(2)  «  I.a  plupart  des  questions,  qui  sont  aujourd'hui  en  litige,  ont,  pour 
l'Angleterre,  beaucoup  moins  d'importance  que  la  perspective  d'un 
désDccord  avec  la  France,  surtout  pour  un  motif  pareil.  » 


L'ACCORD    DU    I5    SEPTEMBRE    I919  30I 

démonstrations  de  sympathie  des  feuilles  anglaises  à 
notre  égard.  Si  la  polémique  a  tout  à  coup  perdu  son 
âpreté  pour  se  faire  courtoise,  obligeante  même,  la 
méthode  n'a  pas  varié  :  nos  alliés  esquivent  la  discussion, 
et  nous  laissent  seuls  en  présence  des  Arabes,  envers 
lesquels  la  France  est  invitée  à  tenir  les  promesses  de 
l'Angleterre. 

Car  l'Angleterre  avait  pris  «  un  engagement  formel  >►  (i) 
envers  le  chérif  de  La  Mecque.  Le  ii  septembre,  le  Daily 
Telegraph  publiait  un  très  long  article,  inspiré  sinon  dicté 
par  M.  Lloyd  George,  et  dans  lequel  la  Convention,  signée 
par  l'Angleterre  le  24  octobre  1915  avec  Hussein,  était 
enfin  avouée.  Une  lettre  du  colonel  Lawrence  au  Times 
en  révélait  aussi  l'essentiel  dans  le  même  moment.  Par 
la  Convention  anglo-arabe  de  1915,  la  Grande-Bretagne 
«  s'obligeait  à  reconnaître  et  à  assister...  l'indépendance 
des  Arabes  dans  une  sphère  dont  les  limites  nord  et  nord- 
ouest  seules  ont  une  importance...  »  (2). 

Le  Temps  du  18  septembre  1919  résumait  dans  une 
note  d'allure  officieuse  les  négociations  de  1915. 

«  Les  échanges  de  vues,  disait  cette  note,  entre  le 
gouvernement  britannique  et  Hussein,  chérif  de  La 
Mecque,  puis  roi  du  Hedjaz,  au  sujet  des  conditions  ter- 
ritoriales de  la  paix  dans  le  Levant,  se  ramènent  à  huit 
lettres  échangées  entre  juillet  1915  et  janvier  1916  : 

«  1°  En  juillet  1915  le  chérif  propose  sa  coopération 
militaire  au  gouvernement  britannique  et  demande  en 
échange  l'indépendance  des  Arabes  limitée  dans  un  ter- 
ritoire comprenant  au  nord  Mersine  et  Adana,  et  limitée 
ensuite  par  le  37^  degré  de  latitude  jusqu'à  la  frontière 
persane  ;  la  limite  est  devait  être  la  frontière  persane 
jusqu'au  golfe  de  Bassorah  ;  au  sud,  le  territoire  devait 
border  l'océan  Indien  tout  en  laissant  de  côté  Aden  ;  à 


(i)  El  Ahram,  septembre  1919. 

(2)  Daily  Telegraph,  ii  septembre  1919. 


302  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

l'ouest,  enfin,  il  devait  avoir  pour  limites  la  mer  Rouge 
et  la  Méditerranée  jusqu'à  Mersine. 

«  2°  Le  30  août  1915,  sir  Henry  Mac  Mahon,  résident 
britannique  au  Caire,  répondait  évasivement  en  faisant 
observer  que  la  discussion  des  frontières  futures  était 
prématurée. 

«  3°  Dans  une  lettre  du  9  septembre,  transmise  au 
Foreign  Office,  le  18  octobre,  par  sir  Henry  Mac  Mahon,  le 
chérif  insistait  pour  qu'on  discutât  immédiatement  la 
question  des  frontières.  En  transmettant  cette  lettre,  sir 
Henry  Mac  Mahon  rapportait  une  déclaration  faite  à  lui 
par  le  représentant  du  chérif  en  Egypte  et  ainsi  conçue  : 

L'occupation  par  la  France  des  districts  purement  arabes 
d'Alep,  Hamah,  Honas  et  Damas  se  heurterait  de  la  part  des 
Arabes  à  une  résistance  par  les  armes,  mais  ces  districts  exceptés, 
ils  accepteraient  quelques  modifications  des  frontières  nord-est 
proposées  par  le  chérif  de  la  Mecque. 

«  40  Le  24  octobre  1915,  sir  Henry  Mac  Mahon,  sur 
l'ordre  de  son  gouvernement,  adressait  au  chérif  une 
lettre  contenant  la  note  suivante  : 

Les  districts  de  Mersine  et  d'.A.Iexandrette,  et  les  parties  de  la 
Syrie  situées  à  l'ouest  des  districts  de  Damas,  Homs,  Hamah  et 
Alep  ne  peuvent  être  considérés  comme  purement  arabes  et  doivent 
être  exclus  des  limites  et  frontières  envisagées.  Avec  les  modifi- 
cations ci-dessus  et  sans  préjudice  de  nos  traités  actuels  avec  les 
chefs  arabes,  nous  acceptons  ces  limites  et  frontières  ;  et  en  ce 
qui  concerne,  à  l'intérieur  de  ces  limites,  les  parties  des  territoires 
où  la  Grande-Bretagne  est  libre  d'agir  sans  porter  atteinte  aux 
intérêts  de  son  alliée,  la  France,  je  suis  autorisé  par  le  gouver- 
nement britannique  à  vous  donner  les  assurances  suivantes  et 
à  faire  la  réponse  suivante  à  votre  lettre  : 

Sous  réserve  des  modifications  ci-dessus,  la  Grande-Bretagne  est 
disposée  à  reconnaître  et  à  soutenir  l'indépendance  des  territoires 
compris  dans  les  limites  et  frontières  proposées  par  le  chérif  de  La 
Mecque. 

«  50  Le  5  novembre  1915,  le  chérif  répondait  qu'il  con- 
sent à  l'exclusion  de  Mersine  et  d'Adana,  mais  il  conti- 


L  ACCORD    DU    15    SEPTEMBRE    igiQ  303 

nuait  à  réclamer  les  autres  territoires  et  notamment 
Beyrouth. 

«  6°  Le  13  décembre,  sir  Henry  Mac  Mahon  prenait 
acte  de  la  renonciation  du  chérif  à  Mersine  et  Adana. 

«  7°  Le  I''''  janvier  1916,  le  chérif  faisait  connaître  qu'il 
renonçait,  pour  ne  pas  troubler  l'alliance  franco-britan- 
nique, à  insister  pendant  la  guerre  sur  ses  revendications 
concernant  le  Liban  ;  mais  il  annonçait  que,  la  guerre 
terminée,  il  les  ferait  valoir  à  nouveau. 

«  8°  Le  30  janvier  1916,  sir  Henry  Mac  Mahon  prenait 
acte  du  désir  du  chérif  d'éviter  tout  ce  qui  pourrait  nuire 
à  l'alliance  entre  la  France  et  la  Grande-Bretagne,  et 
r avertissait  que  cette  amitié  entre  la  Grande-Bretagne  et 
la  France  sera  maintenue  ccprès  la  guerre. 

«  Depuis  cette  époque,  la  question  des  conditions  terri- 
toriales de  la  paix  n'a  plus  fait  l'objet,  entre  le  chérif  et 
la  Grande-Bretagne,  ni  d'aucune  correspondance  nou- 
velle, ni  d'aucun  traité. 

«  Il  résulte  de  ces  documents  : 

«  1°  Que  dans  sa  lettre  du  24  octobre  1915,  qui  formule 
le  seul  engagement  pris  par  la  Grande-Bretagne  à  l'égard 
du  chérif,  le  gouvernement  britannique  n'a  contracté 
aucune  obligation  qui  puisse  être  opposée  au  Traité  franco- 
britannique  de  mai  1916. 

«  2°  Qu'aucun  engagement  nouveau  n'a  été  contracté 
par  la  Grande-Bretagne  à  l'égard  du  chérif,  après  l'ouver- 
ture des  pourparlers  que  M.  Georges  Picot  a  été  chargé 
de  conduire  à  Londres  pour  préparer  le  Traité  de  1916. 
La  première  entrevue  des  négociateurs  eut  lieu  en  effet 
le  23  novembre  191 5,  et  les  deux  dernières  lettres  échan- 
gées en  janvier  igi6  n'ajoutent  rien  aux  engagements 
pris  envers  le  roi  Hussein  dans  la  lettre  du  24  octobre 
précédent.  » 

Cette  note  du  Temps,  très  détaillée  en  apparence,  était 
malheureusement  incomplète.  Le  gouvernement  britan- 
nique n'y  publiait  en  effet  pas  tout  au  long  la  lettre  de 


304  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

sir  Henry  Mac  Mahon,  en  date  du  24  octobre  1915.  Il 
n'était  sans  doute  pas  de  son  intérêt  de  provoquer  la 
comparaison  entre  la  façon  dont  il  s'était  entremis  pour 
la  sauvegarde  de  nos  droits  sur  la  Syrie  côtière,  et  son 
énergie  à  réserver  avec  la  plus  grande  précision  ceux  de 
l'Angleterre  sur  tout  ce  qu'il  y  a  de  substantiel  en  Méso- 
potamie. Dans  la  lettre  en  question  se  trouvait  en  efïet 
une  phrase  disant,  à  peu  près  textuellement,  qu'en  vertu 
des  droits  acquis,  le  chérif  Hussein  reconnaissait  au 
«  gouvernement  britannique  le  droit  d'exercer  un  con- 
trôle administratif  spécial  »  sur  les  vilayets  de  Bassorah 
et  de  Bagdad. 


Lorsqu'on  en  vint  aux  négocations  franco-britanniques 
qui  aboutirent  à  l'Accord  de  1916,  il  fallut  préciser  les 
situations  respectives  de  la  France  et  de  l'Angleterre 
dans  l'ancien  empire  ottoman.  Le  Foreign  Office  commit 
alors  une  lourde  faute,  dont  les  conséquences  devaient 
avoir  une  grande  répercussion.  Il  n'avoua  pas  à  nos 
représentants  ses  engagements  antérieurs.  Mais,  pour  se 
ménager  une  échappatoire  dans  l'avenir,  il  imagina  de 
diviser  la  Syrie  en  deux  zones  à  régime  distinct,  la  zone 
côtière  et  la  zone  intérieure.  Cependant  le  silence  du 
cabinet  de  Londres  ne  suffisait  pas  à  régler  la  question. 
Les  Arabes  étant  restés  en  dehors  du  pacte  de  1916,  les 
Accords  de  1915  demeuraient  pour  eux  leur  charte- 
partie,  et  Hussein  pouvait  à  la  rigueur  se  déclarer  lui- 
même  joué. 

Le  Times  du  8  septembre  1919  rappelait  brièvement 
une  déclaration,  dite  des  Sept  Syriens,  faite  au  Caire, 
le  II  janvier  1917,  par  sir  Mark  Sykes  à  une  délégation 
de  musulmans  de  Syrie.  Elle  promettait  l'indépendance 
complète  aux  États  arabes  à  fonder  à  la  suite  de  la  guerre, 
comme  à  ceux  qui  existaient  déjà.  Le  colonel  Lawrence 
consacra   à  cette   déclaration  un  commentaire  signifi- 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I9I9  305 

catif.  La  déclaration,  disait-il,  pouvait  difficilement  se 
concilier  avec  l'Accord  de  1916,  d'autant  qu'elle  allait 
encore  au  delà  de  la  Convention  conclue  en  1915  avec  le 
roi  Hussein.  Cette  discordance,  rappelait  le  colonel 
Lawrence,  avait  fait  depuis,  entre  le  général  Allenby 
et  l'émir  Faïçal,  l'objet  d'un  arrangement  qui  limitait 
l'action  des  troupes  chérifiennes  aux  territoires  attribués 
aux  Arabes  par  l'accord  Sykes-Picot.  C'est  en  vertu  de 
cette  entente  secrète,  qui,  sans  doute,  avait  été  très  pré- 
cise, que  le  fils  du  chérif  put  installer  à  Damas,  en 
mai  1919,  un  véritable  gouvernement  arabe,  sans  qu'au- 
cun des' engagements  alors  connus  n'ait  légitimé  cette 
initiative. 

Au  moment  où  M.  Lloyd  George  allait  à  nouveau  dis- 
cuter à  Paris  la  question  syrienne,  il  lui  importait,  à 
défaut  de  l'approbation  du  public  français,  de  se  ménager 
l'appui  de  l'opinion  britannique.  C'est  à  quoi  tendait 
manifestement  l'article  du  Daily  Telegrafh  du  11  sep- 
tembre. Il  fallait  démontrer  que  l'efficacité  de  l'aide  mili- 
taire arabe  pendant  la  guerre  faisait  à  l'Angleterre  un 
devoir  de  tenir  sa  parole  envers  Hussein  et  Faïçal.  Il 
n'était  pas  moins  nécessaire  d'afi&rmer  la  constante  rec- 
titude des  procédés  britanniques  à  l'égard  de  la  France, 
sur  laquelle  on  rejetait  tous  les  torts.  L'Angleterre  pou- 
vait-elle négliger  les  ambitions  de  Faïçal,  après  que  les 
Arabes  avaient  «  jeté  dans  la  lutte  une  armée  de  30  000  à 
100  000  hommes  ».  L'approximation  est  large.  Mais  la 
polémique  n'a  que  faire  des  précisions.  «  Nous  mîmes  sur 
pied,  continue  le  journal  anglais,  plus  d'un  million 
d'hommes  et  dépensâmes  des  centaines  de  millions,  et 
la  défaite  de  cette  armée  turque,  conduite  par  les  Alle- 
mands, a  été  un  triomphe  pour  les  armées  anglaises, 
triomphe  dans  lequel  aucune  Puissance,  sauf  l'Arabie, 
ne  joua  un  rôle.  »  Triomphe  modeste,  s'il  fallut  un  mUlion 
d'hommes  pour  venir  à  bout  des  80  000  Turcs  de  l'armée 
de  Palestine  et  des  70  000  qui  défendaient  la  Mésopo- 

20 


^06  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

tamie.  Mais,  puisque  triomphe  il  y  a,  le  contingent  fran- 
çais méritait,  semble-t-il,  d'y  être  associé.  Jadis,  le  com- 
mandement britannique  l'avait  couvert  d'éloges.  C'était 
au  temps  où,  sur  le  front  d'Occident,  les  troupes  fran- 
çaises rétablissaient  les  situations  les  plus  Compromises 
et  conduisaient  l'assaut  victorieux  contre  l'Allemagne. 

Le  puissant  effort  des  Arabes  appelle  une  récompense  ; 
aussi,  parlant  de  Faïçal,  le  Daily  Telegraph  n'hésite-t-il 
pas  à  déclarer  :  «  Nous  nous  considérons,  comme  liés  à 
lui  autant  qu'aux  Français.  »  Il  tait  l'affaire  de  Mundjem 
bey,  dont  notre  presse  n'a  pas  soufflé  mot,  mais  récrimine 
longuement  contre  l'incident  de  l'émir  Saïd,  trop  insi- 
gnifiant pour  «  qu'on  en  fît  même  un  malentendu  ». 
L'arrestation  de  l'émir  fut  opérée  en  effet  «  de  la  manière 
la  plus  correcte  ».  Cette  affaire  a  prouvé  «  avec  queUe 
regrettable  ténacité  on  continue  à  se  méprendre  sur  nos 
intentions  en  France  »  ;  la  presse  française  et  le  gouver- 
nement français  lui-même  «  se  sont  emparés  d'un  incident 
pour  en  faire  un  acte  commis  pour  défier  l'autorité  et 
les  protestations  de  la  France...  »  Nos  alliés  sont  encore 
tout  surpris  de  voir  «  la  manière  unanime  et  prématurée 
dont  les  Français  ont  dénoncé  l'incident  comme  un  acte 
délibérément  inamical  ». 

L'article  du  Daily  Telegraph  nous  dépeint  la  mentalité 
de  M.  Lloyd  George  à  la  veille  de  la  négociation  sur  la 
Syrie.  Les  intentions  du  ministre  anglais  étaient  dès  lors 
vraisemblablement  arrêtées  ;  le  Daily  Telegraph  se  préoc- 
cupe en  effet  de  réfuter  par  avance  certaines  objections 
qu'on  lira  dans  la  presse  française,  après  la  conclusion 
de  l'Accord  du  15  septembre.  La  question  s'est  posée 
alors  de  savoir  dans  quelle  mesure,  pendant  la  prépara- 
tion des  Accords  de  1916,  M.  Georges  Picot  avait  été  ren- 
seigné sur  les  tractations  anglo-arabes  de  1915.  Le  Daily 
Telegraph  écrivait  à  ce  sujet  ;  «  Ceux  qui  ne  connaissent 
pas  les  termes  de  la  convention  entre  l'Angleterre  et  le 
chérif  de  La  Mecque  affirment  que  M.  Picot  n'avait  pas 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I9I9  307 

été  avisé  de  l'existence  de  cette  convention.  Ce  n'est  pas 
exact.  Il  est  à  peine  nécessaire  de  signaler  à  l'attention 
des  lecteurs  le  fait  que  tous  les  détails  de  la  ligne  de 
démarcation  arrêtés  avec  Hussein  ont  été  exposés  à  nou- 
veau par  les  Anglais,  comme  c'était  leur  devoir  de  le 
faire,  et  acceptés  par  les  Français  dans  la  convention 
Sykes-Picot.  » 

Il  est  certain  que  M.  Georges  Picot  eut  connaissance 
en  1915  des  pourparlers  qui  se  poursuivaient.  Il  ne  paraît 
pas  moins  avéré  qu'on  ne  lui  communiqua  pas  les  lettres 
échangées  entre  la  Grande-Bretagne  et  le  chérif.  Les 
informations  que  notre  haut  commissaire  reçut,  le  23  no- 
vembre 1915,  de  la  bouche  de  sir  Arthur  Nicholson 
n'étaient  malheureusement  ni  complètes,  ni  précises.  On 
ne  l'instruisit  pas  de  la  teneur,  de  la  portée  et  du  résultat 
final  des  négociations  anglo-arabes.  M.  Georges  Picot 
eut  au  contraire  l'occasion  de  repousser,  devant  sir 
Arthur  Nicholson,  l'idée  d'un  État  arabe  indépendant. 
Le  21  décembre  suivant,  il  apporta  au  Foreign  Office 
l'acceptation  des  bases  du  Traité  de  1916,  mais  non  celle 
de  l'Accord  du  24  octobre  précédent,  que  le  gouverne- 
ment français  ignorait,  et  dont  il  reçut  communication 
complète  seulement  en  février  1919. 

Connaissant  l'Accord  de  1915,  M.  Georges  Picot  n'eût 
d'ailleurs  pas  signé  celui  de  1916,  radicalement  incom- 
patible avec  le  premier. 

Le  Foreign  Office  affirm.a  dans  la  suite  que  le  Traité 
de  1916  reconnaît  l'indépendance  des  émirats  arabes  dont 
0  prévoit  la  constitution,  indépendance  promise  par  l'An- 
gleterre en  1915.  Tout  au  contraire,  le  Traité  de  1916 
mentionne  que  ceux  de  ces  émirats  situés  en  zone  A 
seront  placés  sous  une  tutelle  française.  L'article  23  du 
pacte  de  la  Société  des  nations  a  même  été  rédigé  confor- 
mément à  cette  stipulation.  On  doit  en  conclure  que, 
dans  les  négociations  sur  la  Sj^ie,  le  prince  Faïçal 
n'avait  pas  à  figurer  sur  le  même  pied  queïla  France. 


308  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Lorsqu'en  septembre  191g,  l'Angleterre  abattit  son 
jeu,  la  France  ne  pouvait  donc  s'arrêter  à  des  promesses 
défavorables  à  ses  intérêts,  et  contradictoires  avec  les 
arrangements  qu'elle-même  avait  signés. 

L'Asie  française  a  clairement  défini  la  situation  dans 
les  lignes  suivantes  :  a  Lorsque  nous  nous  liions  avec 
l'Angleterre  par  l'Accord  de  1916,  aucune  mention  n'était 
faite  dans  la  convention  de  la  lourde  hypothèque  dont 
se  trouvait  grevée  la  zone  A,  oii  nous  devions  exercer  une 
influence  réelle,  bien  qu'indirecte.  Depuis,  nous  avons 
été  mis  en  présence  du  fait  accompli  ;  on  a  sorti  des 
«  papiers  »,  où  notre  signature  eût  dû  figurer,  parce  que 
nous  étions  en  cause,  on  nous  a  mis  en  face  de  l'émir 
Faïçal,  que  nous  ne  connaissions  que  comme  le  chef  d'un 
parti  de  cavaliers  du  Hedjaz  ;  on  a  encouragé  ses  préten- 
tions sur  la  S5n:ie,  en  équivoquant  sur  cette  langue  com- 
mune, l'arabe,  qui  laisse  croire  à  une  identité  de  race  et 
de  population  entre  l'Arabie  et  la  S3n:ie  ;  des  «  Syriens  » 
on  a  tenu  à  faire  des  «  Arabes  »,  et  à  ces  «  Syriens  »  en 
majorité  musulmane,  on  a  laissé  entendre  que  leur  auto- 
nomie ne  pourrait  se  réaliser  que  grâce  à  la  fiction  d'un 
panarabisme  qui  risque  de  compromettre  les  intérêts  les 
plus  graves  de  la  France. 

«  Enfin,  cet  émir  Faïçal,  on  nous  l'a  imposé,  on  l'a  intro- 
duit à  la  Conférence  de  la  paix  comme  représentant  de 
notre  zone  de  la  Syrie  intérieure,  tandis  que  l'on  se  gar- 
dait bien  de  trouver  en  Mésopotarnie  quelque  autre  émir 
qui  vînt,  ne  fût-ce  que  par  compensation,  représenter 
les  vœux  d'autonomie  ou  d'indépendance  de  la  Mésopo- 
tamie anglaise.  Et  maintenant  (^'on  a  créé  de  toutes 
pièces  un  prétendant  arabe,  on  nous  a  mis  en  demeure 
de  nous  entendre  avec  lui  (i).  » 

Le  correspondant  du  Times  à  Damas  voyait  juste, 
lorsqu'il  écrivait  :  «  Le  défaut  fondamental  de  notre  posi- 

(i)  L'Asie  française,  août-novembre  1919. 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I9I9  309 

tion  est  la  diplomatie  secrète.  C'est  elle  qui  est  la  cause 
de  toutes  les  aigreurs,  c'est  elle  qui  nous  empêche  de 
trouver  une  issue  entièrement  favorable  à  la  difficulté 
actuelle.  Nos  diplomates  secrets,  pendant  la  guerre, 
croyaient  si  peu  à  notre  victoire,  qu'ils  ont  distribué  des 
promesses  à  droite  et  à  gauche,  cherchant  des  alliés  dans 
tous  les  coins,  sans  même  se  donner  la  peine  d'éviter  des 
contradictions  dans  leurs  promesses.  C'est  ainsi  que  la 
Convention  Sykes-Picot  donnait  à  la  France  toute  la 
Syrie,  ainsi  que  les  vilayets  d'Adana,  de  Diarbékir  et  de 
Mossoul  ;  cet  accord  contredisait  formellement  les  enga- 
gements secrets  pris  antérieurement  avec  les  Arabes  (i).  » 


II 


Pour  assister  M.  Lloyd  George  dans  la  négociation  sur 
l'Orient,  le  maréchal  Allenby  fut  appelé  spécialement 
d'Egypte. 

Le  gouvernement  français  avait  précisément  la  bonne 
fortune  de  posséder  à  Paris  son  haut  commissaire  en 
Syrie,  seul  compétent  pour  parler  avec  pleine  autorité 
des  affaires  syriennes.  On  ne  doutait  pas  que  M.  Georges 
Picot  n'accompagnât  M.  Clemenceau.  Mais  sa  présence 
n'était-elle  pas  agréable  à  M.  Lloyd  George,  ou  M.  Cle- 
menceau se  croyait-il  suffisamment  éclairé  pour  tenir 
seul  la  partie  en  face  de  ses  deux  interlocuteurs?  Le  fait 
est  que,  la  veille  du  jour  où  la  discussion  devait  s'ouvrir, 
M.  Georges  Picot  reçut  l'ordre  de  quitter  Paris  sur  l'heure 
pour  la  Syrie. 

Au  point  où  se  trouvait  la  question  syrienne  en  sep- 
tembre 1919,  la  négociation  projetée  semblait  devoir 
porter  d'abord  sur  la  relève  des  troupes  britanniques  par 

(i)  Le  Times  du  6  septembre  1922. 


310  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

des  effectifs  français,  ensuite  sur  l'élaboration  d'un  statut 
politique  définitif  pour  la  Syrie. 

La  relève  revenait  à  l'ordre  du  jour.  Préparée  depuis  le 
5  février  par  l'état-major  interallié,  elle  demeurait  encore 
en  suspens.  Il  n'était  plus  possible  de  la  retarder.  Le  Times 
prétendait,  que,  pour  s'imposer  en  Syrie,  la  France  n'au- 
rait pas  trop  de  loo  ooo  hommes.  Nous  dûmes,  plus  tard, 
envoyer  dans  le  Levant  des  effectifs  approchant  de  ce 
chiffre,  pour  tenir  tête  au  double  péril  kemaliste  et  faïça- 
lien.  En  septembre  1919,  25  à  30  000  hommes  suffisaient. 
Il  n'en  aurait  jamais  fallu  davantage  si  Londres  ne  nous 
avait  lié  les  mains,  et  si  le  gouvernement  français, 
adoptant  enfin  une  politique  nette,  avait  pris  les  moyens 
de  faire  respecter  son  autorité. 

Notre  intérêt  ne  nous  engageait  guère  à  revendiquer 
la  partie  de  l'Arménie  que  le  Traité  de  1916  avait  inscrite 
dans  notre  zone  d'influence.  C'était  du  moins  une  mon- 
naie d'échange;  comme,  d'autre  part,  le'  récent  traité 
anglo-persan  lésait  nos  intérêts,  nous  étions  fondés  à  ré- 
clamer, non  pas  des  compensations,  mais  raffermissement 
de  notre  situation  générale  dans  le  Levant.  L'expérience 
montrait  que  toute  idée  de  collaboration  avec  l'émir 
Faïçal  devait  être  écartée.  Celui-ci  ne  l'avait  jamais 
acceptée  que  dans  les  mots.  Le  malencontreux  essai  de 
négociations  tenté  par  M.  Clemenceau,  quelques  mois 
auparavant,  en  était  la  preuve.  Nous  ne  pouvions  nous 
entendre  avec  l'émir  que  s'il  savait  n'avoir  plus  à  compter 
sur  le  concours  secret  d'une  tierce  Puissance.  Et  tel  n'était 
malheureusement  pas  le  cas.  D'ailleurs,  à  cette  heure-là 
même,  Faïçal  continuait  à  nous  susciter  en  Syrie  toutes 
sortes  de  difficultés.  S'il  déclarait  ne  pas  vouloir  sacrifier 
la  Syrie  à  la  France,  pourquoi  aurions-nous  plus  long- 
temps sacrifié  les  Syriens  à  sa  politique  personnelle?  Il  n'y 
avait  donc  qu'à  revenir  purement  et  simplement  aux  sti- 
pulations de  igiô.'fPour  faire  triompher  notre  conception 
du  mandat  syrien,  quels  obstacles  restaient  à  surmonter, 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    IQIi)  JIl 

après  les  témoignages  de  bienveillance  de  la  presse  bri- 
tannique? Lord  Curzon  n'avait-il  pas  lui-même  déclaré, 
vers  le  milieu  d'août,  dans  une  conversation  que  les  jour- 
naux anglais  publièrent  :  «  Bien  loin  de  faire  obstacle  aux 
revendications  de  la  France,  le  gouvernement  britannique 
les  a  toujours  soutenues  à  la  Conférence  de  la  paix,  dans 
l'esprit  le  plus  amical  et  sans  aucune  arrière-pensée.  »  Si  le 
gouvernement  britannique  gardait  encore  ces  heureuses 
dispositions,  un  bref  entretien  pouvait  tout  régler. 

L'entretien  fut  bref,  en  effet.  Le  15  septembre  le  débat 
s'était  ouvert  ;  le  même  jour  l'Accord  était  conclu. 

Contrairement  à  ce  qu'on  attendait,  l'Accord  se  limi- 
tait strictement  à  la  relève  des  troupes  britanniques  par 
les  nôtres  «  à  l'ouest  de  la  ligne  Sykes-Picot  ».  Il  conservait 
le  caractère  «  d'un  arrangement  purement  temporaire 
et  provisoire  réglant  l'occupation  militaire  sans  préjuger 
la  solution  définitive  des  questions  de  mandat  et  de  fron- 
tières... »  Rien  de  plus  restreint  par  conséquent.  Une  note 
officieuse  du  Temps  du  17  septembre  donnait  en  ces 
tenues  un  aperçu  général  de  l'Accord  : 

Nous  croyons  savoir  que  MM.  Clemenceau  et  Lloyd  George 
se  sont  mis  d'accord  sur  les  changements  qu'il  convient  d'apporter 
au  mode  d'occupation  militaire  des  territoires  du  Levant  par  les 
troupes  françaises  et  britanniques. 

Tîn  vertu  de  cet  accord,  les  troupes  britanniques  doivent,  à  la 
date  du  1°''  novembre  prochain,  évacuer  tous  les  territoires  situés 
au  nord  de  la  frontière  entre  la  Syrie  et  la  Palestine,  étant 
entendu  que  cette  frontière  n'a  qu'un  caractère  provisoire,  et 
que  son  tracé  pourra  être  remanié  quand  la  Conférence  de  la  paix 
statuera  définitivement  sur  l'organisation  politique  du  Levant. 

Il  ne  semble  pas  que  le  district  de  Mossoul  soit  compris  dans 
les  régions  où  la  Grande-Bretagne  entend  cesser  d'être  respon- 
sable du  maintien  de  l'ordre. 

D'autre  part,  il  est  convenu  que  le  départ  des  troupes  britan- 
niques n'aura  pas  pour  conséquence  l'occupation  par  les  troupes 
françaises  des  cjuatre  villes  de  Damas,  Hamah,  Homs  et  Alep, 
lesquelles  se  trouvent  dans  la  «  zone  A  »,  où  r.\ccord  franco-bri- 
tannique de  1916  prévoit  la  constitution  d'un  État  arabe  ou  d'une 


3T.:  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

confédération  d'États  arabes.  Néanmoins,  c'est  au  gouvernement 
français,  et  non  au  gouvernement  britannique,  que  ce  pouvoir 
arabe  devra  désormais  demander  un  appui  et  des  conseils. 

Parmi  les  territoires  où  la  relève  des  troupes  britanniques 
devra  être  opérée  par  les  troupes  françaises  elles-mêmes,  figure 
la  Cilicie,  où  se  trouvent  déjà  des  unités  françaises,  ainsi  qu'une 
mission  française  dirigée  par  le  colonel  Brémond. 

Cette  répartition  actuelle  des  responsabilités  et  des  forces  d'oc- 
cupation ne  préjuge  d'ailleurs  en  rien  les  communications  ulté- 
rieures qui  pourront  être  échangées  entre  les  deux  gouvernements, 
à  propos  des  questions  politiques  qui  se  posent  en  Syrie,  ni,  répé- 
tons-le, les  solutions  déiinitives  qui  ne  pourront  être  arrêtées  que 
par  la  Conférence  de  la  paix. 

La  presse  britannique  présenta  néanmoins  cet  Accord 
comme  constituant  une  solution  définitive  des  affaires 
de  Syrie.  C'était  en  élargir  singulièrement  la  portée.  Dès 
lors  que  nos  troupes  étaient  admises  à  s'établir  dans  la 
zone  littorale,  nous  n'avions  plus  rien  à  demander.  Nos 
alliés  cherchaient  à  nous  convaincre  que  la  question  était 
réglée,  les  engagements  de  l'Angleterre  tenus  et  toute 
espèce  de  dissentiment  dépourvu  de  raison  d'être. 

Mais  la  presse  française  souleva  alors  ce  qu'on  a  appelé 
la  Controverse  des  Quatre  villes.  Suivant  la  thèse  britan- 
nique, l'Accord  du  15  septembre  confirmait  simplement 
les  clauses  de  la  Convention  de  1915  et  du  Traité  de  1916, 
relatives  aux  villes  de  Damas,  Alep,  Homs  et  Hamah. 
C'était  là  ime  interprétation  erronée. 

Le  dernier  accord  aggravait  à  notre  détriment  celui 
de  1916,  muet  en  ce  qui  concerne  l'occupation  militaire. 
Il  limitait  la  relève  à  la  zone  Bleue,  spécifiant  que  «  le 
départ  des  troupes  britanniques  n'aurait  pas  pour  consé- 
quence l'occvipation  par  les  troupes  françaises  des  villes 
de  Damas,  Hamah,  Homs  et  Alep.  » 

Or,  en  1916,  il  n'avait  nullement  été  prévu  que  l'aban- 
don par  les  troupes  britanniques  des  quatre  villes  de  la 
zone  A  entraînât  l'indépendance  absolue  pour  ces  villes 
et  l'interdiction  pour  les  troupes  françaises  d'y  paraître. 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    IQiq  313 

Les  stipulations  de  l'Accord  du  15  septembre  étaient 
en  raison  inverse  des  nécessités.  Laisser  le  littoral  dégarni 
de  troupes  semblait  à  la  rigueur  admissible  ;  là  vivaient 
des  populations  tranquilles  et  suffisamment  développées 
pour  se  gouverner  elles-mêmes.  Elles  souhaitaient  au 
surplus  notre  collaboration.  Une  gendarmerie  bien  orga- 
nisée eût  donc  suffi  à  assurer  l'ordre  dans  la  majeure 
partie  de  la  zone  Bleue. 

Il  en  allait  tout  autrement  de  la  zone  A,  où  le  gouver- 
nement chéri fien  entretenait  à  plaisir  l'anarchie,  e  bien 
des  habitants,  la  tranquillité  du  pays  y  rendaient  indis- 
pensable la  présence  de  nos  soldats.  Et  c'est  là  qu'elle 
était  proscrite  ! 

L'Accord  de  1919  restreignait  encore  notice  part  en 
Syrie  et  rendait  l'application  du  Traité  de  igi6  à  peu  près 
impossible.  En  nous  laissant  évincer  de  la  Syrie  inté- 
rieure, nous  renoncions  par  là  même  tacitement  à  fournir 
à  l'Etat  arabe  les  conseillers  et  les  capitaux  prévus  par 
les  Accords  de  1916.  A  l'exercice  de  l'autorité  des  premiers 
à  la  sage  utilisation  des  seconds,  il  importait  d'assurer 
des  garanties  formelles.  Tout  au  contraire  on  laissait 
subsister  à  notre  porte  un  foyer  d'agitation  qui  risquait 
d'embraser  tout  l'Orient,  et  qu'il  nous  était  défendu 
d'étouffer.  On  pouvait  néanmoins  prévoir  que  tôt  ou 
tard  nous  serions  obligés  d'entreprendre  en  Syrie  une 
action  militaire  vigoureuse  pour  tenir  nos  voisins  en  res- 
pect. Pourquoi  donc  laisser  à  nos  adversaires  tout  le 
loisir  de  s'armer  et  de  s'organiser? 

La  frontière  palestinienne  demeurait  telle  que  sous 
l'occupation  britannique.  Elle  débordait  la  ligne  Sykes- 
Picot.  Frontière  provisoire,  disait-on.  Elle  devait  en 
effet  dans  l'avenir  subir  des  rectifications,  mais  qui  nous 
retireraient  encore  un  morceau  de  territoire  syrien  (i). 

(i)  Accord  du  23  décembre  1920,  signé  par  M.  Georges  Leygues 
alors  président  du  Conseil  et  ministre  des  Affaires  étrangères. 


314  Î-Â    FRANCE    EN    SYRJE 

Loin  de  quitter  la  Syrie,  l'Angleterre  s'y  installait  par 
l'Accord  de  1919.  Sans  doute  nous  laissait-elle  enfin  seuls 
dans  la  zone  côtière  au  nord  de  la  Palestine  ;  mais  elle 
s'implantait  plus  solidement  au  sud,  a  Caïffa,  à  Jaffa,  à 
Jérusalem.  A  Damas,  à  Alep,  à  Homs  et  à  Hamah,  elle 
régnait  derrière  son  homme-lige,  l'émir  Faïçal.  A  Tékrit,  à 
Mossoul  dans  r  Assyro-Chaldée  elle  ne  cessait  pas  «  d'être 
responsable  de  l'ordre  ». 

Ainsi,  non  seulement  la  France  n'obtenait  pas  l'appli- 
cation intégrale  de  l'Accord  de  1916,  mais  acceptait  à  cet 
accord  des  modifications  qui  lui  étaient  défavorables. 
Elle  n'exigeait  pas  même  le  traitement  de  réciprocité.  Sa 
promesse  de  ne  pas  intervenir  clans  le  zone  A,  n'engageaii 
les  Anglais  à  rien  de  pareil  en  zone  B.  Ces  derniers  con- 
servaient ainsi  la  faculté  d'exercer  une  action  dominante 
sur  le  monde  arabe  qu'ils  fermaient  à  notre  influence. 

Enfin,  la  Grande-Bretagne  retenait  une  partie  de  la  zone 
d'influence  française,  puisqu'elle  demeurait  à  Mossoul.  Le 
régiiaae  de  transition  auquel  le  gouvernement  français 
consentait  n'était-il  pas  précurseur  d'un  abandon? 

En  somme,  l'Angleterre,  prise  entre  les  assurances  don- 
nées au  roi  du  Hedjaz,  puis  à  son  fils,  l'émir  Faïçal,  et 
ses  engagements  formels  envers  la  France,  avait  essayé  de 
s'évader  au  mieux  de  ses  intérêts.  Certaine  doctrine  avait 
prévalu,  attribuant  à  toutes  les  alliances  le  même  poids, 
la  même  valeur  à  toutes  les  signatures.  Mais  comment  la 
reprocher  à  nos  alliés,  lorsque  si  légèrement  nous  abdi- 
quions des  droits  que  le  cabinet  de  Londres  nous  avait 
lui-même  reconnus. 


III 


Le  Temps  du  18  septembre  1919  terminait  ainsi  son 
article  sur  l'Accord  franco-anglais  :  «  Les  troupes  britan- 
niques ne  doivent  pas  évacuer  la  région  de  Mossoul,  qui 


L  ACCORD    t>V    15    SEPTEMBRE    I9I9  315 

a  pourtant  été  placée  dans  la  zone  A  par  le  Traité  de  1916. 
Même  si  cette  exception  n'est  que  provisoire,  nous  la 
regrettons.  Et,  si  elle  devait  engager  l'avenir,  l'opinion 
française  protesterait  à  bon  droit.  » 

Cependant,  dans  son  article  du  11  septembre,  le  Daily 
Tdegraph  nous  avait  appris  que  la  question  était  de- 
puis longtemps  réglée.  En  décembre  1918,  y  lisait-on, 
il  fut  admis  que  «  le  district  de  Mossoul,  jusque-là 
attribué  à  la  sphère  française,  serait  transféré  aux 
Anglais.  » 

Si  Mossoul  était,  pour  la  Syrie,  l'un  des  éléments  indis- 
pensables-de  sa  prospérité,  sa  possession  n'était  pas  moins 
précieuse  pour  la  France.  Les  lignes  suivantes  du  Temps 
n'en  surestimaient  pas  la  valeur  :  «  Les  gisements  pétro- 
lifères  de  I\Iésopotamie,  aussi  vastes  que  ceux  du  Mexique, 
représentent,  non  seulement  des  milliards,  mais  aussi 
l'iadépendance  maritime  et  industrielle  pour  les  nations 
qui  en  auront  le  contrôle  méditerranéen.  »  C'étaient  les 
mêmes  raisons  qu'invoquait  M.  Briaud  devant  la  Cham'ore 
le  27  mars  1920  :  «  Eh  oui  !  Mossoul,  et  cela  pwur  des  rai- 
sons d'ordre  économique  sur  lesquelles  je  ne  devrais  pas 
avoir  besoin  d'insister.  Mais,  messieurs,  est-ce  que,  en 
France,  nous  ne  ferons  jamais  que  de  la  politique  senti- 
mentale? N'aurons-nous  pas  aussi  parfois  des  vues  sur 
les  grands  intérêts  économiques  auxquels  la  vie  des 
nations  est  de  plus  en  plus  liée?...  Aujourd'hui,  une 
nation  n'est  pas  grande,  parce  qu'elle  possède  politique- 
ment un  pays.  Si  elle  ne  le  possède  pas  réellement,  c'est- 
à-dire  économiquement,  U  n'en  résulte  pour  elle  que  des 
charges  d'administration. 

«  Ne  comprendrons-nous  pas  que  demain,  si  la  France 
victorieuse  n'a  pas  su  sauvegarder  dans  le  monde  entier 
ses  intérêts  matériels,  si  elle  doit  tomber,  faute  de  pré- 
voyance dans  le  domaine  économique,  sous  la  sujétion 
d'autres  pays,  quoique  victorieuse,  elle  sera,  en  réahté- 
vaincue  ? 


3l6  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

«  J'avais  donc  le  droit  et  le  devoir  de  me  préoccuper  de 
l'avenir,  et  si  nous  avions  étendu  nos  accords  jusqu'à 
Mossoul,  c'est  parce  que  Mossoul,  pour  nous,  était  en 
quelque  sorte  un  prolongement  de  l'hinterland  d'Alexan- 
drette  :  Alexandrette  était  le  débouché  indiqué  des 
pétroles  de  cette  région.  Le  pétrole  !  Ai-je  besoin  de  com- 
menter ce  mot  pour  faire  comprendre  ce  qu'il  contient 
de  promesses  d'avenir  pour  le  pays  qui  n'en  sera  pas 
démuni?  » 

Pourtant  M.  Clemenceau  avait  en  principe  cédé  Mos- 
soul aux  Anglais.  Dans  le  procès-verbal  du  Conseil 
suprême  du  21  mai  1919,  on  peut  en  effet  lire  le  dialogue 
suivant  entre  M.  Clemenceau  et  M.  Lloyd  George  : 

«  M.  Clemenceau.  —  Quand  je  suis  allé  à  Londres 
l'automne  dernier,  je  vous  ai  dit  :  «  Faites-moi  connaître 
«  ce  que  vous  voulez  en  Asie,  afin  de  supprimer  entre 
«  nous  toute  cause  de  malentendu.  »  Et  vous  m'avez 
dit  :  «  Nous  voulons  Mossoul,  que  le  traité  Sykes-Picot 
«  place  dans  la  zone  d'influence  française.  » 

«  Je  vous  ai  promis  d'arranger  la  chose  et  je  l'ai  fait 
malgré  l'opposition  du  Quai  d'Orsay.  « 

«  M.  Lloyd  George.  —  A  Londres,  la  Syrie  étant  pro- 
mise à  la  France,  la  Mésopotamie  à  la  Grande-Bretagne, 
je  vous  ai  en  effet  demandé  de  faire  passer  Mossoul  dans 
la  zone  britannique,  et  vous  y  avez  consenti.  » 

Le  22  mai,  M.  Clemenceau  confirme  ses  paroles  de  la 
veille  :  «  Quand  je  suis  allé  à  Londres  l'automne  dernier, 
comme  il  y  avait  sur  place  des  différends  entre  Anglais 
et  Français  sur  lesquels  je  ne  désire  pas  revenir,  j'ai 
demandé  à  M.  Lloyd  George  quel  était  son  dernier  mot. 
Il  m'a  dit  sans  hésiter  qu'il  désirait  que  Mossoul  fût  com- 
prise dans  la  zone  britannique.  Je  lui  ai  déclaré  que 
j'étais  prêt  à  imposer  cette  solution  au  ministère  des 
Affaires  étrangères.  » 

Le  Quai  d'Orsay  paraît  d'ailleurs  avoir  connu  deux 


l'accord  du  15  SEPTEMBRE  igig  317 

mois  plus  tard  seulement  le  sens  et  la  portée  d'un  entre- 
tien dont  M.  Clemenceau  négligea  même  d'informer  son 
propre  ministre  des  Affaires  étrangères  !  Et  le  haut  com- 
missaire à  Beyrouth  fut  lui-même  longtemps  encore  tenu 
dans  l'ignorance  de  la  tractation  qui  nous  dépossédait  de 
Mossoul  (i).  Cet  abandon  ne  fut  pas  davantage  connu  à 
Londres  qu'à  Paris.  Sinon,  qu'eût  signifié  la  campagne 
persistante  des  journaux  de  Londres  en  faveur  de  l'exten- 
sion de  la  zone  anglaise  à  la  Haute-Mésopotamie  ?  M.  Scott- 
land  Liddel,  représentant  de  la  presse  britannique  en 
Mésopotamie,  fournissait  les  arguments  :  tous  les  chefs 
spirituels  des  mahométans  chiites,  écrivait-il,  «  furent 
d'avis  que  Mossoial  et  le  pays  voisin  sont,  par  la  race,  la 
politique,  le  commerce  et  les  liens  économiques,  attachés 
à  Bagdad,  et  devraient  être  liés  à  cette  ville  sous  une 
administration  centrale.  Les  notables  de  Bagdad  et  de 
Mossoul  qui  ont  parlé  de  la  sorte  insistent  dans  ce  sens...  » 
Lorsque  l'on  se  rappelle  les  procédés  mis  en  œuvre 
pour  orienter  dans  la  zone  française  les  souhaits  des 
populations,  on  ne  peut  se  défendre  d'un  certain  scep- 
ticisme en  présence  des  vœux  émis  dans  une  sphère  où 
l'Angleterre  agissait  sans  concurrent  et  sans  contrôle. 
On  peut  en  outre  se  demander  de  quelle  autorité  pouvait 
être  l'avis  des  «  chefs  spirituels  >>  en  matière  économique, 
dont  ils  étaient  parfaitement  ignorants.  De  ces  vœux 
cependant,  M.  Lloyd  George  fit  état,  le  25  juin  1920, 
devant  la  Chambre  des  Communes. 

Évacuée  par  les  Turcs,  le  15  novembre  1918,  Mossoul 
avait  été  sur-le-champ  occupée  par  le  général  Marshall, 
commandant  les  troupes  britanniques  de  Mésopotamie. 
Celui-ci  n'y  toléra  aucun  agent  français,  pas  même  un 
consul,  incîispensable  cependant  pour  prendre  en  main 
les  intérêts  nombreux  en  cette  région  des  Français  et 

(i)  Voir  chapitre  vin,  le  Sionisme  et  la  question  de  Palestine,  page  155, 
note  2. 


3l8  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

protégés  français.  Le  haut  cominissaire  ne  put  envoyer 
un  délégué  à  Mossoul,  où  le  commandant  Sciard,  officier 
de  liaison  français  auprès  de  l'état-major  de  l'armée  de 
Mésopotamie,  reçut  défense  de  paraître.  On  se  demande 
pourquoi  les  deux  gouvernements  gardaient  si  longtemps 
secrète  une  tractation  qui,  im  jour  ou  l'autre,  ne  pouvait 
manquer  d'être  rendue  publique.  Il  y  avait  là  du  mystère 
dont  s'entovirent  deux  complices  après  un  mauvais  coup. 
Le  10  juin  1920  seulement,  la  question  de  Mossoul  fut 
discutée  à  la  Commission  des  Affaires  étrangères  de  la 
Chambre  par  M.  Briand  et  M.  André  Tardieu.  Selon  ce 
dernier,  les  procès-verbaux  des  conversations  de  M.  Lloyd 
George  et  de  M.  Clemenceau,  conservés  dans  les  archives, 
font  ressortir  les  avantages  qui  compensaient  largement 
nos  propres  concessions.  Le  lendemain,  M.  André  Tar- 
dieu publiait  dans  la  presse  le  résumé  des  négociations 
concernant  Mossoul  : 

«  La  marche  des  négociations  a  été  la  suivante  : 

«  1°  En  décembre  1918  M.  Lloyd  George  demande  à 
M.  Clemenceau  de  faire  passer  Mossoul  de  la  zone  arabe 
d'influence  française  dans  la  zone  d'influence  anglaise, 
et  d'accepter  en  Palestine  un  mandat  anglais  au  lieu  d'un 
mandat  international. 

«  M.  Clemenceau  s'y  déclare  en  principe  disposé,  à 
condition  que  : 

Il  a)  La  France  ait  sa  part  des  pétroles  de  Mossoul,  que 
lui  refusait  l'Accord  de  1916  ; 

«  b)  Tout  le  mandat  syrien,  avec  les  limites  de  l'Accord 
de  1916,  lui  soit  acquis. 

«  2°  Le  8  février  1919,  l'Angleterre  nous  présente  une 
carte,  qui  modifie  à  l'est  et  au  sud  les  limites  du  mandat 
français  de  Syrie  par  rapport  à  l'Accord  de  1916.  A  partir 
de  ce  moment,  M.  "Clemenceau  refuse  de  conclure.  Il  en 
sera  ainsi  jusqu'à  son  départ  du  pouvoir,  le  17  jan- 
vier 1920. 

«  3°  Dans  une  note  du  17  mai's  1919  remise  à  M.  Lloyd 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I9I9  319 

George,  M.  Clemenceau  déclare  :  «  Pas  un  instant  le  gou- 
«  vernement  français  ne  peut  accepter  une  telle  dimi- 
«  nution.  »  Il  ne  s'arrête  pas  un  instant  à  une  suggestion 
oii  il  ne  peut  voir  que  l'expression  des  vues  des  colo- 
niaux anglais.  Si  de  telles  vues  devaient  être  prises  à 
son  compte  par  le  gouvernement  anglais,  M.  Clemen- 
ceau préférerait  s'en  tenir  aux  Accords  de  1916.  Effecti- 
vement, le  projet  relatif  à  notre  participation  aux  pé- 
troles de  Mossoul,  conclu  le  8  avril  et  ratifié  le  16  mai  par 
le  Foreign  Office,  est  laissé  en  suspens  par  M.  Clemenceau, 
toujours  résolu  à  ne  pas  conclure  dans  ces  conditions. 

«  4°  Les  21  et  22  mai,  une  longue  discussion  a  lieu 
entre  MM.  Clemenceau  et  Lloyd  George.  Elle  se  conclut 
par  cette  phrase  de  M.  Clemenceau  :  «  Si  en  décembre  1918 
«  vous  m'aviez  dit  qu'en  demandant  Mossoul  vous  de- 
«  manderiez  en  même  temps  une  grande  partie  de  l'est 
«  et  du  sud  de  la  Syrie,  je  vous  aurais,  dès  ce  moment, 
«  refusé  Mossoul.  » 

«  Donc  le  refus  de  conclure  persiste  de  notre  part. 

«  5°  Le  12  décembre  1919,  une  note  française  est  re- 
mise à  l'Angleterre.  On  y  lit  :  «  La  France  refuse  d'étendre 
«  au  nord  les  limites  de  la  Palestine...  aussi  bien  que  de 
«  renoncer,  en  plus  de  Mossoul,  à  l'hinterland  du  mandat 
u  français  à  l'est  et  au  nord...  En  outre,  la  concession  sur 
«  Mossoul  devrait  avoir  pour  contre-partie  essentielle 
u  la  stricte  égalité  dans  l'exploitation  des  pétroles  de 
«  Mossoul  et  du  Kurdistan.  »  Le  refus  de  conclure  est 
par  conséquent  maintenu. 

«  6°  Ce  refus  est  constaté,  sans  réticences,  par  les  dé- 
légués britanniques. 

«  a)  Le  22  décembre,  l'un  d'eux  précise  la  situation  en 
disant  :  «  La  France  fait  dépendre  sa  décision  dans  la  ques- 
«  tion  de  Mossoul,  non  seulement  de  la  solution  de  l'af- 
((  faire  des  pétroles,  mais  aussi  d'un  règlement  syrien  qui  la 
«  satisfasse.  »  Cette  déclaration  souligne  l'absolue  liberté 
dont  bénéficie  à  ce  momimt  le  gouvernement  français. 


320  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

«  b)  Le  23  décembre,  après  une  nouvelle  discussion 
sans  résultat,  lord  Curzon  résume  la  situation  en  disant  : 
«  Dans  ces  conditions,  il  n'y  a  pas  d'accord  possible  pour 
«  le  moment,  et  nous  devons  en  référer  à  nos  premiers 
«  ministres  et  à  nos  gouvernements.  » 

«  Ces  documents  démontrent  qu'il  est  faux  que  la 
France  eût  pris  en  décembre  1918  des  engagements. 
Quand  M.  Clemenceau  a  quitté  le  pouvoir,  elle  était  dans 
la  situation  définie  par  lord  Curzon  en  disant  :  «  Aucun 
accord  n'est  possible  (i).  » 

Les  fructueuses  compensations  entrevues  se  réduisaient 
finalement  à  rien. 

Le  25  juin,  une  longue  controverse  s'engageait  de  nou- 
veau, et  cette  fois  devant  la  Chambre,  entre  M.  Tardieu 
et  M.  Briand.  Elle  portait  sur  certaines  interprétations 
abusives  des  Accords  de  1916  par  les  Compagnies  pétro- 
lières britanniques  et  sur  les  vaines  négociations  de 
M.  Clemenceau.  Dans  cette  controverse,  M.  Briand  éclaira 
la  qiiestion  sous  son  véritable  jour,  et  ses  paroles  seules 
sont  à  retenir  :  «  Monsieur  Tardieu,  vous  avez  dit  :  «  Les 
«  pétroles,  mais  cela  a  été  la  question  importante  de  la 
«  guerre...  »  Eh  bien  !  le  vrai  moyen  d'en  avoir,  c'est  de 
posséder  les  territoires  où  ils  se  trouvent.  Même  si  la  conces- 
sion des  pétroles  était  devenue  pleinement  anglaise,  le 
fait  que  vous  étiez,  en  temps  de  guerre,  maîtres  des 
territoires  qui  les  produit,  vous  assurait  plus  sûrement 
les  pétroles  que  le  simple  recours  à  la  bonne  volonté 
d'un  ami.  Par  conséquent,  la  possession  de  ces  terri- 
toires n'était  pas  négligeable.    » 

Des  explications  données  par  M.   André  Tardieu,   il 


(i)  M.  Aiidi-O  Tardieu  a  exposé  en  détail  la  genèse  de  l'affaire  de  Mos- 
soul  dans  l'Illustration  du  19  juin  1920.  Son  article,  intitulé  «  Mossoul 
et  le  pétrole  »,  présente  un  récit  très  complet  des  négociations  poursuivies 
entre  M.  Clemenceau  et  M.  Lloyd  George.  11  démontre  que  nos  alliés 
n'ont  pas  rempli  leurs  engagements,  alors  qu'ils  nous  obligeaient  à  tenir 
les  nôtres,  par  une  mainmise  anticipée  sur  les  territoires  contestés. 


l'accord    du    15    SEPTEMBRE    I919  32I 

semblait  résulter  que,  restés  finalement  sur  un  refus  qui 
persistait,  nous  reprenions  simplement  nos  positions  des 
Accords  de  1916.  La  Commission  des  Affaires  extérieures 
était  fondée  à  le  croire  après  avoir  entendu,  le  25  février, 
M.  Millerand  lui  déclarer  que,  dans  ce  problème  difficile, 
«  le  gouvernement  français  avait  les  mains  libres  ». 
M.  Lloyd  George  devait  quelques  mois  plus  tard,  le  jour 
même  (25  juin)  où  cette  affaire  occupait  la  Chambre 
française,  prononcer  à  la  Chambre  des  Communes  des 
paroles  bien  faites  pour  dissiper  toute  illusion  :  «  Il  n'a 
été  fait  aucun  arrangement  avec  des  Compagnies  parti- 
culières, a  dit  le  Premier  britannique.  Tout  appartiendra 
à  l'État  arabe,  en  conformité,  bien  entendu,  des  arrange- 
ments conclus  avec  la  Turquie,  avant  la  guerre,  car  il  y 
a  à  sauvegarder  des  intérêts  américains.  Nous  devons 
respecter  tous  les  contrats  conclus  avant  la  guerre.  Il  est 
essentiel  au  développement  des  territoires  en  question 
que  l'État  arabe  possède  les  pétroles  de  Mossoul,  non  pas 
simplement  pour  le  développement  de  Mossoul  même, 
mais  pour  celui  de  toute  la  Mésopotamie.  Ces  pétroles 
seraient  très  précieux  pour  tout  État  qui  serait  rétabli 
dans  ces  régions...  » 

M.  Lloyd  George  composait  avec  les  intérêts  améri- 
cains, il  ne  soufflait  mot  de  ceux  de  la  France.  Celle-ci 
pouvait  ne  pas  posséder  de  contrats  antérieurs  à  la  guerre, 
relativement  aux  concessions  de  pétroles,  il  semblait  ce- 
pendant juste  de  soutenir  que  dans  ces  régions  elle  possé- 
dait, et  de  longue  date,  d'autres  intérêts  matériels  sans 
même  parler  de  ses  intérêts  moraux. 

Si  le  fin  du  fin  de  la  politique  britannique  consistait 
toujours  à  nous  laisser  seuls  en  face  d'un  État  arabe  aux 
gages  de  puissantes  firmes  britanniques,  pouvions-nous 
admettre  semblables  substitutions?  Dès  1919,  nous 
étions  suffisamment  édifiés  sur  l'avenir  de  nos  relations 
avec  un  tel  État  arabe,  pour  avoir  le  droit  de  nous  mon- 
trer méfiants. 


322  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Quoi  qu'en  ait  prétendu  M.  Tardieu,  et  que  nous  ayons, 
explicitement  ou  non,  cédé  aux  exigences  britanniques, 
il  n'en  reste  pas  moins  que  Mossoul  n'a  pas  cessé  un  seul 
jour  d'être  aux  mains  des  Anglais.  Au  moment  de  l'Ac- 
cord de  1919,  il  semble  que  le  moment  était  venu,  si  notre 
refus  persistait  aussi  intransigeant  qu'on  a  bien  voulu 
le  dire,  de  rendre  ce  refus  effectif,  et  d'annoncer  notre 
intention  d'être,  conformément  aux  Accords  de  1916, 
«  responsables  de  l'ordre  »  à  Mossoul.  Nous  en  avons 
laissé  le  soin  à  la  Grande-Bretagne. 

L'affaire  ne  fut  réglée  définitivement,  en  même  temps 
que  la  participation  de  la  France  aux  entreprises  pétro- 
lières anglaises,  que  le  24  avril  1920.  Cette  dernière  con- 
vention porte  la  signature  de  M.  Millerand.  La  France 
abandonnait  Mossoul.  Des  pétroles  de  Mésopotamie,  un 
droit  de  préférence  lui  garantissait  25  pour  100  de  la  pro- 
duction. Compensation  infime  en  regard  des  abdications 
consenties.  Et  c'est  donc  avec  raison  que  M.  Briand  clôtu- 
rait ainsi  le  débat  devant  la  Commission  des  Affaires 
étrangères  :  «  Il  est  établi  que  la  politique  que  nous 
avons  suivie  pour  les  intérêts  de  la  France  en  Orient 
été  abandonnée  (i).  » 

(i)  L'Accord  iranco-britannique  du  23  décembre  1920,  concernant 
la  Palestine  et  la  Mésopotamie,  nous  élimine  définitivement  de  la 
région  de  Mossoul,  en  axant  le  nouveau  tracé  des  frontières  entre  les 
zones  anglaises  (de  Palestine  et  de  Mésopotamie)  et   la  zone  française. 

Le  Traité  de  Sènes  avait  déjà  consacré  notre  éviction  du  Kurdistan 
et  de  la  province  de  Mossoul  et,  par  conséquent,  notre  effacement 
dans  la  majeure  partie  du  Levant.  —  Il  n'a  depuis  lors  jamais  été 
question  de  reviser  ces  clauses  particulières  du  Traité,  tout  au  moins 
au  profit  de  la  France,  si  complètement  sacrifiée  aux  intérêts  britan- 
niques et  sionistes. 


CHAPITRE  XVI 

LA    POSITION    FRANÇAISE    A    LA    FIN    DE    IQIQ 

I.  Une  sommation  du  maréchal  Allenby  à  l'émir  Faïçal.  ^  L'eflort 
militaire  chérifien.  —  Yassim  Pacha  mandé  au  Caire.  ^  L'émir 
Faïçal  à  Londres  ;  ses  intrigues.  —  Les  négociations  de  l'émir 
avec  M.  Clemenceau.  —  Après  l'Accord  du  15  septembre  1919- 
—  Attitude  de  la  presse  britannique.  —  Le  général  Gou- 
raud  nommé  haut  commissaire.  Violences  de  la  presse  ché- 
rifienne.  — •'  IL  M.  Georges  Picot  rentre  en  France  en  passant 
par  Sivas.  —  Le  mouvement  nationaliste  turc.  —  Ses  buts.  ■ — 
Les  Alliés  en  méconnaissent  l'importance.  —  Entrevue  de 
M.  Georges  Picot  et  de  Moustapha  Kemal.  —  La  question  des 
frontières.  —  La  Cilicie.  • —  Propositicns  de  Moustapha  Kemal  : 
un  mandat  économique  de  la  France  sur  la  Turquie. 


Si  l'Accord  du  15  septembre  1919  nous  délivrait  enfin 
de  l'ingérence  britannique,  il  laissait  malheureusement 
la  porte  grande  ouverte  à  toutes  les  difficultés  qu'il  plai- 
rait au  gouvernement  arabe  de  nous  susciter.  L'hosti- 
lité des  chérifiens  agitait  même  notre  propre  zone,  où 
des  brigandages  et  des  coups  de  main  perpétuels  trou- 
blaient à  présent  la  sécurité.  Beaucoup  de  gens  virent 
dans  un  malencontreux  accident  survenu  à  l'amiral 
Mornet,  un  attentat  chérifien  prémédité   (i).   En  zone 

(I)  M.  Georges  Pjcot,  rendant  visite  au  chef  religieux  des  Druses  eu 
sa  résidence  de  Bàklin  (Liban),  invita  l'amiral  Mornet  à  l'accompagner. 
Au  cours  des  fantasias  exécutées  en  leur  honneur  sur  la  route,  et  pour 
lesquelles  les  Libanais  ont  coutume  de  tirer  des  coups  de  feu  en  l'air. 


324  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

Est,  les  manifestations  se  répétaient  aussi  violentes 
qu'aux  temps  où  le  discours  de  M.  Pichon  et  la  consul- 
tation américaine  servaient  de  prétexte  au  déchaîne- 
ment des  passions.  Le  bruit  courait  que  le  Conseil  des 
Quatre  allait  se  décharger  sur  la  France  et  l'Angleterre 
du  soin  de  régler  entre  elles  le  problème  syrien.  Les 
Arabes  affectèrent  d'y  voir  le  retour  pur  et  simple  au 
Traité  de  1916.  L'effervescence  redoubla. 

Pour  y  mettre  un  terme,  le  commandant  en  chef  dé- 
pêcha auprès  de  l'émir  Faïçal  son  political  officer,  le 
colonel  Meinherzhagen,  muni  d'instructions  sévères.  Le 
maréchal  Allenby  invita  M.  Laforcade,  qui  gérait  alors 
le  haut  commissariat,  à  s'associer  à  la  démarche  de  son 
délégué,  sans  attendre  le  retour  de  M.  Georges  Picot. 

L'entrevue  eut  lieu  à  Damas,  le  g  septembre.  Le  co- 
lonel Miiinherzhagen  lut  à  l'émir  un  avertissement 
auquel  il  le  pria  de  se  conformer  à  l'avenir.  Ce  document 
peut  se  résumer  ainsi  : 

1°  La  Grande-Bretagne  a  déclaré  refuser  tout  mandat 
sur  la  Syrie. 

2°  Elle  approuve  le  principe  de  créer  pour  les  juifs  une 
patrie  en  Palestine. 

3°  Elle  n'a  pas  l'intention  d'imposer  aux  Syriens  un 
gouvernement  contre  le  gré  des  populations. 

40  Le  maréchal  Allenby,  commandant  en  chef  de  toute 
l'armée  d'occupation,  responsable  de  la  sécurité  du  pays 
vis-à-vis  de  la  Conférence  de  la  paix,  n'hésitera  pas  à 
réprim.er  les  troubles. 

L'émir  Faïçal  s'éleva  aussitôt  avec  force  contre  cette 
dernière  sommation.  Il  s'efforça  de  démontrer  que  l'objet 
des  manifestations  visées  était  précisément  d'exprimer 


une  balle  vint  frapper  l'amiral  Mornet  au  ventre.  Accident  ou  attentat, 
le  fait  ne  put  jamais  être  complètement  éclairei  ;  mais,  étant  donnée 
la  tension  qui  e>â5tait  alors  avec  les  chéri&ens,  U  parut  très  vraisem- 
blable qu'un  sicâire  de  Faïçal  ait  -voulu  atteindre  une  des  hautes  per- 
sonnalités françaises  en  Syrie. 


LA    POSITION    FRANÇAISE    A   LA   FIN    DE    I919      325 

la  volonté  populaire,  résolue  à  ne  tolérer  ni  le  démembre- 
ment de  la  Syrie,  ni  sa  colonisation  par  une  Puissance 
étrangère.  Il  en  appela  pour  finir  à  la  «  justice  "  du  com- 
mandant en  chef.  Le  représentant  britannique  se  borna 
à  répondre  que,  justifiés  ou  non,  les  désordres  qui  se  pro- 
duiraient seraient  châtiés  par  la  force. 

Parlant  de  la  Palestine,  l'émir  Faïçal  feignit  de  s'en 
remettre  à  la  décision  de  la  Conférence  de  la  paix.  Or, 
le  colonel  Gousse  et  le  colonel  Toulat  venaient  de  re- 
cueiUir  auprès  de  lui  des  confidences  tout  opposées. 
M.  Laforcade  réclama  des  éclaircissements,  si  bien  que, 
mis  au  pied  du  mur,  l'émir  finit  par  refuser  toute  divi- 
sion de  la  Sjrie,  dans  laquelle  la  Palestine  est  incluse.  Il 
demanda  en  outre  la  confirmation  officielle,  par  les  gou- 
vernements de  Londres  et  de  Paris,  de  la  déclaration 
du  9  novembre  igi8  (i).  Dans  ce  cas,  dit-il,  la  parole  est 
au  peuple  syrien,  et  toutes  les  tractations  postérieures  à 
la  déclaration  sont  dépourvues  de  valeur. 

Faïçal  cherchait  à  gagner  du  temps.  Il  attendait 
l'heure  où,  libéré  de  la  tutelle  pourtant  légère  de  l'occu- 
pation britannique,  il  aurait  entre  les  mains  l'instrument 
de  ses  ambitions. 

Cet  instrument,  le  Comité  de  Défense  nationale  de  Damas 
le  lui  préparait.  Récemment  constitué,  sous  la  présidence 
de  Hussein  Pacha,  cet  organisme  s'efforçait,  en  dépit  de 
la  défense  qui  lui  en  avait  été  faite,  de  recruter  une 
armée,  dont  Yassim  Pacha  dirigeait  l'organisation.  Notre 
service  de  renseignements  put  saisir  un  document,  daté 
du  2  septembre  1919,  et  signé  :  le  président  du  conseil  de 
la  guerre,  Yassim  el  Hachimi.  Cette  pièce  indiquait  les 
bases  de  départ  de  l'armée  chérifienne  pour  une  offensive 
vers  l'ouest,  en  prévision  d'une  guerre  avec  «  un  grand 
gouvernement  ».  Une  première  et  deuxième  divisions  régu- 
lières, formées  de  Bédouins  et  de  Druses,  étaient  placées 

(i)  Voir  chapitre  iv. 


326  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

face  à  Beyrouth  ;  une  troisième  division  devait  marcher 
sur  Alexandrette  ;  enfin  une  sixième  brigade  avait  Tripoli 
pour  objectif  ;  elle  se  grossissait  de  tribus  bédouines  dont 
le  concours  était  prévu. 

Informé  de  cet  essai  de  mobilisation,  le  maréchal 
Allenby  manda  Yassim  Pacha  au  Caire,  le  24  septembre. 
Cependant  il  se  contenta  d'infliger  une  semonce  à  l'agi- 
tateur chérifien,  malgré  les  avis  du  colonel  Cousse  et  de 
l'officier  de  liaison  britannique,  qui,  tous  deux,  recom- 
mandaient l'arrestation.  Il  n'était,  en  effet,  que  trop 
facile  de  deviner  les  désordres  auxquels  se  livrerait  l'ar- 
mée arabe,  émancipée  de  toute  surveillance. 

Après  le  retour  de  Yassim  Pacha  à  Damas,  le  recrute- 
ment parut  se  ralentir.  Les  enrôlements  forcés  avaient 
d'ailleurs  ébranlé  la  popularité  de  l'émir  Faïçal.  Le 
Sj^ien  n'est  pas  guerrier,  et  l'impôt  du  sang  ne  lui  ré- 
pugne pas  moins  que  l'impôt  en  argent.  D'ailleurs  un 
grand  nombre  de  recrues  désertaient  à  peine  enrégi- 
mentées. 

Cependant,  au  10  octobre  1919,  les  forces  arabes,  bien 
qu'en  grande  partie  composées  d'éléments  jeunes,  n'étaient 
plus  négligeables.  Les  troupes,  dont  les  effectifs  n'étaient 
pas  encore  au  complet,  faisaient  bonne  impression.  De 
grands  progrès  avaient  été  réalisés  depuis  trois  mois. 
L'armée  chérifienne  se  répartissait  comme  il  suit  : 

Alep.  —  Une  division  à  quatre  brigades  : 
Deux  brigades  d'infanterie  : 

à     trois     compagnies     de     trois     sections     de 
90   hommes   et   une   compagnie   de   mitrail- 
leuses à  4  mitrailleuses. 
Une  brigade  d'artillerie  : 

à  deux  batteries  de  4  pièces  de  75. 

Une  brigade  de  cavalerie  : 

à  trois  escadrons  de  115  cavaliers  et  une  com- 
pagnie de  mitrailleuses  à  4  mitrailleuses. 


LA   POSITION    FRANÇAISE   A   LA   FIN    DE    I9I9      327 

Homs  et  Hamah.  —  Une  brigade  de  cavalerie  en  for- 
mation. 

Damas.  —  Une  division  à  trois  brigades  : 
Une  brigade  d'infanterie. 
Une  brigade  de  cavalerie. 
Une  brigade  d'artillerie  (celle-ci  possédait  la  même 

dotation    que    celle    d'Alep,    plus    une    batterie 

de  105). 

Déraâ,  Amman,  Maan.  —  Une  division  à  trois  brigades, 
comme  à  Damas. 


Alors  que  se  préparait  le  nouvel  accord,  l'émir  Faïçal 
avait  adressé,  au  début  de  septembre,  le  télégramme 
suivant  à  la  Conférence  de  la  paix  : 

Les  nouvelles  qui  viennent  avec  persistance  concernant  des 
négociations  secrètes  entre  gouvernements,  visant  le  partage  de 
la  S5'rie,  ont  produit  une  grande  effervescence.  Le  peuple  se  révolte 
à  l'idée  de  se  voir  traité  en  serf  et  d'être  un  jabjet  d'échange. 
Fort  de  son  unité  et  de  sou  droit,  décidé  à  lutter  pour  son  exis- 
tence, il  décline  toute  responsabilité  présente  et  à  venir,  quant 
aux  conséquences  possibles,  si  une  décision  était  prise  au  mépris 
de  ses  justes  revendications. 

L'Accord  du  15  septembre  surexcita  les  esprits.  Les 
passions  religieuses  se  ranimèrent  à  tel  point  que  la  si- 
tuation des  chrétiens  devint  inquiétante.  Entre  Druses 
et  Maronites  des  coups  de  feu  furent  échangés. 

Poursuivant  son  dessein,  Faïçal  partit  inopinément 
pour  Londres  à  la  fin  de  septembre.  Sans  rien  modifier 
de  son  propre  programme,  il  se  flattait  d'y  amener  le 
gouvernement  anglais  ;  l'expérience  l'autorisait  à  pré- 
voir qu'ensuite  on  aurait  aisément  raison  des  objections 
de  la  France.  A  peine  débarqué,  il  accordait  un  inter- 
view au  Jewish  Chronicle  :  «  La  Palestine,  disait-il,  doit 
rester  partie  intégrante  de  la  Syrie,  Il  n'y  a  aucune  fron- 


328  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

tière  naturelle  entre  ces  deux  provinces.  Au  point  de 
vue  arabe,  la  Palestine  est  une  province  et  non  un  pays, 
et  notre  intention  est  de  constituer  un  empire  arabe  qui 
devra  comprendre  au  minimum  la  Mésopotamie,  la  Syrie 
et  la  Palestine.  Nous  ne  céderons  rien  de  ce  minimum. 
II  n'y  a  pas  un  Arabe  dans  le  monde  entier  qui  admet- 
trait une  réduction  quelconque  de  ce  programme  (i).  » 
A  l'agence  Reuter,  l'émir  déclarait  qu'aux  yeux  des 
Arabes,  le  Traité  de  igi6  n'avait  pas  de  validité.  Acti- 
vement il  intriguait,  usant  de  tous  les  moyens  pour  con- 
vertir à  ses  idées  les  cercles  britanniques.  On  perçoit  ses 
suggestions  dans  un  article  du  Times  du  8  octobre,  qui 
proposait  une  solution  globale  pour  la  question  syrienne. 
L'auteur  rangeait  délibérément  sous  le  mandat  anglais 
la  Palestine,  la  Syrie  et  la  Mésopotamie,  y  compris 
Mossoul,  Il  abandonnait  à  la  France  le  Liban  et  quelques 
territoires  avoisinants,  soit  à  peine,  sur  la  superficie 
totale  que  nous  attribuait  le  Traité  de  1916,  le  cinquième 
le  plus  déshérité  au  point  de  vue  économique.  Le  Times 
ne  parlait  pas  de  la  Cilicie. 

Dans  la  seconde  quinzaine  d'octobre,  Faïçal  se  rendit 
à  Paris  où  il  se  prétendit  convoqué  par  M.  Clemenceau. 
Il  venait  en  réalité  l'entretenir  d'un  projet  assez  inat- 
tendu, celui  de  réunir  à  Londres  une  Commission  de 
quatre  délégués,  un  français,  un  anglais,  un  américain 
et  lui-même.  Cette  Commission  examinerait  la  situation 
en  Sjrrie  en  raison  du  prochain  départ  des  troupes  bri- 
tanniques. L'idée  de  l'émir  n'avait  guère  de  chances 
d'être  agréée  à  Paris  ;  elle  servait  au  moins  d'entrée  en 
matières  pour  une  nouvelle  négociation.  L'agence  Reuter 
avait  en  effet  publié  le  20  octobre  un  communiqué  offi- 
cieux confirmant  la  décision  du  gouvernement  britan- 
nique de  «  rester  loyalement  fidèle  aux  engagements 
mutuels  déjà  pris  ;  »  en  conséquence,  le  règlement  de  la 

(i)  Jeuish  Ckronich,  3  octobre  1919. 


LA   POSITION    FRANÇAISE   A   LA   FIN    DE    IQIQ       yz:) 

question  incombait  dorénavant  «  à  la  France  et  à  l'émir 
lui-même  ».  L'émir  s'offrait  donc  à  discuter  et  nous 
eûmes  la  faiblesse  de  nous  prêter  une  fois  de  plus  à  son 
jeu.  Déjà  la  question  de  la  Békaâ  était  restée  en  dehors 
de  l'Accord  du  15  septembre,  et  nous  avions  consenti  à 
fixer  la  nouvelle  frontière  de  notre  zone  après  «  entente  » 
avec  Faïçal.  Le  22  octobre,  M.  Clemenceau,  assisté  de 
M.  Philippe  Berthelot,  eut  avec  l'émir  un  long  entretien. 
Ce  dernier  réclama  l'application  de  la  Convention  conclue 
en  1915  par  sir  Henry  Mac  Mahon.  La  conversation 
n'aboutit  à  aucun  résultat. 

Faïçal  avait  manqué  son  voyage.  Il  aurait  voulu  faire 
revenir  le  cabinet  de  Londres,  puis  celui  de  Paris,  sur 
l'Accord,  y  être  associé  sous  une  forme  ou  sous  une  autre, 
ce  qui  lui  eût  permis  de  le  ruiner  dans  l'application.  Il 
ne  réussit  pas.  Il  se  retourna  alors  vers  M.  Polk,  sous- 
secrétaire  d'État  à  Washington,  de  passage  à  Paris,  pour 
solliciter  de  lui  l'arbitrage  des  États-Unis.  A  cette  re- 
quête, le  ministre  américain  ne  put  qu'opposer  une  fin 
de  non-recevoir,  en  faisant  observer  à  l'émir  que  la  con- 
vention militaire  de  septembre  avait  été  approuvée  par 
le  Conseil  suprême. 

Furieux  de  l'inanité  de  ses  efforts,  Faïçal,  avant  de 
quitter  la  France,  nous  lança  la  flèche  du  Parthe.  Il  sous- 
entendit  que  le  gouvernement  français  lui  avait  tenu  un 
langage  en  opposition  avec  l'alliance  britannique  et  les 
accords  en  vigueur  au  sujet  de  la  Syrie  et  de  la  Méso- 
potamie. L'entourage  de  l'émir  insinua  même  que  nous 
avions  poussé  celui-ci  à  rompre  avec  l'Angleterre  et  à 
s'en  remettre  à  la  France  seule  de  la  réalisation  de  ses 
désirs. 

On  perdrait  son  temps  à  réfuter  de  telles  allégations  ; 
cependant  il  n'est  pas  superflu  de  poser  une  question  : 
les  propositions  ainsi  attribuées  au  gouvernement  fran- 
çais ne  venaient-elles  pas  plutôt  de  Faïçal  lui-même? 
L'hypothèse  a  quelque  vraisemblance  si  l'on  se  souvient 


330  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

qu'aux  entrevues  du  mois  de  mai  précédent  à  Damas, 
M.  Georges  Picot  avait  reçu  de  l'émir  des  oiïres  analogues, 
encore  renouvelées  dans  la  suite  auprès  du  général  Gou- 
raud,  qui  les  rejeta  avec  indignation  (i). 

A  son  retour,  en  Syrie,  à  la  fin  de  1919,  l'émir  Faïçal 
rapportait  cependant  un  accord  de  nature  à  le  satisfaire. 
La  France  le  reconnaissait  pour  chef  du  gouvernement 
arabe  de  Damas,  à  charge  de  rétablir  le  calme  et  de 
prouver  son  autorité.  De  son  côté,  Faïçal  se  soumettait 
à  un  mandat  français,  d'ailleurs  très  mitigé.  Mais,  revenu 
à  Damas,  l'émir  est  impuissant  à  modérer  le  mouvement 
qu'il  a  déchaîné,  et  doit  suivre  le  parti  extrémiste  sous 
peine  de  se  voir  débordé.  Il  semble  s'y  être  assez  facile- 
ment résigné.  Il  laisse  donc  s'affermir  les  résistances  et 
bientôt  n'hésitera  même  pas  à  mettre  finalement  les 
Alliés  devant  le  fait  accompli.  Le  8  mars  1920,  à  la  suite 
d'une  ardente  campagne  contre  la  France,  où  certaines 
manifestations  réunirent  plus  de  150  000  personnes,  le 
Congrès  syrien,  assemblée  sans  mandat,  proclamera 
Faïçal  roi  de  Syrie. 


Au  lendemain  du  15  septembre,  l'avenir  de  la  France 
en  Orient  paraît  assez  menacé.  Elle  vient  d'y  subir  des 
diminutions  qui  risquent  d'être  interprétées  par  l'Islam 
comme  un  recul  et  une  défaite.  En  décembre  1919, 
M.  Flandin,  notre  résident  général  à  Tunis,  observe  en 
effet  qu'en  se  plaçant  au  point  de  vue  méditerranéen, 
comme  à  celui  de  notre  situation  dans  le  monde  arabe 
et  musulman,  il  est  nécessaire  de  «  sauvegarder  notre 
prépondérance  morale  et  politique  dans  le  bassin  oriental 
de  la  Méditerranée...  Les  postes  français  en  Tunisie, 
ajoute  M.  Flandin,  comme  dans  le  reste  de  l'Afrique  du 

(i)  En  mars  igzo,  jugeant  le  général  Gouraud  à  sa  mesure,  l'émir 
lui  proposa  de  conquérir  sur  les  Anglais,  et  pour  le  compte  de  la 
France,  la  région  pétrolifère  de  Mossoul. 


LA   POSITION    FRANÇAISE    A    LA   FIN    DE    IQIQ      331 

Nord,  ne  sauraient  présenter  des  garanties  durables,  s'ils 
ne  s'étendent  pas  à  la  Syrie,  à  Alep,  à  Damas  surtout, 
ce  grand  centre  de  l'Islam.  » 

L'Accord  du  15  septembre  igig  marque  un  nouveau 
changement  dans  le  ton  de  la  presse  britannique  à  notre 
égard.  Les  journaux  d'outre-Manche  cessent  d'épiloguer 
sur  les  événements  et  d'émousser  leur  dialectique  sur  les 
pactes  antérieurs  ;  ils  s'attaquent  aux  personnes.  Le 
Times  attribue  «  le  malaise  syrien  aux  fautes  réciproques 
de  quelques  maladroits  et  de  quelques  chauvins.  »  Les 
maladroits  sont  en  l'espèce  nos  agents  en  Syrie.  D'autres 
journaux,  plus  osés,  déclarent  sans  ambages  que  «  le 
courant  souterrain  d'antagonisme  »  entre  Français  et 
Anglais  s'explique  par  l'anglophobie  de  notre  repré- 
sentant. Sans  doute  ce  reproche  n'eût  pu  même  être  for- 
mulé, si  M.  Georges  Picot  et  ses  collaborateurs  s'étaient 
constamment  plies  aux  exigences  britanniques.  A  Cons- 
tantinople,  il  est  vrai,  l'accord  se  maintint  sans  nuages 
entre  nos  alliés  et  nous  :  c'est  que  la  politique  française 
s'y  traîna  docilement  à  la  remorque  des  conceptions 
anglaises. 

Afin  d'exécuter  la  relève  et  prendre  le  commandement 
des  troupes  françaises,  dont  l'effectif  en  Syrie  allait  être 
considérablement  accru,  il  fallait  un  chef  militaire  d'un 
grade  supérieur  à  celui  du  général  Hamelin.  Le  gouver- 
nement français  estima  également  qu'il  y  aurait  avan- 
tage à  faire  cesser  un  dualisme,  si  fâcheux  pour  notre 
action,  et  à  concentrer  tous  les  pouvoirs  civils  et  mili- 
taires dans  une  même  main.  Pensa-t-on  du  même  coup 
désarmer  les  rancunes  britanniques  en  rappelant  celui 
dont  la  politique  énergiquement  française  les  avait 
suscitées?  Le  9  octobre  1919,  M.  Georges  Picot  était  rem- 
placé par  le  général  Gouraud,  nommé  haut  commissaire 
en  Syrie  et  commandant  en  chef  de  l'armée  du  Levant. 

La  nomination  du  général  Gouraud,  favorablement 
accueillie    par    l'ensemble    des    populations,    provoqua 


332  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

parmi  les  chérifiens  une  explosion  de  colères.  La  répu- 
tation de  ce  grand  soldat  fit  trembler  les  fauteurs  d'anar- 
chie. La  presse  de  Damas  et  d'Alep  vomit  en  ces  circons- 
tances les  pires  injures  et  se  répand  en  menaces  :  «  L'ar- 
rivée de  Gouraud,  écrit  le  Moufid  (i),  et  de  ses  30  000  com- 
battants, laisse  assez  voir  la  mauvaise  intention  des  Puis- 
sances. Notre  devoir  est  de  chasser  l'étranger  par  des 
coups  de  feu.  »  Le  Tabl  du  23  novembre  appelle  tout 
l'Orient  aux  armes,  n  Alors,  dit-il,  aura  lieu  un  combat 
dont  la  férocité  fera  claquer  les  dents  d'effroi...  »  L'Al- 
Urdon  surenchérit  :  «  Le  sang  coulera  à  flots  et  c'est  avec 
une  frénésie  haineuse  que  nous  engagerons  la  bataille 
qui  décidera  de  notre  indépendance  (2).  >i  La  même 
feuille  certifie  que  le  général  Gouraud  «  est  connu  pour 
son  énergie,  pour  sa  dureté  et  l'épanchement  du  sang... 
Il  a  accompli  au  Maroc...  des  gestes  illustres  qui  révèlent 
la  réunion  de  ces  qualités  horribles  dans  sa  personne... 
Tout  porte  à  la  peur  et  à  l'inquiétude...  Pourquoi  donc 
a-t-on  désigné  Gouraud  qui  est  un  militaire  sanguinaire 
pour  une  mission  essentiellement  politique  (3)  ?  >> 

Tous  les  jours,  on  cherche  à  ridiculiser  le  nouveau 
haut  commissaire  et  à  exaspérer  contre  lui  les  haines 
musulmanes.  Les  folliculaires  ne  le  désignent  que  sous 
les  noms  du  «  fervent  catholique  »  ou  de  «  Gouraud  le 
Croisé.  )) 

En  attendant  l'arrivée  du  général  Gouraud,  M.  Georges 
Picot  continua  à  diriger  la  politique  française  en  Syrie. 
Il  demeura  même  quelque  temps  auprès  de  son  succes- 
seur afin  de  l'initier  complètement  aux  questions  si 
complexes  et  si  délicates  qui  ne  manqueraient  pas  de  se 
poser  à  lui. 

Enfin,  le  30  novembre,  M.  Georges  Picot  s'éloignait 
définitivement  de  ce  pays,  où  il  avait  lutté,  le  plus  sou- 

(i)  22  novembre  1919. 

(2)  15  novembre  1919. 

(3)  Al-Urdon,  21  novembre  1919. 


LA   POSITION    FRANÇAISE    A   LA   FIN    DE    I919      333 

vent  avec  succès,  contre  tant  de  difficultés,  au  moment 
où  le  drapeau  français  pouvait  enfin  y  flotter  librement- 


ri 


M.  Georges  Picot  n'estimait  pas  cependant  sa  mission 
encore  complètement  remplie.  Dans  le  nord,  les  natio- 
nalistes turcs  agitaient  la  Cilicie,  la  petite  Arménie  et  se 
répandaient  jusque  dans  le  Kurdistan.  Il  pouvait  être 
intéressant  et  utile  de  connaître  avec  précision  leurs  re- 
vendications de  la  bouche  même  de  leur  chef,  Mousta" 
pha  Kemal  Pacha.  M.  Georges  Picot  se  proposait  d'en 
instruire  le  gouvernement  français,  et  de  tenter  la  con- 
clusion d'un  accord,  qui  mît  un  terme  à  l'effervescence 
des  marches  syriennes.  Il  se  dirigea  donc  vers  Sivas.  Ce 
voyage  fut  très  discuté  à  l'époque.  L'avenir  a  montré 
quelle  erreur  ce  fut  d'en  méconnaître  les  avantages. 

Les  atermoiements  des  Alliés  à  régler  le  sort  de  l'Orient 
produisaient  en  Turquie  des  effets  aussi  dangereux  qu'en 
Syrie.  Le  Conseil  suprême  avait  remis  aux  calendes  la 
conclusion  du  traité  de  paix,  et  cavalièrement  renvoyé 
à  Constantinople  les  plénipotentiaires  turcs  ;  il  autori- 
sait le  débarquement  des  Grecs  à  Smjnrne  et  envisageait 
même  le  partage  de  l'empire  en  secteurs.  Le  grand-vizir, 
Damad  Férid,  attendait  vainement  une  paix  honorable 
de  ses  avances  aux  Anglais  et  de  sa  soumission  totale  à 
leurs  volontés. 

Alors  se  dessina,  parmi  les  cadres  de  l'armée  turque 
licenciée,  un  mouvement  nationaliste  qui  gagna  très 
rapidement  les  masses  populaires  d'Anatolie.  Son  chef, 
Moustapha  Kemal  Pacha,  avait  exercé  plusieurs  com- 
mandements importants  pendant  la  guerre,  notamment 
a:ux  Dardanelles  et  en  Palestine.  Au  moment  de  la  re- 
traite  turque,  il  se  trouvait  à  Adana  qu'il  essaya  de 


334  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

mettre  en  état  de  défense.  Très  habilement,  le  général 
ottoman  sut  exploiter  la  politique  irrésolue  des  Alliés 
pour  réveiller  chez  ses  compatriotes  le  sentiment  reli- 
gieux et  national,  et  créer,  avec  les  débris  de  l'armée 
vaincue,  une  solide  organisation  mihtaire,  dans  les  régions 
de  Sivas  et  d'Erzeroum.  Il  appela  les  populations  à  la 
«  sainte  lutte  nationale  pour  sauver  la  patrie  contre  les 
Grecs  et  les  Arméniens  ».  Le  vif  courant  d'opinion  que 
provoqua  cette  proclamation  permit  d'intensifier  le  re- 
crutement rendu  obligatoire. 

Puisque  le  cabinet  de  Constantinople  se  révélait  im- 
puissant à  obtenir,  par  les  seuls  moyens  diplomatiques, 
une  solution  satisfaisante,  Moustapha  Kemal  se  jugeait 
de  taille  à  l'imposer  par  la  force.  On  se  rappelle  les  rapides 
progrès  enregistrés  en  1919  par  les  nationalistes,  depuis 
le  Congrès  d'Erzeroum,  le  7  août  (i),  jusqu'à  l'entrée  de 
leurs  troupes  à  Konia,  le  15  septembre  suivant.  Peu 
après,  maîtres  de  tout  l'intérieur  de  l'Anatolie,  ils  y  ins- 
tallaient une  administration  nationaliste  sous  la  protec- 
tion de  l'armée  reconstituée.  Moustapha  Kemal  ne  re- 
connaissait plus  Damad  Férid,  qui  tombait  peu  après 
sous  un  ultimatum  du  chef  nationaliste. 

En  quelques  mois,  le  nationahsme  turc  était  devenu 
une  force  avec  laquelle  désormais  il  fallait  compter.  Dans 
sa  méconnaissance  complète  des  affaires  orientales,  et 

'i)  Parmi  les  décisions  essentielles,  votées  par  le  Congrès  d'Erzeroum, 
figuraient  les  suivantes  : 

i"  Sauvegarder  le  khalifat  et  le  sultan,  .issurer  l'indépendance  natio- 
nale et  l'intégrité  de  la  patrie  ottomane; 

z"  Refus  de  nouvelles  concessions  aux  races  chrétiennes,  dont  les  droits 
acquis,  confirmés  par  la  loi  ottomane,  seront  pleinement  respectés  ; 

3"  Renoncement  au  morcellement  du  pays,  qui  doit  comprendre  les 
parties  incluses  dans  les  limites  de  l'empire  le  jour  de  l'armistice, 
30  octobre  1918,  où  la  majorité  écrasante  et  la  supériorité  intellectuelle 
et  économique  appartient  aux  musulmans  ; 

4°  Acceptation  de  l'aide  économique,  industrielle  et  scientifique  d'un 
État  ne  nourrissant-  pas  d'idées  d'expansion  contre  le  pays,,  et  sous 
condition  que  l'indépendance  intérieure  et  extérieure  du  gouvernement 
et  l'intégrité  de  la  patrie  soient  sauvegardées. 


LA    POSITION    FRANÇAISE    A   LA   FIN    DE    IQIQ      335 

dans  son  indifférence  à  se  renseigner,  le  Conseil  suprême 
avait  agi  comme  si  pareille  force  ne  dût  jamais  réagir 
pour  défendre  l'indépendance  et  l'intrégrité  des  pays 
proprement  turcs.  Sans  la  nier  absolument,  Damad 
Férid,  lui  aussi,  l'avait  sous-estimée.  «  Ce  mouvement, 
confiait-il  en  septembre  1919  au  correspondant  du 
Temps,  n'a  aucune  structure  militaire  et  ne  repose  pas 
sur  les  assises  de  la  nation...  C'est  un  feu  de  paille  dont 
les  flammes  sont  déjà  éteintes.  » 

Les  adversaires  du  mouvement  nationaliste,  parmi 
lesquels  Damad  Férid  lui-même,  n'y  ont  voulu  voir 
qu'une  campagne  nouvelle  du  Comité  Union  et  Progrès. 
Il  n  est  pas  contestable  que  les  chefs  nationalistes, 
presque  tous  issus  du  parti  jeune-turc  (i),  aient  utilisé 
les  nombreuses  ramifications  du  Comité  pour  propager 
leurs  idées,  principalement  dans  les  régions  où  ils  ne  pou- 
vaient agir  directement.  Mais  le  but  poursuivi,  essen- 
tiellement patriotique,  n'avait  rien  de  commun  avec  les 
principes  des  unionistes  d'avant-guerre.  L'influence  de 
ces  derniers  s'était  effondrée.  Leur  chef,  Enver  Pacha, 
se  trouvait  en  rivalité  déclarée  avec  Moustapha  Kemal. 
«  Tant  que  le  gouvernement  central  et  l'Occident,  disait 
alors  ce  dernier,  ne  commettront  pas  la  faute  de  donner 
lieu  à  la  reconstitution  de  l'unionisme,  la  nation  turque 
ne  veut  même  pas  entendre  parler  d'une  telle  renais- 
sance. » 

On  a  reproché  aux  nationalistes  d'avoir  eu  partie  liée 
avec  l'Allemagne,  et  d'en  avoir  reçu  des  instructeurs,  de 
s'être  jetés  dans  les  bras  des  bolcheviks,  qui  leur  four- 
nirent munitions  et  matériel.  Sans  analyser  les  raisons 
accessoires  de  sympathies  ou  de  combinaisons  politiques 


(i)  Les  principaux  collaborateurs  de  Moustapha  Kemal  Pacha  furent, 
dès  l'origine,  l'ancien  ministre  de  la  Marine,  Réouf  bey,  qui  avait  négocié 
le  trait*  de  Brest-Litowsk  et  l'armistice  du  30  octobre  1918  ;  Rustem 
bey,  précédemment  ambassadeur  à  Washington,  et  Bekir-Sami  bey, 
yajj  de  Beyrouth  eij  1914- 


336  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

secrètes,  raisons  qu'il  est  permis  de  déplorer,  on  peut 
appliquer  aux  nationalistes  turcs  la  célèbre  phrase  du 
sultan  Mahmoud  IT,  lorsqu'il  implora  l'assistance  des 
Russes  contre  Méhémet-Ali  :  «  Un  homme  qui  se  noie 
s'accroche  à  la  queue  d'un  serpent.  » 

Vers  quelle  Puissance,  au  demeurant,  le  nationalisme 
turc  pouvait-il  se  tourner  pour  demander  de  l'aide?  Ses 
principaux  ennemis,  les  Grecs,  voyaient  leurs  prétentions 
exorbitantes  accueillies  d'un  Conseil  suprême  ensorcelé 
par  M.  Venizelos.  L'Angleterre  soutenait  les  ambitions 
hellènes  et  travaillait  à  susciter  dans  le  Kurdistan  un 
séparatisme  hostile  à  la  Turquie.  La  France  en  était  déjà 
réduite,  pour  obtenir  l'application  du  Traité  de  Versailles, 
à  laisser  la  politique  britannique  libre  d'agir  à  sa  guise 
en  Orient. 

Or,  Moustapha  Kemal  entendait  faire  restituer  à  la 
Turquie  les  territoires  laissés  au  dedans  de  ses  frontières 
par  l'acte  d'armistice  du  30  octobre  1918.  De  cette  con- 
vention, l'amiral  Calthorpe  avait  minutieusement  pesé 
les  termes  en  tout  ce  qui  pouvait  intéresser  l'Angleterre, 
c'est-à-dire  les  vaisseaux,  les  ports,  les  Détroits,  les  che- 
mins de  fer  de  Transcaucasie,  enfin  les  villes  de  Batoum 
et  de  Bakou.  Mais  les  stipulations  étaient  demeurées 
étrangement  imprécises  quant  aux  limites  provisoire- 
ment assignées  à  la  Turquie.  Deux  articles  seulement, 
sur  vingt-cinq,  s'y  référaient  : 

Art.  II.  —  L'évacuation  des  troupes  turques,  se  trouvant  dans 
le  nord-ouest  de  la  Perse  jusqu'à  la  frontière  d'avant  guerre,  a 
été  commandée  et  a  déjà  été  efiectuée.  Les  parties  de  la  Trans- 
caucasie, dont  l'évacuation  a  déjà  été  effectuée,  seront  libérées 
par  les  troupes  turques,  le  reste  devant  être  évacué,  si  les  Alliés 
le  demandent,  après  qu'ils  auront  étudié  la  situation  de  ce  pays. 

Art.  24.  —  En  cas  de  désordres  dans  les  six  vilayets  armé- 
niens, les  Alliés  se  réservent  le  droit  d'en  occuper  tout  ou  partie. 

Ces  clauses  étaient  tellement  vagues  qu'il  fallut  éta- 
blir avec  les  Turcs  des  arrangements  ultérieurs,  pour  les 


LA    POSITION    FRANÇAISE    A  LA   FIN    DE    I919      33 

contraindre  à  l'évacuation  de  la  province  de  Mossoul  et 
de  la  Cilicie.  Le  porte-parole  britannique  avait  entiè- 
rement omis  d'assurer  l'application  éventuelle  du  Traité 
de  1916  ! 

Les  revendications  nationalistes  visaient  principale- 
ment les  Grecs,  contre  lesquels  Moustapha  Kemal  dirigea 
son  principal  effort.  EUes  nous  menaçaient  également 
dans  nos  projets  sur  la  Cilicie,  que  nous  occupions,  sur 
l'Arménie  et  le  Kurdistan,  où  notre  influence  était 
appelée  à  prévaloir,  suivant  le  Traité  de  1916 

Moustapha  Kemal  ne  disposait  pas,  il  est  vrai,  à  l'au- 
tomne 191g,  ae  moyens  suffisants  pour  se  lancer  en 
même  temps,  à  l'ouest  et  à  l'est,  à  la  conquête  des  régions 
qu'il  projetait  de  rendre  à  la  patrie  ottomane.  Il  se  borna 
donc  à  favoriser  la  formation  de  bandes  dont  les  anciens 
gendarmes  de  Cilicie  constituèrent  le  noyau,  et  leur  pro- 
cura cadres  et  armement.  Ces  bandes  s'infiltrèrent  en 
Cilicie,  en  Arménie,  passèrent  dans  le  Kurdistan,  avec 
mission  de  rendre  la  place  intenable  aux  Alliés.  Elles 
fraternisèrent  avec  l'agitation  chérifîenne.  On  les  vit 
partout  à  la  fois,  opérant  avec  une  audace  inouïe  et 
s'aventurant  jusqu'à  Marach,  Ourfa,  Aïntab,  Killis,  et 
même  aux  alentours  d'Adana.  Elles  répandaient  la  ter- 
reur parmi  les  Arméniens,  envers  lesquels  elles  se  li- 
vraient aux  plus  sanglantes  représailles. 

Les  Alliés  ne  comprirent  pas  qu'en  présence  d'un  mou- 
vement aussi  redoutable,  ils  n'avaient  plus  que  le  choix 
entre  trois  alternatives  :  le  réduire,  le  neutraliser  ou  se 
l'associer.  Ils  préférèrent  se  cantonner  dans  le  provisoire 
et  l'expectative,  et  laissèrent  le  temps  travailler  contre 
eux. 


C'est  à  ce  moment  que,  frappé  de  la  nécessité  pour  la 
France  d'aboutir  à  une  solution  et  de  lui  éviter  en  Syrie 
de  nouvelles  et  graves  complications,  M.  Georges  Picot 

22 


338  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

conçut  le  projet  de  négocier  avec  Moustapha  Kemal.  La 
rencontre  fut  préparée  par  Bekir  Sami  bey,  dont,  avant 
la  guerre,  à  Beyrouth,  M.  Georges  Picot  avait  apprécié 
la  modération  et  la  droiture. 

Le  5  décembre,  notre  représentant  est  reçu  par  Mous- 
tapha Kemal,  qu'entourent  Bekir  Sami  bey,  Récuf  bey 
et  Rustem  bey.  Les  entrevues  dureront  deux  jours,  au 
cours  desquels  toutes  les  questions  fondamentales  inté- 
ressant la  France  et  la  Turquie  seront  examinées  et  réso- 
lues. Bien  que  Moustapha  Kemal  s'en  tienne  obstinément, 
à  propos  du  droit  des  minorités,  aux  concessions  formu- 
lées par  le  Congrès  d'Erzeroum,  et  que  Réouf  bey  juge 
la  République  d'Erivan,  reconnue  p?r  la  Sublime  Porte, 
un  refuge  suffisant  pour  les  Arméniens,  notre  négocia- 
teur marque  dès  l'abord  un  premier  point  en  obtenant 
l'assentiment  des  nationalistes  à  trois  conditions  pri- 
mordiales :  garanties  en  faveur  des  minorités,  concours 
économique  français  et  réorganisation  de  la  police. 

Les  frontières  de  la  Turquie  et  la  Cilicie  nécessitent  une 
discussion  plus  serrée.  Moustapha  Kemal  réclame  les 
frontières  fixées  par  l'armistice  du  30  octobre  1918.  Il 
rappelle  que  l'amiral  Calthorpe,  devant  le  refus  inflexible 
des  délégués  ottomans,  a  renoncé  à  un  article  où  l'on 
prévoyait  pour  la  Cilicie  un  régime  spécial.  Si,  dit-il,  les 
cabinets  ottomans,  sous  l'entière  dépendance  de  l'Angle- 
terre, n'ont  pas  protesté  contre  l'occupation  de  la  Cilicie, 
les  nationalistes,  par  contre,  n'ont  jamais  cessé  de  le 
faire.  Ils  ne  consentiront  aucune  autre  cession  territo- 
riale que  le  Djezireh,  l'Irak  et  la  Syrie,  et  ne  renonceront 
jamais  à  la  Cilicie,  «  un  morceau  de  notre  chair  »,  suivant 
la  propre  expression  de  Moustapha  Kemal.  M.  Georges 
Picot  conseille  à  ses  interlocuteurs  de  modérer  leur 
intransigeance,  propre  à  paralyser  les  sympathies  qui 
agissent  pour  éviter  le  démembrement  de  la  Turquie. 
Les  Turcs,  dit-il,  sont  obligés  de  tenir  compte  de  l'hypo- 
thèque prise  par  la  France  sur  la  Cilicie,  à  la  suite  d'une 


LA    POSITION    FRANÇAISE    A    LA   FIN    DE    IQIÇ      339 

année  d'occupation  et  d'administration  française.  L'or- 
ganisation du  pays  nous  a  entraînés  à  d'assez  fortes  dé- 
penses, et  nous  avons  contracté  des  devoirs  vis-à-vis  des 
habitants,  notamment  des  minorités. 

En  ce  qui  concerne  la  Syrie  proprement  dite,  sa  fron- 
tière doit  s'amorcer  au  nord  de  Payas  (i).  Il  y  a  là  une 
raison  d'ordre  économique.  Alexandrette  appartient  à 
la  Syrie  en  tant  que  débouché  naturel  d'Alep.  Mousta- 
pha  Kemal  dévoile  alors  certaines  tractations  de  l'émir 
Faïçal  avec  Djemal  Pacha  pendant  la  guerre.  En  ce 
temps  là,  Faïçal  acceptait  de  laisser  Alep  à  la  Turquie. 
Négociations  secrètes  auxquelles  M.  Georges  Picot  oppose 
les  renvendications  officielles  de  Riza  Pacha  qui  portent 
non  seulement  sur  Alep,  mais  sur  Killis  et  Aïntab.  Enfin 
pour  clore  la  discussion,  Moustapha  Kemal  nous  aban- 
donne Alep. 

Revenant  à  la  Cilicie,  M.  Georges  Picot  communique 
à  Moustapha  Kemal  les  garanties  que  la  France  exigerait 
si  elle  évacuait  cette  province  : 

Droit  de  regard  du  gouvernement  français  sur  l'admi- 
nistration locale  et  la  protection  des  minorités.  Ce  droit 
serait  exercé  par  des  fonctionnaires  français,  la  souve- 
raineté ottomane  étant  entièrement  respectée  dans  la 
forme. 

Réorganisation  de  la  gendanuerie  sous  la  surveillance 
d'officiers  français. 

Collaboration  franco-turque  au  point  de  vue  écono- 
mique, des  techniciens  français  étant  chargés  des  grands 
travaux. 

Moustapha  Kemal  accepte  la  clause  relative  à  la  gen- 
darmerie. Pour  contrôler  l'administration,  il  n'admet 
que  des  consuls  à  compétence  plus  étendue.  Il  demande 
que,  dans  ce  cas,  la  France  garantisse  à  son  tour  l'inté- 


(i)  Au  fond  du  golfe  d' Alexandrette,  à  environ  15  kilomètres  au  nord 
de  cette  ville. 


340  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

grité  de  l'empire  ottoman  vis-à-vis  de  ses  alliés  (Angle- 
terre, Grèce  et  Italie). 

Il  veut  s'entendre  avec  la  France  seule,  à  l'exclusion 
de  toute  autre  Puissance.  Il  récuse  formellement  le  con- 
cours britannique  ;  celui  des  États-Unis  lui  agréerait,  s'ils 
ne  répugnaient  pas  à  intervenir  en  Orient  (i).  Les  natio- 
nalistes sont  disposés  à  s'adresser  à  une  grande  Puis- 
sance pour  une  aide  économique  telle  que  l'a  prévue  le 
Congrès  d'Erzeroum,  mais  ils  exigent  une  entière  liberté 
d'administration  et  une  complète  indépendance  poli- 
tique. Sur  ce  point,  M.  Georges  Picot  recueille  la  pleine 
approbation  de  ses  partenaires,  lorsqu'il  leur  dépeint  sa 
conception  d'un  concours  français  éventuel.  La  France, 
dit-il,  n'interviendrait  pas  en  Turquie  pour  contrôler, 
mais  pour  collaborer.  Des  conseillers  français  seraient 
adjoints  aux  ministres  ottomans,  en  particulier  pour 
l'Intérieur,  les  Finances  et  la  Justice.  Ces  conseillers 
pourraient  même,  à  la  rigueur,  être  fonctionnaires  otto- 
mans. C'est  alors  que,  pour  couper  court  aux  ambitions 
rivales,  Moustapha  Kemal  propose  à  la  France  un  man- 
dat général  sur  toute  la  Turquie,  dans  les  limites  prévues 
par  M.  Georges  Picot. 

Ce  dernier  pouvait  regagner  la  France.  Il  rapportait 
au  gouvernement  un  projet  d'accord  susceptible  d'être 
aussi  fécond  que  les  anciennes  capitulations.  Les  propo- 
sitions de  Moustapha  Kemal  nous  rendaient  d'un  seul 
coup  en  Orient  la  situation  prépondérante  que  la  guerre 
nous  avait  fait  perdre.  A  Paris,  on  ne  parut  pas  le  com- 
prendre ;  aucune  suite  ne  fut  donnée  à  la  négociation  de 
Sivas.  Avait-elle  éveillé  des  inquiétudes  en  Angleterre? 
Qui  donc  en  douterait? 

La  question  fut  enterrée  jusqu'au  jour  où,  après  avoir 
jeté  au  vent  plusieurs  centaines  de  millions  et  sacrifié 

(i)  Le  général  américain  Harbord  eut,  vers  le  20  septembre  1919, 
de  longs  entretiens  à  Sivas  avec  Moustapha  Kemal,  qui  lui  témoigna  les 
plus  grands  égards. 


LA   POSITION    FRANÇAISE   A   LA   FIN    DE    I919      34I 

quelques  milliers  de  vies,  nous  dûmes  passer  sous  les 
fourches  caudines  de  l'Assemblée  nationale  d'Angora,  et, 
vainqueurs,  signer  avec  les  kémalistes  un  véritable  traité 
de  vaincus,  où  nous  avons  tout  cédé  sans  contre-partie. 


On  ne  peut  se  défendre  d'envisager  la  portée  des  faits 
que  rapporte  cette  étude  à  la  lumière  des  événements 
qui  suivirent.  Rappelons  à  ce  propos  les  réflexions  parues 
dans  le  Temps  du  V-^  novembre  1919  :  «  Nous  souhaitons 
que  tout  le  monde  comprenne,  sur  les  deux  rives  de  la 
Manche,  la  nécessité  de  s'entr'aider  en  Orient  sans  riva- 
lités mesquines,  sans  méfiances  rageuses  ou  obtuses,  sans 
arrière-pensées  d'aucune  sorte.  »  Sinon,  la  France  et 
l'Angleterre  «  seront  exposées  toutes  deux  à  des  surprises 
politiques  ou  militaires  dont  la  gravité  dépassera  celle 
de  leurs  déboires  financiers  ».  Lignes  prophétiques,  dont 
les  prévisions  ne  se  sont  réalisées  que  trop  tôt  et  trop 
complètement. 


ANNEXES 


ACCORD  ANGLO-FRANCO-RUSSE 

DU    19    FÉVRIER    I916 

En  janvier  1918,  l'organe  officiel  des  Soviets,  la  Pravda, 
donnait  le  résumé  suivant  de  l'Accord  du  19  février- 
4  mars  1916,  concernant  Constantinople  et  les  détroits  : 

Le  19  février /4  mars  1916,  le  ministre  des  Affaires  étrangères 
du  tsar  transmit  aux  ambassadeurs  de  France  et  d'Angleterre 
un  mémorandum  où  était  exprimé  le  désir  que,  comme  résultat 
de  cette  guerre,  les  territoires  suivants  soient  réunis  à  la  Russie  : 
la  ville  de  Constantinople,  la  rive  ouest  du  Bosphore,  la  mer  de 
Marmara,  les  Dardanelles,  la  Tlu-ace  du  sud  jusqu'à  la  ligne 
Enos-Midia,  les  rives  de  l'Asie  Mineure  entre  le  Bosphore  et  le 
fleuve  Sakaria  et  certains  points  du  golfe  d'Ismidt,  les  îles  de  la 
mer  de  Marmara  et  les  îles  Imbros  et  Téuédos.  Les  droits  spé- 
ciaux de  la  France  et  de  l'Angleterre  dans  les  territoires  indiqués 
restaient  inviolés. 

Les  gouvernements  français  et  anglais  donnèrent  leur  consen- 
tement à  nos  demandes,  à  condition  que  la  guerre  fût  finie  rapi- 
dement et  avec  succès,  et  que  satisfaction  fût  donnée  à  toute 
une  série  de  revendications  de  la  France  et  de  l'Angleterre,  aussi 
bien  dans  l'empire  ottoman  que  dans  d'autres  endroits. 

Ces  revendications  en  tant  qu'elles  concernaient  la  Russie 
aboutissent  à  ce  qui  suit  : 

Reconnaître  Constantinople  port  libre  pour  le  transit  des  mar- 
chandises ne  sortant  pas  de  Russie  et  n'y  entrant  pas  et  le  libre 
passage  des  détroits  pour  les  navires  de  commerce  ; 

Reconnaître  dans  la  Turquie  asiatique  les  droits  de  l'Angle- 
terre et  de  la  France  qui  demandent  à  être  exactement  déter- 


ANNEXES  343 

minés  par  une  entente  spéciale  entre  la  France,  l'Angleterre  et 
la  Russie  ; 

Conserver  les  Lieux-Saints  musulmans  et  l'Arabie  sous  une 
domination  musulmane  indépendante  ; 

Inclure,  conformément  à  l'accord  anglo-russe  de  1907.  '^  zone 
neutre  de  Perse  dans  la  zone  d'influence  anglaise  ; 

Reconnaître  ces  revendications  comme  devant  être  satis- 
faites. 

Le  gouvernement  russe  fit  cependant  quelques  réserves  ;  vu 
notre  désir  concernant  les  Lieux-Saints  musulmans,  il  est  néces- 
saire de  décider  immédiatement  si  ces  Lieux-Saints  resteront  sous 
le  pouvoir  de  la  Turquie,  le  sultan  gardant  le  nom  de  khalife,  ou 
se  propose-t-on  de  créer  un  nouvel  État  indépendant?  A  notre 
avis,  il  serait  désirable  que  le  khalifat  soit  séparé  de  la  Turquie. 
En  tout  cas,  la  liberté  du  pèlerinage  doit  être  assurée...  (suivent 
des  réserves  relatives  à  la  Perse  et  à  l'Afghanistan),  puis  : 

A  l'entrée  en  guerre  de  l'Italie,  nos  revendications  furent  com- 
muniquées au  gouvernement  italien,  et  ce  dernier  y  donna  son 
consentement  à  condition  d'une  fin  victorieuse  de  la  guerre, 
donnant  satisfaction  aux  désirs  de  l'Italie  en  général  et  à  l'est 
en  particulier,  et  lui  accordant  les  mêmes  droits  que  la  France 
et  l'Angleterre,  dans  les  territoires  non  concédés. 


Voici  le  texte  de  l'Accord  anglo-franco-russe  du  19  fé- 
vrier 1916,  tel  que  l'a  publié  la  Pravda  du  21  févrierigiS  : 

En  résultat  des  pourparlers  qui  ont  eu  lieu  au  printemps  de 
1916a  Londres  et  à  Petrograd,  les  gouvernements  aUiés  de  Grande- 
Bretagne,  de  France  et  de  Russie  sont  arrivés  à  un  accord  rela- 
tivement à  la  future  répartition  des  zones  d'influence  et  des 
acquisitions  territoriales  en  Turquie  d'Asie  et  relativement  à  la 
formation  dans  les  limites  de  l'Arabie  d'un  État  indépendant  ou 
d'une  conférération  d'États  arabes. 

Dans  ses  lignes  principales,  l'accord  se  résume  comme  suit  : 
la  Russie  acquiert  les  provinces  d'Erzeroum,  de  Trébizonde,  de 
Van  et  de  Bitlis,  ainsi  que  les  territoires  du  Kurdistan  du  sud  sui- 
vant la  ligne  Mouch-Seert-Djezireh  ibn  Omar-Amadia-frontière 
persane.  Le  point  terminus  des  acquisitions  territoriales  russes 
sur  les  rives  de  la  mer  Noire  serait  un  point  à  déterminer  ulté- 
rieurement à  l'ouest  de  Trébizonde. 


344  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

La  France  reçoit  la  bande  littorale  de  la  Syrie,  le  vilayet  d'Adana 
et  un  territoire  délimité  au  sud  par  la  ligne  ;  Aïntab-Kharpout 
jusqu'à  la  frontière  russe  et  au  nord  par  la  ligne  :  Ala  Dagh-Kes- 
saria-Ak  Dagh-Yldiz  Dagh-Zara-Eghin-Kharpout. 

La  Grande-Bretagne  acquiert  la  partie  méridionale  de  la  Méso- 
potamie avec  Bagdad  et  se  réserve  en  Syrie  les  ports  de  Caïffa  et 
d'Acre. 

Suivant  convention  entre  la  France  et  l'Angleterre,  la  zone 
entre  les  régions  française  et  anglaise  constituera  la  confédéra- 
tion des  États  d'Arabie  ou  d'un  État  d'Arabie  indépendant,  dont 
les  zones  seront  déterminées  à  ce  moment. 
Alexandrette  est  déclaré  port  franc. 

Dans  le  but  de  garantir  les  intérêts  religieux  des  Puissances 
alliées,  la  Palestine  et  les  Lieux-Saints  sont  exclus  du  territoire 
turc  et  seront  soumis  à  un  régime  spécial,  suivant  une  conven- 
tion entre  la  Russie,  la  France  et  l'Angleterre. 

En  règle  générale,  les  Puissances  contractantes  s'engagent 
mutuellement  à  reconnaître  les  conventions  et  les  prérogatives 
existant  avant  la  guerre  dans  les  rayons  acquis  par  elle. 

Elles  acceptent  une  part  de  la  dette  ottomane  proportionnelle 
aux  territoires  acquis. 


ACCORD  FRANCO-BRITANNIQUE 

DU    l6   MAI    I916 

L'Accord  franco-britannique  de  1916  résulte  d'un 
échange  de  lettres  entre  M.  Paul  Cambon,  ambassadeur 
de  France  à  Londres,  et  sir  Edward  Grey,  ministre  des 
Affaires  étrangères  anglais.  Ces  lettres  forment  la  con- 
clusion des  négociations  engagées  précédemment  entre 
M.  F.  Georges  Picot  et  sir  Mark  Sykes.  Il  semble  utile 
de  les  rappeler  ici. 

M.  Paul  CaniboH,  ambassadeur  de  France  à  Londres, 
à  sir  Edward  Grey,  baronnet,  secrétaire  d'État. 

Londres,  le  9  mai  1916. 

J'ai  été  chargé  de  faire  connaître  à  Votre  Excellence  que  le 
gouvernement  français  accepte  les  limites  telles  qu'elles  ont  été 


ANNEXES  345 

fixées  sur  les  cartes  signées  par  sir  Mark  Sykes  et  M.  Georges  Picot, 
ainsi  que  les  conditions  diverses  formulées  au  cours  de  ces  dis- 
cussions. 

II  demeure  donc  entendu  que  : 

1°  La  France  et  la  Grande-Bretagne  sont  disposées  à  recon- 
naître et  à  protéger  un  État  arabe  indépendant  ou  une  confédé- 
ration d'États  arabes  dans  les  zones  A  et  B  indiquées  sur  la  carte 
ci-jointe,  sous  la  suzeraineté  d'un  chef  arabe.  Dans  la  zone  A, 
la  France,  et  dans  la  zone  B,  la  Grande-Bretagne  auront  un  droit 
de  priorité  sur  les  entreprises  et  les  emprunts  locaux.  Dans  la 
zone  A,  la  France,  et  dans  la  zone  B,  la  Grande-Bretagne  auront 
seules  à  fournir  des  conseillers  ou  des  fonctionnaires  étrangers  à 
la  demande  de  l'État  arabe  ou  de  la  confédération  d'États  arabes. 
2°  Dans  la  zone  Bleue,  la  France,  et  dans  la  zone  Rouge,  la 
Grande-Bretagne  seront  autorisées  à  établir  telle  administration 
directe  ou  indirecte  ou  tel  contrôle  qu'elles  désirent  et  qu'elles 
jugeront  convenable  d'établir  après  entente  avec  l'État  ou  la 
confédération  d'États  arabes. 

3°  Dans  la  zone  Brune  sera  établie  une  administration  interna- 
tionale dont  la  forme  devra  être  décidée...  d'accord  avec  les  autres 
alliés  et  les  représentants  du  chérif  de  La  Mecque. 

4°  Il  sera  accordé  à  la  Grande-Bretagne  :  i"  les  ports  de  Caïfïa  et 
d'Acre  ;  2"  la  garantie  d'une  quantité  définie  d'eau  du  Tigre  et  de 
l'Euphrate  dans  la  zone  A  pour  la  zone  B.  Le  gouvernement  de  Sa 
Majesté  de  son  côté  s'engage  à  n'entreprendre  à  aucun  moment 
des  négociations  en  vue  de  la  cession  de  Chypre  à  une  tierce  Puis- 
sance sans  le  consentement  préalable  du  gouvernement  français. 
5"  Alexandrette  sera  un  port  franc  en  ce  qui  concerne  le  com- 
merce de  l'empire  britannique  et  il  ne  sera  pas  établi  de  diffé- 
rence de  traitement  dans  les  droits  de  port,  ni  d'avantages  par- 
ticuliers refusés  à  la  marine  ou  aux  marchandises  anglaises  ;  il 
y  aura  libre  transit  pour  les  marchandises  anglaises  par  Alexan- 
drette et  par  chemin  de  fer  à  travers  la  zone  Bleue,  que  ces  mar- 
chandises soient  destinées  à  la  zone  Rouge,  la  zone  B,  la  zone  A 
ou  en  proviennent  ;  et  aucune  difiérence  de  traitement  ne  sera 
établie  directement  ou  indirectement,  aux  dépens  des  marchan- 
dises anglaises,  sur  quelque  chemin  de  fer  que  ce  soit  comme  aux 
dépens  de  marchandises  ou  de  navires  anglais  dans  tout  port 
desservant  les  zones  mentionnées. 

Caïfïa  sera  un  port  franc  en  ce  qui  concerne  le  commerce  de 
la  France,  de  ses  colonies  et  de  ses  protectorats  et  il  n'y  aura  ni 
différence  de  traitement  ni  avantage  dans  les  droits  de  port  qui 
puisse  être  refusé  à  la  marine  et  aux  marchandises  françaises.  Il 
y  aura  libre  transit  pour  les  marchandises  françaises  par  Caïffa 


346  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

et  par  le  chemin  de  fer  anglais  à  travers  la  zone  Brune,  que  ces 
marchandises  soient  en  provenance  ou  à  destination  de  la  zone 
Bleue,  de  la  zone  A  ou  de  la  zone  B,  et  il  n'y  aura  aucune  diffé- 
rence de  traitement  directe  ou  indirecte  aux  dépens  des  marchan- 
dises françaises  sur  quelque  chemin  de  fer  que  ce  soit,  comme  aux 
dépens  des  marchandises  ou  des  navires  français  dans  quelque 
port  que  ce  soit  desservant  les  zones  mentionnées. 

6"  Dans  la  zone  A  le  chemin  de  fer  de  Bagdad  ne  sera  pas  pro- 
longé vers  le  sud  au  delà  de  Mossoul,  et  dans  la  zone  B  vers  le 
nord  au  delà  de  Samara,  jusqu'à  ce  qu'un  chemin  de  fer  reliant 
Bagdad  à  Alep  par  la  vallée  de  l'Euphrate  ait  été  terminé  et  cela 
seulement  avec  concours  des  deux  gouvernements. 

7»  La  Grande-Bretagne  aura  le  droit  de  construire,  d'adminis- 
trer et  être  seule  propriétaire  d'un  chemin  de  fer  reliant  Caïffa 
avec  la  zone  B.  Elle  aura  en  outre  un  droit  perpétuel  de  transporter 
ses  troupes  en  tout  temps  le  long  de  cette  ligne.  Il  doit  être  entendu 
par  les  deux  gouvernements  que  ce  chemin  de  fer  doit  faciliter 
la  jonction  de  Bagdad  et  de  Caïffa,  et  il  est  de  plus  entendu  que 
si  les  difficultés  techniques  et  les  dépenses  encourues  pour  l'en- 
tretien de  cette  ligne  de  jonction  dans  la  zone  Brune  en  rendent 
l'exécution  impraticable,  le  gouvernement  français  sera  disposé 
à  envisager  que  ladite  ligne  puisse  traverser  le  polygone  Barries- 
Keis  Harib-Tsil-Deraâ-ïel  Hotsda-Mesuire  avant  d'atteindre  la 
zone  B. 

8°  Pour  une  période  de  vingt  ans  les  tarifs  douaniers  turcs 
resteront  en  vigueur  dans  toute  l'étendue  des  zones  Bleue  et 
Rouge,  aussi  bien  que  dans  les  zones  A  et  B,  et  aucune  augmen- 
tation dans  les  taux  des  droits  ou  changement  des  droits  ad 
valorem  en  droits  spécifiques  ne  pourra  être  faite  si  ce  n'est  avec 
le  consentement  des  deux  Puissances. 

II  n'y  aura  pas  de  douanes  intérieures  entre  aucune  des  zones 
ci-dessus  mentionnées.  Les  droits  de  douanes  prélevables  sur 
les  marchandises  destinées  à  l'intérieur  seront  exigés  aux  ports 
d'entrée  et  transmis  à  l'administration  de  la  zone  destinataire. 

9°  Il  sera  entendu  que  le  gouvernement  français  n'entrepren- 
dra, à  aucun  moment,  aucune  négociation  pour  la  cession  de  ses 
droits  et  ne  cédera  les  droits  qu'il  possédera  dans  la  zone  Bleue 
à  aucune  tierce  Puissance,  si  ce  n'est  l'État  ou  la  confédération 
d'États  arabes,  sans  l'agrément  préalable  du  gouvernement  de 
Sa  Majesté  qui,  de  son  côté,  donnera  une  assurance  semblable  au 
gouvernement  français  en  ce  qui  concerne  la  zone  Rouge. 

lo»  Les  gouvernements  anglais  et  français,  en  tant  que  protec- 
teurs de  l'État  arabe,  se  mettront  d'accord  pour  ne  pas  acquérir 
et  ne  consentiront  pas  à  ce  qu'une  tierce  Puissance  acquière  des 


ANNEXES  347 

possessions  territoriales,  dans  la  péninsule  arabique,  ou  construise 
une  base  navale  dans  les  îles  de  la  côte  est  de  la  mer  Rouge.  Ceci 
toutefois  n'empêchera  pas  telle  rectification  de  la  frontière  d'Aden 
qui  pourra  être  jugée  nécessaire  par  suite  de  la  récente  agression 
des  Turcs. 

11°  Les  négociations  avec  les  Arabes  pour  les  frontières  de 
l'État  ou  de  la  confédération  d'États  arabes  continueront  par  les 
mêmes  voies  que  précédemment  au  nom  des  deux  Puissances. 

12°  Il  est  entendu  en  outre  que  des  mesures  de  contrôle  pour 
l'importation  des  armes  sur  le  territoire  arabe  seront  envisagées 
par  les  deux  gouvernements. 

Je  serais  obligé  à  Votre  Excellence,  au  cas  oii  ces  conditions 
auraient  l'agrément  du  gouvernement  du  roi,  de  vouloir  bien  me 
le  faire  connaître. 

Quelques  jours  plus  tard,  sir  Edward  Grey  écrivait 
à  M.  Paul  Cambon  une  lettre  en  anglais  dont  voici  la 
traduction  : 

Sir  Edward  Grey,  baronnet,  secrétaire  d'Etat,  à  M.  Paul  Cambon, 
ambassadeur  de  la  République  française  à  Londres. 

Foreign  Office,  15  mai  1916. 

J'aurai  l'honneur  de  répondre  complètement  dans  une  note 
ultérieure  à  la  note  de  Votre  Excellence  du  9  courant  relative  à 
la  création  d'un  État  arabe,  mais  je  serais,  en  attendant,  recon- 
naissant à  Votre  Excellence  si  Elle  pouvait  m'assurer  que,  dans 
ces  régions  qui,  sous  les  conditions  énoncées  dans  cette  commu- 
nication, deviendront  entièrement  françaises  ou  dans  lesquelles 
les  intérêts  français  seront  reconnus  prédominants,  toutes  les 
concessions  britanniques  existantes,  les  droits  de  navigation  et 
les  droits  de  privilèges  de  tous  les  établissements  religieux,  sco- 
laires ou  médicaux  anglais  seront  maintenus. 

Le  gouvernement  de  Sa  Majesté  est,  comme  de  juste,  prêt  à 
donner  une  assurance  réciproque  en  ce  qui  concerne  la  sphère 
britannique. 

Le  même  jour,  M.  Paul  Cambon  adressait  à  sir  Edward 
Grey  une  lettre  reproduisant  les  termes  de  la  lettre  ci- 
dessus  et  ajoutant  : 

J'ai  l'honneur  de  faire  connaître  à  Votre  Excellence  que  le  gou- 
vernement français  est  prêt  à  sanctionner  les  diverses  conces- 


348  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

sions  britanniques  ayant  date  certaine  antérieure  à  la  guerre  dans 
les  régions  qui  lui  seraient  attribuées  et  qui  relèveraient  de  son 
action.  Quant  aux  établissements  religieux,  scolaires  et  médicaux, 
ils  continueraient  à  fonctionner  comme  par  le  passé,  étant  entendu 
toutefois  qu'une  telle  réserve  ne  comporte  pas  le  maintien  des 
droits  de  juridiction  et  de  capitulation  dans  ces  territoires. 

Le  lendemain,  i6  mai,  sir  Edward  Grey,  conformé- 
ment à  la  promesse  contenue  dans  sa  lettre  du  15,  fai- 
sait parvenir  à  M.  Paul  Cambon  une  réponse  complète 
à  la  note  française  du  9  mai.  Après  avoir  accusé  à  notre 
ambassadeur  réception  de  cette  note,  sir  Edward  ajou- 
tait : 

J'ai  l'honneur  d'informer  Votre  Excellence  que  l'acceptation 
de  tout  le  projet  comme  il  se  comporte  maintenant  impliquera 
l'abandon  d'intérêts  britanniques  considérables.  Mais  comme  le 
gouvernement  de  Sa  Majesté  britannique  reconnaît  l'avantage 
devant  résulter  pour  la  cause  générale  des  Alliés  de  la  création 
d'une  meilleure  situation  politique  intérieure  en  Turquie,  il  est 
prêt  à  accepter  l'arrangement  auquel  on  est  arrivé,  c'est-à-dire 
que  la  coopération  des  Arabes  soit  assurée  et  que  les  Arabes  rem- 
plissent les  conditions  et  obtiennent  les  villes  de  Homs,  Hamah, 
Damas  et  Alep.  Ils  est  donc  entendu  entre  les  gouvernements 
français  et  anglais  que... 

Et  la  note  reproduisait  en  anglais  les  termes  de  la 
lettre  du  9  mai  de  M.  Paul  Cambon. 


TABLE  DES  MATIERES 


AVANT.PROPOS. 


CHAPITRE  PREMIER 

LA    FRANCE    ET   LA    QUESTION    d'ORIENT 
LES    NÉGOCIATIONS    DE    I915-I916 

I.  Prépondérance  de  la  France  dans  l'empire  ottoman  avant  1914.  — 
Ambitions  respectives  des  Alliés  sur  les  provinces  de  l'empire  turc. 
—  II.  Les  intérêts  moraux  et  matériels  de  la  France  en  Syrie.  — 
III.  Les  origines  du  mouvement  d'émancipation  arabe.  —  La  révolte 
du  Hedjaz.  —  L'Accord  anglo-franco-russe  du  19  février  1916.  — 
L'Accord  franco-britannique  du  i5  mai  1916 i 


CHAPITRE  II 

LE    TRAITÉ    DE    I916 

I.  La  Syrie.  —  Son  importance.  —  Description  géographique  et  écono- 
mique. —  Races  et  religions.  —  IL  L'Accord  du  i6  mai.  —  Les 
cinq  zones.  —  Alexandrette  et  Caïfîa.  —  L'internationalisation 
de  la  Palestine  ;  ses  dangers.  —  Les  États  arabes.  —  Mossoul  et  la 
Cilicie i6 


CHAPITRE  III 

la  participation  française  a  la  campagne  de  palestine, 
l'occupation 

I.  L'effort  britannique  en  Palestine.  —  Les  armées  en  présence.  —  Le 
D.  F.  P.  S.  —  Son  rôle  dans  la  bataille  du  19  septembre.  —  La  mis- 
sion du  Hedjaz.  —  Valeur  de  la  coopération  arabe  aux  opérations 


350  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

militaires.  —  Affaire  de  Déraâ.  —  Chute  de  Médine.  —  II.  Tentative 
des  chérifiens  de  s'installer  en  Syrie.  —  L'émir  Saïd  à  Damas.  — 
Assassinat  de  l'émir  Abd-el-Kader.  —  Interdiction  d'arborer  les 
emblèmes  nationaux.  —  Arrivée  des  Français  à  Beyrouth.  —  Occu- 
pation de  la  Syrie  par  les  contingents  franco-britanniques.  —  Situa- 
tion lamentable  du  D.  F.  P.  S.  à  l'arrivée  du  général  Hamelin.  — 
Pénurie  d'effectifs  et  de  matériel.  —  Les  T.  F.  L.  —  III.  Les  T.  F.  !.. 
chargés  de  surveiller  la  retraite  turque.  —  La  légion  d'Orient.  —  Inci- 
dents de  Beyrouth,  Peurtyol  et  Alexandrette.  —  La  légion  d'Orient 
occupe  la  Cilicie 36 


CHAPITRE  IV 
l'applic.\tion   des   accords   de   igi6 

I.  Nécessité  pour  les  Alliés  de  régler  en  premier  lieu  les  questions  orien- 
tales. —  La  prédominance  britannique  en  Syrie;  l'application  des 
Accords  ajournée.  —  II.  La  Convention  du  30  septembre  1918.  — 
Ses  conséquences.  —  Le  plan  des  coloniaux  britanniques.  —  III.  La 
théorie  de  la  caducité  des  Accords.  —  La  déclaration  du  9  no- 
vembre 191  S.  —  IV.  Les  Instructions  du  22  octobre  1918.  —  Le  rôle 
du  haut  conunissaire  de  la  République  en  Syrie.  —  Ses  rapports  avec 
le  général  en  chef  de  l'armée  d'Egypte 58 


CHAPITRE  V 

LE    RAVITAILLEMENT    ET    LES    ŒUVRES    d'ASSISTANCE 

I.  La  famine  au  Liban.  —  L'organisation  du  ravitaillement.  —  Les 
pères  Sarloutte  et  de  Martimprey.  —  Mesures  administratives.  — 
Le  ravitaillement  de  Beyrouth.  —  Le  père  Rémy.  —  Le  frère  Gou- 
taudier  au  Liban.  —  II.  L'hospitalisation  des  orphelins.  —  Les 
ouvroirs.  —  Organisation  des  services  sanitaires  dans  le  Liban  et  à 
Beyrouth.  —  III.  Le  rapatriement  des  Arméniens.  —  Rôle  de  la 
division  navale  et  de  la  base  navale.  —  Les  abus 83 


CHAPITRE  VI 

LA    RÉORGANISATION   ADMINISTRATIVE,    JUDICIAIRE    ET   FINANCIÈRE 

I.  L'administration  française  des  T.  E.  O.  Ouest.  — •  Situation  délicate 
vis-à-vis  des  autorités  militaires  britanniques.  —  Les  circonscriptions 
administratives  de  la  zone  Ouest.  — ■  Les  administrateurs  militaires 
français.  —  Mesures  libérales.  —  Pénurie  de  personnel  et  de  matériel 
de  l'administration  française.  —  II.  Les  réformes  judiciaires.  —  La 
question  des  loyers.  —  III.  La  réorganisation  financière.  —  Le  boule- 
versement monétaire.  —  Le  budget loi 


TABLE    DES    MATIÈRES  351 


CHAPITRE  VII 

l'administration  française 
et  le  kelèvement  économique  et  intellectuel 

I.  I,a  réfection  du  réseau  routier.  —  Les  chemins  de  fer  syriens.  —  Dans 
quel  état  les  Alliés  les  ont  trouvés.  —  Les  grands  travaux  britanniques 
en  Mésopotamie  et  en  Palestine.  —  Mainmise  britannique  sur  nos 
chemins  de  fer  et  nos  ports.  —  Entraves  à  la  reprise  du  commerce 
français.  —  L'indifférence  française  pour  le  marché  syrien.  —  Réor- 
ganisation du  service  postal.  —  L'aide  donnée  à  l'agriculture  par 
l'administration  française.  —  II.  Situation  des  œu\Tes  d'enseignement 
françaises  après  la  guerre.  —  En  Palestine.  —  Difficultés  opposas 
par  les  autorités  britanniques.  —  Le  service  de  l'instruction  publique 
en  Syrie.  —  L'enseignement  officiel.  —  L'enseignement  privé.  — 
Les  établissements  congréganistes  français.  —  Les  Facultés  françaises. 
—  La  Faculté  de  médecine 128 


CHAPITRE  VIII 

LE  SIONISME  ET  LA  QUESTION  DE  PALESTINE 

I.  Les  origines.  —  L'Amérique  et  les  juifs.  —  Déclarations  des  gouver- 
nements alliés.  —  La  prise  de  Jérusalem.  —  Les  Allemands  et-  le 
sionisme.  —  Politique  britannique  et  sionisme.  —  Objections  que 
soulève  le  sionisme.  —  Objections  morales.  Objections  pratiques.  — 
L'État  juif  théocratique  et  communiste.  —  L'État  juif  quartier  géné- 
ral du  panjudaîsme  international.  — Les  oppositions  au  sionisme.  — 
Un  article  du  professeur  Jastrow.  —  les  Palestiniens  et  le  sionisme, 

—  II.  Le  sionisme  invoque  les  principes  wilsoniens.   —   Les  reven 
dications  sionistes  au  Congrès  de  la  paix.  —  Le  sionisme  en  Palestine 

—  Agitation  parmi  les  indigènes.  —  Les  différents  mouvements  d'opi 
nion.  —  Los  manifestations.  —  Arrestation  du  lieutenant  Durieux 

—  Une  cérémonie  commémorative  à  Caiffa.  —  Les    Anglais   préco- 
Disent  une  tutelle  américaine 149 

CHAPITRE  IX 

LA      PROPAGANDE      ANTIFRANÇAISE      ET     L'ANARCHIE      CHÉRIFIENNE 

I.  Dispositions  des  officiers  anglais.  —  Ceux-ci  prennent  part  à  la  pro- 
pagande antifrançaise.  —  Les  Syriens  d'Egypte  et  d'Amérique.  — 
Départ  de  l'émir  Faïçal  pour  le  Congrès  de  la  paix.  —  Le  colonel 
LawTence.  —  -Accueil  fait  à  l'émir  en  France.  —  Il  expose  les 
revendications  arabes  devant  la  Conférence.  —  II.  L'agitation  en 
Syrie.  —  Le  Nadi  el  Arab.  — •  La  conspiration  turco-arabe.  —  L'affaire 
du  conseiller  financier  à  Damas.  —  Procédés  du  gouvernement  arabe 


352  LA    FRANCE    EN    SYRIE 

à  Damas.  —  III.  Déclarations  de  M.  Pichon  du  29  décembre  1918. 

—  La  campagne  de  protestations  contre  les  paroles  du  ministre  fran- 
çais. —  La  propagande  chérifienne.  —  Manifestation  à  Damas.  — 
L'opinion  publique.  —  Fragilité  du  pouvoir  du  roi  Hussein  au  Hedjaz. 

—  Les  Anglais  favorisent  le  mouvement  chérifien.  —  IV.  Les  mas- 
sacres d'Alep.  —  Complicité  des  autorités  chérifiennes.  —  V.  La  pro- 
pagande chérifienne  se  poursuit.  —  Eflervescence  à  Damas.  — 
Danger  du  mouvement  arabe  pour  l'Angleterre.  —  Le  bolchevisme 
en  Syrie 185 


CHAPITRE  X 
l'administration   française   en   cilicie 

L'administration  de  la  Cilicie  confiée  aux  autorités  françaises.  —  La 
zone  Nord.  — ■  Pacification  du  pays.  —  L'administration  du  colouel 
Brémond.  —  Sympathies  des   habitants 213 

CHAPITRE  XI 

UNE     POLITIQUE     D'ÉQUILIBRE 

I.  Le  dualisme  entre  l'autorité  militaire  française  et  le  pouvoir  civil.  — 
Erreur  d'envoyer  en  Orient  trop  de  troupes  musulmanes  et  trop 
d'officiers  venus  du  Maroc.  —  Médiocrité  des  renforts  envoyés  au.x 
T.  F.  L.  —  L'affaire  des  Ansariehs.  —  II.  Le  retard  dans  le  règlement 
de  la  question  syrienne.  Vaines  négociations  avec  l'émir  Faîçal.  — 
Retour  de  Faîçal  en  Syrie.  —  Son  arrivée  à  Beyrouth.  Ses  discours 
à  Beyrouth  et  à  Damas.  —  Dispositions  équivoques  de  l'émir.  — 
Négociations  de  l'émir  avec  M.  Georges  Picot.  — •  Elles  n'aboutissent 
pas.  —  ni.  La  question  du  Liban.  —  Les  vœux  du  Liban.  —  La 
première  délégation  libanaise  à  Paris.  —  Les  Libanais  demandent 
l'indépendance.  —  Leurs  répulsions  pour  un  prince  musulman.  — 
La  question  de  l'unité  économique  de  la  Syrie.  — La  deuxième  délé- 
gation libanaise  au  Congrès  de  la  paix.  —  Lettre  de  M.  Clemenceau  au 
patriarche  maronite.  —  Fâcheuses  conséquences  pour  le  Liban  du 
retard  apporté  à  régler  les  affaires  d'Orient 222 

CHAPITRE  XII 

LA    PROPAGANDE    AMÉRICAINE 

I.  La  Faculté  américaine  de  Beyrouth  foyer  de  la  propagande.  —  Le 
Cl  désintéressement  »  américain.  —  L'organisation  de  la  propagande 
aux  États-Unis.  — ■  En  Syrie,  l'idée  d'une  tutelle  américaine  séduit 
les  musulmans.  ■ —  La  propagande  américaine  s'appuie  sur  les  Syriens 
d'Egypte.  —  Un  article  du  Mokatlam.  —  Le  docteur  Nimr.  — ■  Les 
nouvelles  tendancieuses  ;  les  dispositions  du  président  Wilson  ;  l'An- 


TABLE    DES    MATIÈRES  353 

gleterre  favorable  au  mandat  américain  ;  articles  du  Near  EasI.  — 
II.  La  Croix-Rouge  américaine. —  Moyens  dont  elle  dispose. — -Son 
activité.  —  La  propagande  américaine  coopère  avec  l'action  britan- 
nique      246 

CHAPITRE  XIII 

LA    COMMISSION    O'EKQUËTE    AMÉRICAINE 

I.  L'initiative  du  président  Wilson.  —  Les  autorisés  militaires  britan- 
niques pationent  la  Commission  américaine.  —  H.  La  Commission  en 
Palestine  ;  les  vœux  des  populations.  —  L'unanimité  se  fait  contre 
le  sionisme  en  faveur  de  la  «  Syrie  intégrale  ■>.  —  III.  A  Damas.  — 
Motion  du  Congrès  syrien.  —  La  pression  officielle.  —  Déclarations 
contradictoires.  —  Le  14  juillet  à  Damas.  —  Les  aspirations  libanaises. 

—  Partialité  de  la  Commission  à  Beyrouth.  —  L'échec  des  anglo- 
chériiîens  à  Alep.  —  IV.  La  Commission  en  Cilicie.  —  L'enquête  amé- 
ricaine est  un  succès  pour  la  France 262 

CHAPITRE  XIV 

LA  PÉRIODE   DES  COUPS  DE   FORCE   BRITANNIQUES 

I.  Mundjem  bey,  grand  chef  des  AIlé^é,  se  prononce  pour  la  France 
devant  la  Commission  américaine.  —  Son  arrestation.  —  Les  bruta- 
lités chérifiennes  à  son  égard.  —  II.  Arrestation  de  l'émir  Saïd  à 
Beyrouth  par  les  autorités  britarmiques.  —  Les  explications  du  gou- 
vernement anglais.  — -  III.  L'Accord  anglo-persan  du  9  août  1919.  — 
La  politique  anglaise  du  pétrole.  —  Situation  de  la  France  en  Perse. 

—  Éviction  de  la  France  de  ce  pays 283 

CHAPITRE  XV 

l'accord    du    15     SEPTEMBRE     I9I9 

I.  Une  campagne  conciliante  de  la  presse  britannique  avant  les  négo- 
ciations de  septembre.  —  La  Convention  anglo-arabe  du  24  oc- 
tobre 1915.  —  La  déclaration  dite  des  Sept  Syriens.  —  Un  article  du 
Daily  Tete^raph  et  la  politique  anglaise  vis-à-vis  des  Arabes.  —  II.  L'Ac- 
cord du  15  septembre.  —  La  controverse  des  quatre  villes.  —  Ré- 
sultats fâcheux  de  l'Accord.  —  III.  La  question  de  Mossoul.  —  La 
cession  de  Mossoul  aux  Anglais.  ■ — ■  Les  discussions  Bnand-Tardieu. 

—  Abandon  définitif  de  Mossoul 297 

CHAPITRE   xvr 

la    POSITION    FRANÇAISE    A    LA    FIN    DE    igig 

I.  Une  sommation  du  maréchal  AUenby  à  l'éTnir  Faïçal.  —  L'effort 
militaire  chériûen.  —  Yassira  Pacha  mandé  au  Caire.  —  L'émir  Faïçal 

23 


354  LA    FRANCE   EN   SYRIE 

à  Ijjndres  ;  ses  intrigues.  —  Les  négociations  de  l'émir  avec  M.  Cle- 
menceau. —  Après  l'Accord  du  15  septembre  191g.  —  Attitude  de  la 
presse  britannique.  —  Le  général  Gouraud  nommé  haut  commissaire. 
Violences  de  la  presse  cbérifienne.  —  II.  M.  Georges  Picot  rentre  en 
France  en  passant  par  Sivas.  —  Le  mouvement  nationaliste  turc.  — 
Ses  buts.  —  Les  Alliés  en  méconnaissent  l'importance.  —  Entrevue 
de  M.  Georges  Picot  et  de  Moust.ipha  Kemal.  —  La  question  des  fron- 
tières. —  La  Cilicie.  —  Propositions  de  Moustapha  Keinal  :  un  mandat 
économique  de  la  France  sur  la  Turquie 3^3 


ANNEXES 

I.  Accord  anglo-franco-russe  du  19  février  1916 342 

II.  Accord  franco-britannique  du  i5  mai   1916 344 


PARIS 

TY.POGRAPHIE     PLON-NOURRIT    ET    C" 
Rae  Garancière,  8 


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D  Gontaut-Biron,  Roger  de, 

651      comte ) 

S9G8        Comment  la  France  s'est 

installée  en  Syrie  (1918- 

1919) 


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